CONCLUSION FINALE

Il y a quatre ans déjà que nous avons commencé notre recherche, partant de la problématique autour la nature et la place de l’imago paternelle chez les agresseurs ; Il est temps d’arriver à une fin.

Nous aurions aimé lister les facteurs déterminés qui mènent un individu vers l’agression sexuelle, mais malheureusement ça n’a pas été le cas ! Car ce qu’on a entre les mains est une recherche en sciences humaines et avec l’Humain, on ne peut pas être aussi déterminant.

Ce que nous voulions dire, c’est que plusieurs facteurs, de tous ordres, peuvent entrer en jeu dans la formation de ce phénomène que nous avions cerné à partir de notre problématique adoptée.

Nous constatons que le phénomène de la violence sexuelle est complexe et qu’une théorie de la délinquance sexuelle ne peut en aucun cas se fonder sur une cause unique.

Plusieurs motifs sont à l’origine de l’agression sexuelle et les facteurs qui entrent en jeu ne sont pas les mêmes pour tous les cas étudiés, en fait, il faut prendre en compte une foule de facteurs psycho-sociaux agissant en corrélation complexe les uns avec les autres.

Avant de se lancer dans les résultats de notre recherche, il nous semble nécessaire d’évoquer de nouveau nos hypothèses de départ :

  1. Un enfant qui vit entre une famille où règne une domination et autorité féminines représentée le plus souvent par sa mère ou n’importe quelle autre personne qui la remplace, passe à l’acte plus tard. Ainsi, l’acte de viol n’est que le besoin intense d’éprouver son hyper-masculinité, la preuve d’un tempérament autoritaire et le besoin de toute puissance.

  2. L’enfant, témoin de la destructivité d’un être cher qui n’est autre que sa mère et par l’identification secondaire à son père, ne cherchera-t-il pas en violant ou agressant une femme à être semblable à son père ou à être tout puissant ; en craignant de ne montrer que ses propres faiblesses devant un père tout puissant, chercha-t-il à imiter son père ?

  3. Le Surmoi d’un individu est, selon Freud, transmis par les parents surtout le père. Un père carent, qui n’assume pas son rôle principal tel que la transmission des valeurs, des limites et des règles sociales qui fondent les institutions, telle que la famille par exemple, ont été mal transmises chez les agresseurs sexuels par un Surmoi défaillant de leurs pères ?

Les transgressions sexuelles ne sont pas les seules chez nos cas étudiés, d’autres symptômes comme : psychose, dépression grave, vies affective et sexuelle gravement perturbées sont aussi à noter mais sortent de notre propos.

La plupart des délinquants sexuels ne se « confessent » pas volontiers, ne demandent pas à être traités et n’essaient pas d’indemniser la souffrance de leurs victimes. Ils s’obstinent à nier s’être mal conduit, refusent toute responsabilité pour leurs crimes

Tous les enfants ont besoin d’un environnement sûr et stable. Cependant, toute la population étudiée sans exception est le fruit amer d’une enfance perturbée, déprivée de toute genre de tendresse et d’affection, et la plupart sont des enfants déprivés abandonniques catastrophés.

Tous les agresseurs ont connu une enfance difficile, ils n’ont pas vécu le plaisir d’être un enfant autrement dit : l’agresseur sexuel adulte a été un enfant non respecté, surtout pour les pédophiles. Ils semblent rester dans la phase préoedipienne, les assauts commis semblent être une continuité de leurs jeux sexuels d’enfance.

Cela ne veut pas dire que chaque enfant ayant une enfance perdue est nécessairement acheminé vers la déviance mais, qu’un pareil enfant, avec les mêmes circonstances, en absence des repères d’identification fortes, présenterait une plus grande chance d’aboutir à la déviance qui peut se manifester par une agression sexuelle.

D’autre part, l’étude de la constellation familiale nous a amenée à la problématique des imagos archaïques : imago maternelle instable ou phallique toute puissante, imago paternelle déficiente, mal différenciée et ne pouvant constituer un support suffisant. De fait, le sentiment d’identité de l’individu, l’auteur de l’agression sexuelle est fortement remise en cause.

Chacun des agresseurs s’est développé face à un couple parental (incomplet, déséquilibré, dysharmonieux), dans un certain climat (culturel, économique et politique) où s’ajoutent aussi les différents événements dont les souvenirs et leurs vécus sont stockés, créant ainsi les conditions d’un véritable conditionnement.

Ainsi peut-on dire que les événements du passé projettent leur ombre sur l’avenir et que la simple réactivation d’une situation conflictuelle, oubliée mais toujours présente dans l’inconscient, puisse aboutir à une agression sexuelle. Cela suffisait-il aux justifications des actes ?

Parmi ceux qui rêvent de violer, combien violent-ils réellement ?

L’analyse de nos cas montre qu’à travers le passage à l’acte délictuel, les auteurs récupèrent de l’extérieur ce qu’ils ont perdu à l’intérieur, dans le but de conserver leur équilibre et la force de leur Moi au lieu de plonger dans la catastrophe.

