B) Le mythe contre l’idéologie

En tout cas, les recherches théologiques s’inspirent communément d’un modèle réduit à deux dimensions. La première comprend la croyance comme le reflet dans une conscience individuelle ou collective d’un enseignement dispensé et contrôlé par l’institution religieuse. La deuxième prend en compte l’environnement socio-culturel du croyant : les conditions d’existence, les archétypes sociaux, les idéologies ... ce que Montuclard nomme l’histoire. Ainsi la croyance est-elle à la rencontre de ces deux facteurs. Et encore, l’institution, par défiance envers le second terme, a souvent cherché à réduire le modèle à son magistère exclusif.

On voit aisément où Montuclard veut en venir : ce modèle à deux dimensions, c’est le schéma défendu par Jeunesse de l’Eglise et qui a abouti aux Evénements et la foi. Trente ans plus tard, son théoricien en dénonce les limites : ‘«  Ce modèle s’inscrit tout entier dans un champ épistémologique strictement régenté par la raison empirico-déductive. Logique rationnelle et concept y sont maîtres, ouvrant ainsi la théologie à la philosophie, à l’exégèse textuelle, à la critique historique. ’» Or, cette conception est réductrice, car elle ignore la dimension symbolique et mythique de la religion. Montuclard, qui a beaucoup lu Mircea Eliade dans les années de son enseignement universitaire, propose désormais une approche tri-dimensionnelle de la croyance religieuse qui prend en compte la dimension mythique.928

011A ses yeux, le mythe est bien plus qu’un conte par lequel les hommes bercent leur misère ; c’est une donnée anthropologique fondamentale, car, par là, l’homme appréhende sa condition d’être créé et dépendant. Il est la satisfaction du sentiment de manque inhérent à la condition humaine, satisfaction que ne peut apporter la pensée rationnelle qui ne cerne que les objets matériels et sensibles. Par le truchement du symbole et du mythe, le désir d’accéder à l’inaccessible est en quelque sorte apaisé.

Mais surtout, la pensée symbolique est le garde-fou des délires de la pensée rationnelle. Car ‘«  lorsque l’homme s’applique à penser la société et l’histoire uniquement dans les catégories de la pensée rationnelle et qu’il ne trouve pas dans le mythe l’exutoire à son désir, il bascule dans l’irréalisme, dans le fantasme, dans l’idéologie.’ » Les sciences expérimentales et exactes sont certes indépendantes de celle-ci, la philosophie aussi, peut-être. Mais les vues sur la société, sur ses lois, sa structure, son devenir, ne peuvent pas se passer du poids d’équilibre que constitue l’activité mythique qui dérive ou du moins canalise le désir existentiel. « ‘Notre éducation chrétienne, notre milieu, le temps de la lutte n’ayant pas éveillé en nous le culte des mythes, il ne pouvait y avoir entre la foi et les événements que la fausse passerelle de l’idéologie. C’est à cette lumière qu’il faut interpréter le progressisme chrétien. Il a été attaqué pour d’hypocrites motifs et sur la poussée d’une idéologie qui, pour être opposée à la sienne, n’avait guère plus de consistance. Il est sans doute excessif (...). Mais une autre lumière aurait dû être projetée sur ce mouvement et une autre attitude que la critique ou la condamnation. C’est à la lumière et à l’exigence de la pensée mystique. La pensée rationnelle n’était partiellement déficitaire que parce que la pensée mythique ne l’équilibrait pas.’»929 Et, au détour d’une de ses réflexions, Maurice Montuclard ajoute : « ‘L’erreur de 1952 aurait été évitée si j’avais su alors ce que ces dernières années m’ont permis de découvrir.’ »930

Notes
928.

Maurice Montuclard, Pour une analyse tri-dimensionnelle de la croyance religieuse, 25 pages dactylographiées, sans date.

929.

Cahier manuscrit n° 10, pages 65 et 66 .

930.

Ibid, page 55 .