5. Focalisation sur le lecteur

Si la figure du lecteur est une supposition nécessaire dans l'histoire littéraire, il ne devient une préoccupation majeure qu'au XXème siècle : la lecture devient un champ disciplinaire et le lecteur un objet de recherche. Les pratiques réflexives de la fiction montrent que les écrivains participent à ce questionnement.

Dans certains textes, des structures autoréflexives modélisent la lecture. Dans Si par une nuit d'hiver un voyageur, Italo Calvino multiplie les figures de lecteurs et l'on peut penser que le ‘«’ ‘voyageur’» dont il est question dans le titre est une métaphore du lecteur, devenu personnage, soit le Lecteur. La structure du roman, construite selon un entrelacement de chapitres consacrés à l'histoire du Lecteur et de romans présentés comme inachevés, souligne l'importance accordée à ce nouveau personnage, ce que confirme l'accueil que l'éditeur Cavedagna réserve au Lecteur :

‘«-Je suis un lecteur, seulement un lecteur, pas un auteur, te hâtes-tu d'annoncer, comme on se précipite au secours de quelqu'un qui va faire un faux pas.
-Ah bon ! Bravo, bravo, je suis bien content !
Le coup d'œil qu'il te jette est vraiment plein de gratitude et de sympathie.
«Vous me faites plaisir. De vrais lecteurs, j'en rencontre de moins en moins.» (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.105)’

Cette approche est étonnante dans la mesure où l'on peut penser que la lecture est une expérience banale -dans la culture occidentale du XXème siècle- et que le fait d'être lecteur n'est pas un signe distinctif. Cependant, l'histoire de la littérature a toujours eu pour pôle privilégié l'auteur et non le lecteur ; il semble qu'à l'heure actuelle, la tendance s'inverse : en effet, le lecteur devient un centre d'intérêt et cela s'effectue au détriment de l'auteur. Des écrivains vont s'efforcer de faire le portrait du lecteur, dessinant ainsi leurs propres représentations. Dans le texte d' Italo Calvino, l'éditeur Cavedagna parle de ‘«’ ‘vrais lecteurs’» : on peut se demander quels sont les critères qui lui permettent de distinguer les ‘«’ ‘vrais lecteurs’» des autres. En tant qu'éditeur, il est amené à rencontrer des gens qui lisent par profession ; or, il semblerait que le ‘«’ ‘vrai lecteur’» soit celui qui lise, en amateur.

Le chapitre I présente une figure de lecteur tout en invitant chaque lecteur réel à se reconnaître dans cette image : en effet, le tutoiement initial suscite l'identification au modèle proposé :

‘Tu vas commencer le nouveau roman d'Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur. (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.7)’

Effectivement, le lecteur réel est dans la situation décrite ; il est ainsi appelé à jouer un rôle dans l'histoire que l'auteur lui propose, ou du moins à faire «comme si». Le chapitre I est une tentative de cerner quelques traits du ‘«’ ‘lecteur-modèle’ ‘»’ ‘.’ ‘ 341 ’ ‘’Celui-ci doit être capable de s'isoler de son entourage car le bruit menace la lecture ; il doit par ailleurs veiller à ne pas être interrompu car la lecture nécessite une certaine durée ; il doit enfin mener un combat contre la masse proliférante des livres pour acquérir le livre qu'il désire. L'identification entre le Lecteur et le lecteur réel devient, au fil du récit, de plus en plus problématique, mais l'artifice du tutoiement est une proposition de jeu qui permet d'expérimenter le rôle du lecteur, tout en sachant qu'entre le lecteur et le Lecteur, il y a le même écart qu'entre ‘«’ ‘monde écrit et monde non-écrit’ ‘»’ ‘.’ ‘ 342

Cependant, le roman du Lecteur s'enrichit de nouvelles figures de lecteurs, parmi lesquelles la Lectrice. Il semble que Ludmilla incarne le modèle de lectrice idéale. L'un des personnages, Arkadian Porphyritch, Directeur Général des Archives de la Police d'Etat en Ircanie, la définit ainsi :

‘Pour cette femme, lire veut dire se dépouiller de toute intention et parti pris, afin d'être prêt à accueillir une voix qui se fait entendre au moment où on s'y attend le moins, une voix qui vient d'on ne sait où, d'au-delà du livre, de l'auteur, et des conventions de l'écriture : qui vient d'un non-dit, de ce que le monde n'a pas encore pu dire et pour quoi il n'a pas encore de mots à sa disposition. (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.256)’

Cette disponibilité fascine l'écrivain Silas Flannery qui voudrait que ses livres soient lus par une telle lectrice. En effet, Ludmilla, ‘«’ ‘semble habiter dans une sphère suspendue dans un autre espace, un autre temps’» (p.137) et son esprit semble disposé à accueillir des voix inouïes. Elle se laisse guider par le plaisir et curieusement chaque fragment romanesque répond à un vœu qu'elle formule :