A travers leurs passages à l’acte, il semble que les agresseurs sexuels sexualisent les sentiments qu’ils ne peuvent exprimer.

Les agresseurs sexuels sont des sujets dont l’acte trahit une incapacité de maîtrise des pulsions et dont le Moi n’est pas assez fort pour en assumer les conséquences. Ils ont recours au passage à l’acte pour sauver le Moi de l’effondrement.

Nous partageons ici, l’avis de Balier disant que devant l’angoisse provoquée par l’excitation qui ne trouve pas d’apaisement ou suffisamment d’apaisement à travers un objet de support, le passage à l’acte délictuel de nos cas consiste à trouver un objet externe dont la destruction apaisera pour un temps l’excitation afin de sauver le Moi d’une « catastrophe psychotique ». L’élément moteur essentiel dans ce processus, c’est le maintien de l’identité.

Il semble avoir un vécu de traumatisme narcissique précoce qui, après coup, et par régression, pousse les auteurs de l’étude à passer à l’acte face à un sentiment d’anéantissement. Se rassureraient-il dans leur identité face à un père menaçant ?

L’acte de viol est peut-être conçu comme moyen de se sauver de la fusion, autrement dit, c’est récupéré de la toute-puissance. Le sentiment d’identité semble être en jeu.

Les résultats de notre recherche nous a fait relier les deux dernières de nos hypothèses de départ en une seule, tout en confirmant les constatations des observations cliniques de Balier.

Notre hypothèse devient alors la suivante :

En absence d’un Surmoi fort suite à une imago paternelle déficiente, mal intégrée, l’enfant, le futur agresseur, objet d’une destruction narcissique précoce ou témoin d’une destruction de son objet primaire, sa mère, passe à l’acte de l’agression sexuelle, face à un sentiment de perte d’identité voire un sentiment d’anéantissement et d’effondrement.

Nous prenons l’approche de Balier pour mieux nous expliquer : c’est que l’enfant, le futur violeur, n’a pas été forcément lui-même source de destruction mais témoin d’une destruction de la mère par un père violent. «L’identification narcissique aux deux protagonistes l’a amené alors à vivre dans une confusion à trois», où se mêlent et se contredisent désir de détruire et désir d’être détruit, liés en une scène primitive terrifiante et repris lors du stade phallique, où l’identité sexuée tient lieu d’identité être ou n’être pas.

Ce qui est redoutable est donc la mère faible. La victime serait-elle perdue comme à la place de sa mère ?

Ce qui est remarquable et caractéristique, c’est le recours répété au passage à l’acte, non comme manifestation du principe de plaisir, mais comme décharge de toute tension, retour au niveau zéro.

Il s’agit donc de comprendre et de détecter ce que cache le passage à l’acte comme moyen de défense, par rapport à des perturbations sous-jacentes lors de l’établissement des premières relations objectales, en rapport avec les difficultés de séparation-individuation et de construction du narcissisme.

Alors tout le sentiment d’identité semble être en cause.

La menace d’anéantissement, d’effondrement d’ordre narcissique, chez nos cas étudiés, pouvait être dû soit à une violence subie directement sur l’enfant ou indirectement: une menace de destruction de son premier objet d’amour, comme on l’a déjà vu.

De multiples et intenses affects se créent alors dont, seul, le passage à l’acte, forme une décharge pour calmer cette angoisse.

En absence d’une imago paternelle forte, dans l’esprit de l’auteur, et de ses représentations ; en présence d’une mère instable, faible et soumise, l’agresseur redoute la faiblesse de la mère, passe à l’acte pour prouver son pouvoir, son existence même.

L’enfant dépend des soins maternels ainsi que de la présence continue et de la survie de sa mère, toute menace ou rupture de la continuité de l’environnement familial s’avère catastrophique pour son développement.

Face à cette situation, l’enfant perd l’objet primaire qui est menacé d’anéantissement, et se sent toujours menacé d’être à son tour anéanti, l’enfant perd son repère d’identification primaire et par suite ne s’intègre pas, surtout en l’absence d’un père fort qui peut combler le vide et la peur d’effondrement.

Ainsi, en passant à l’acte, les auteurs des agressions sexuelles semblent réclamer le rôle du père qu’il a ou n’a pas joué en temps utile, au moment de la conception de l’enfant.

En clôture de ce travail, deux mots d’espoir : si une thérapie permet une réintégration de la séparation, qui n’est plus synonyme de destruction, en permettant aux agresseurs de réaliser une représentation d’imagos parentales différenciées, qui succède à celle de la mère toute-puissance et réussit de même, à bien réintégrer une bonne identification satisfaisante à l’imago paternelle, cela pourrait éviter la non récidive.

Enfin, comme Balier le réclame, en thérapie, « quoi qu’il en soit et de quelque façon que ce soit, ce qui doit être travailler avec les patients, c’est bien la perte et la séparation, et ceci après avoir vécu avec lui le partage, l’intense. Et c’est notre propre capacité à effectuer le travail de deuil qui est en cause »276.

Notes
276.

- Balier, Psychanalyse des comportements violents, op. cit. p. 280.