Sa famille d’origine est membre d’une tribu syrienne qui gagne sa vie de la vente des troupeaux. Ils viennent s’installer au Liban suite à un conflit avec les autres tribus154. Au bord de la frontière des deux pays, la famille de K.A. vivait tous dans une tente et menait une vie presque primitive. Il est le troisième de sa fratrie entre quatre enfants seulement, ce qui n’est pas naturel pour une famille issue d’une tribu155. Au début de sa vie, il s’occupait du troupeau puis s’intéresse à l’agriculture et mène des affaires dans les contrebandes de culture entre le Liban et la Syrie ; un autre signe de sa transgression de la loi.
Contrairement à ceux qui le précèdent, il n’idéalise pas la relation entre ses parents «les problèmes familiaux sont nombreux, ne m’en demande pas, mon père l’a prise étrangère, ma mère est du Homos156, mes oncles ne la voulaient pas, mon père était parfois avec elle et d’autres fois contre elle, quand elle se fâchait, elle quittait la maison pour aller chez ses parents, quand on était petit, elle quittait la maison pour quelques jours puis elle y retournait», l’enfant s’éveillant sur des conflits familiaux précoces.
Quelques éclairages sur le fonctionnement familial de cette tribu nous semblent nécessaires avant d’aborder cette interprétation. Dans la tribu, le masculin est en première place, il tresse la politique de sa famille, tous les autres membres, sans discussion, doivent respecter sa parole, même sa femme. Cette imago du masculin fort et tout puissant est nécessaire pour garder le respect et une certaine place parmi les autres hommes de la tribu. Autrement dit, un masculin faible qui dirige mal sa propre famille est indigne de tout respect. De même, les frères paternels possèdent le droit de se mêler des affaires familiales de l’autre. Le rôle de la femme est principalement la famille et la grossesse. La mère de K.A est « étrangère », elle est du dehors de la tribu, d’une ville, du départ, elle forme un intrus aux autres membres de la tribu et non-désirée Nous sommes au courant de sa rencontre avec son époux, le père de notre cas. Pour ne pas perdre son image et ses privilèges devant les autres membres du tribu, le père de K.A. se voyait parfois obligé d’être contre sa femme.
Les querelles se déroulaient devant les yeux des enfants, des scènes de violence ne seraient pas exclues, la maman abandonne ses enfants pour des jours, pour aller se réfugier chez des « parents », une affaire qui se répétait à plusieurs reprises, nous ne savions pas qui s’occupait des enfants durant l’absence de la mère, plus probablement les deux soeurs, ni comment l’enfant subissait son absence. K.A. a vécu un traumatisme précoce d’abandon et de perte. Il semble que K.A. a mal supporté la séparation répétitive de sa mère, il était à plusieurs reprises face au sentiment d’abandon, de délaissement, par suite son identité primaire s’est mal développée ce qui a peut-être provoqué son propre anéantissement. De même, K.A était témoin des attaques contre sa mère, il vit dans une emprise narcissique de perte et d’abandon. L’absence continue de la mère se serait toujours traduit par le sentiment de rejet et d’exclusion « je me sens seul, je ne suis pas triste mais solitaire, je m’approche des gens mais les gens s’éloignent de moi ». Dépourvu d‘une confiance en soi, se sentirait-il coupable à chaque disparition de sa mère. Il se sent incapable de mener des relations satisfaisantes avec les autres.
Face à l’angoisse, deux recours lui servent comme moyen de secours : soit pleurer, soit frapper, autrement dit : la paix d’un côté, la violence de l’autre. Cela pourrait nous renvoyer à l’amour et la haine, le sentiment ambivalent à l’égard de sa mère, les deux faces de l’objet primaire : « je pleure seul, quand je me souviens de ma mère, de mes soeurs. »
D’autre part, et sur le niveau oedipien et la conception de la scène primitive, tous les membres de la famille vivaient dans une tente, des simples draps tendus pouvaient servir de séparation dans la tente, K.A pouvait surprendre ou entendre le coït parental, aurait-il désiré remplacer sa mère auprès de son père, ce désir pourrait causer la peur d’être puni, comment concevrait-il l’abandon de sa mère, est-ce pour le punir face à ce désir, cela peut expliquer ses pleurs quand il se souvient de sa mère et des soeurs qui la remplaceraient. Dans un témoignage, il nous révèle : « je m’aime pas, quand je fais un crime contre mes intérêts, je me déteste », de quel crime parle-t-il, ce n’est pas bien entendu de celui pédophilique qu’il s’agit, car après deux ans de son incarcération, il ne conçoit pas son crime et le nie toujours : « on m’a fabriqué cette histoire », alors ne serait-ce pas de son désir de substitut maternel à sa mère qu’il s’agit. A un autre niveau, il refuse ce qui s’est passé pour lui : « c’est Dieu qui l’a écrit, ce n’est pas la faute a l’éducation, l’homme doit être modeste (que veut dire ce mot ?) Ça veut dire à force que j’aime les gens, ils m’ont emmené ici! », franchement ici, je ne vois pas la relation entre la modestie et son histoire, peut-être qu’il veut dire qu’à force d’aimer les enfants, il est arrivé en prison ?
De nombreux propos représentent une mise en jeu de l’importance du rôle de la scène primitive et la peur de castration, il lui semble entendre souvent un bruit, un chaos incompréhensible, durant la nuit « j’entends des parasites ou chaos, en dormant, je vois des choses pareilles aux chiens qui, dans la nuit, veulent m’attaquer ou quelqu’un sur un cheval me frappe avec une épée », un rêve répétitif qui laisse K.A. dans un état d’angoisse et d’anxiété, riche dans ses représentatifs, les rêves de K.A. nous rappellent ceux du petit Serguei. Pourquoi des chiens dans les rêves de K.A. comme c’est déjà cité connu, la famille de K.A. possédait un troupeau de moutons, K.A. avait l’habitude de les garder, comme nous le savions tous, c’est naturel d’avoir des chiens pour les garder, pour K.A, le chien protège le troupeau (la mère) de tout risque (lui) extérieur, le chien représente le père avec la peur de castration. Dans d’autres rêves, le père prend d’autres formes, c’est celui d’un chevalier sur son cheval avec son épée castratrice.
« Ma relation avec mon père, le problème, c’est que je suis le grand des masculins, tout le fardeau pèse sur moi, mon père travaille dans l’agriculture, en fin du compte, il m’a dit : tu n’as rien chez moi, quitte la maison ! ». Au cours de l’entretien, il parle peu de son père mais nous signale clairement la mauvaise relation avec son père, au début de l’entretien il signale qu’il a quitté volontairement la maison, K.A. étant le plus grand des garçons, doit soutenir sa famille mais à ce qu’il paraît, il ne répondait pas aux désirs157 de son père de tenir sa responsabilité envers sa famille et K.A. rentrerait en conflit.
Un père source de conflits et de problèmes, un père instable, qui ne remplissait pas son rôle comme source de sécurité et incapable d’offrir à son fils une imago paternelle forte par suite l’identification secondaire chez K.A. est perturbée, ce dernier n’acquiert ni la différence des sexes ni celle des générations. Cependant, K.A ne pourrait vivre sans une imago paternelle idéalisée, c’est « le grand de la famille, celui qui n’a pas un grand n’équivaut à rien », cette expression puisée des concepts de sa société montre de même que K.A. ne peut vivre sans une imago du père idéalisé « le grand de la famille » est une expression propre à sa société, et la nôtre de même, pour montrer l’importance du rôle donné au père comme repère d’identification et de respect.
Il aborde sa vie sexuelle avec embarras, en me fuyant du regard, « ma première relation sexuelle, je l’ai eue à l’âge de seize ans, dans un champ, avec une fille », d’autre part et comme c’est déjà cité, chez eux, la curiosité sexuelle n’est pas permise, cela lui causerait-il ce futur « mal à la tête », « quand, je pense, je sens un mal a la tête », « je sens un goût bizarre dans la bouche » ou serait-ce le résultat de cette charge ayant besoin de se satisfaire, lors de la préparation du scénario avant le passage à l’acte ? Cependant, d’autres propos nous font soupçonner de la réalité d’avoir été, à son tour, victime d’un abus sexuel : «je sens toujours un étouffement dans ma poitrine et un mal à la tête », « parfois, je sens une odeur étrange », « j’ai souvent, un goût sucré dans la bouche », passerait-il à l’acte par identification à l’agresseur ?
K.A s’adresse à l’enfant (la victime) comme façon de récupérer l’imago maternelle insaisissable, par le même moyen que celui décrit par Freud à propos de l’homosexualité, le sujet homosexuel s’occupe de son partenaire comme il aurait aimé que sa mère s’occupe de lui. K.A est toujours enfant, il paraît aimer les enfants, sans le dire directement, pour K A. le mot « enfant » équivaut au mot « paradis », cela de même peut nous renvoyer à une observation clinique de Balier où il considère que l’enfant attaqué est un objet doublement fétichisé, il forme le propre double du sujet, surinvesti en même temps par le déplacement de l’excitation compulsionnelle déclenchée par l’effondrement de la mère. De même, et selon Cohen, le passage à l’acte serait une mise en jeu de l’importance du rôle de la scène primitive élaborée, lorsque les conditions du développement sont satisfaisantes, en même temps il constitue un point de fixation lorsque le père reste un objet sexuel sans pouvoir être un objet d’identification ou d’intériorisation.
- Ce peut être une affaire de vengeance ou d’un mariage non -désiré qui oblige le membre à une auto- exclusion et par suite il serait dorénavant dépourvu de tous les privilèges que peuvent présenter sa tribu.
- Le nombre d’enfant normal pour une famille d’une tribu est de sept à huit enfants, et peut atteindre parfois le nombre de quinze.
- Une ville syrienne.
- Chez eux, le premier garçon doit être l’image de son père de manière qu’il puisse, un jour, le remplacer dans toutes les missions.