‘Je préfère les romans, ajoute-t-elle, qui me font entrer tout de suite dans un monde où chaque chose est précise, concrète, spécifiée. (p.33)
Tout est concret ici, dense, défini avec une compétence sûre (…) (p.39)’

Curieusement, le livre naît de la lecture comme si l'initiative de la création était de la responsabilité du lecteur. Le romancier Silas Flannery voit en Ludmilla la lectrice-modèle à qui il laisse ‘«’ ‘l'initiative interprétative’ ‘»’ ‘ 343 ’ ‘’tout en désirant ‘«’ ‘être interprété avec une marge suffisante d'univocité’ ‘»’ ‘.’ ‘ 344 ’ ‘’Cela renvoie à l'idée selon laquelle le lecteur contribue à la création du livre. Dans Le vol du vampire 345 , Michel Tournier définit le lecteur comme ‘«’ ‘l'indispensable collaborateur de l'écrivain’». Il compare les livres à ‘«’ ‘des vampires secs, assoiffés de sang, qui se répandent au hasard en quête de lecteurs’». Et il en appelle à ‘«’ ‘la créativité des lecteurs’» sans lesquels le livre n'a ‘«’ ‘qu'une demi-existence’». Curieusement, le romancier qui apparaît dans Si par une nuit d'hiver un voyageur et qui, par profession, s'est détourné de la ‘«’ ‘lecture désintéressée’ ‘»’ ‘’(p.181) se détourne de son travail d'écrivain pour observer Ludmilla et rêver d'une coïncidence parfaite entre la lecture et l'écriture :

‘Depuis que je suis devenu un forçat de l'écriture, le plaisir de la lecture a disparu pour moi. (…)Parfois, il me vient un désir absurde : que la phrase que je suis sur le point d'écrire soit celle que la femme est en train de lire au même moment. (…) Parfois, il me semble que la distance entre mon écriture et sa lecture est impossible à combler (…) Parfois, je me convaincs qu'elle est en train de lire mon vrai livre, celui que je devrais écrire depuis si longtemps et que je ne réussirai jamais à écrire, que ce livre est là, mot pour mot (…) ( Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.182)’

Silas Flannery est fasciné par cette lectrice, mais en même temps, naît une peur d'être dépossédé de lui-même :

‘Les lecteurs sont mes vampires. Je sens une foule de lecteurs qui regardent par-dessus mon épaule et s'approprient les mots au fur et à mesure qu'ils se déposent sur le papier. Je ne suis pas capable d'écrire quand quelqu'un me regarde : je sens que ce que j'écris ne m'appartient plus. (…) Cette peur entraîne le désir de ne plus exister en tant que sujet. Paradoxalement, c'est la personne qui apparaît comme une entrave à l'écriture : Comme j'écrirais bien si je n'étais pas là ! Si, entre la feuille blanche et le bouillonnement des mots ou des histoires qui prennent forme et s'évanouissent sans que personne les écrive, ne s'interposait l'incommode diaphragme qu'est ma personne ! Le style, le goût, la philosophie, la subjectivité, la formation culturelle, et le vécu, la psychologie, le talent, les trucs du métier : tous les éléments qui font que ce que j'écris est reconnaissable, me semblent une cage qui restreint mes possibilités. Si je n'étais qu'une main, une main coupée qui saisit une plume et se met à écrire… (p.183)’

Il y a donc une tension entre la peur de ne plus être soi et le désir de ne plus exister. L'anonymat est peu pratiqué dans le monde de l'art et s'il existe des manières de déguiser son nom, le refus d'assumer une œuvre est rare. Ce désir correspond également au besoin d'évacuer toutes les traces de l'ego qui corrompent l'art. Ce vœu d'impersonnalité dans l'écriture renvoie au projet réalisé dans Si par une nuit d'hiver un voyageur. En effet, on peut penser que Silas Flannery est une figure d'Italo Calvino. Si l'on s'intéresse à la présence de l'auteur dans le texte, on constate que le dispositif d'écriture utilisé entraîne sa disparition. Le romancier médite sur l'impersonnalité de l'incipit qui se trouve sur le poster représentant Snoopy devant sa machine à écrire : ‘«’ ‘C'était par une nuit sombre, orageuse…’ ‘»’ ‘’(p.188) Le cliché est une forme d'impersonnalité et Italo Calvino présente la richesse contenue dans une formule débarrassée de toute subjectivité :

‘(…) je me convaincs qu'il n'y a rien de mieux qu'une ouverture conventionnelle, qu'une entrée en matière dont on peut tout attendre -ou rien- (…) Je voudrais écrire un livre qui ne serait qu'un incipit, qui garderait pendant toute sa durée les potentialités du début, une attente encore sans objet. (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.189)’

Or le titre du roman d'Italo Calvino est un cliché 346 , une formule inachevée dotée de toutes les potentialités. Plus on avance dans le récit, plus on dilapide le potentiel de possibilités du récit. 347 Par ailleurs, le roman est constitué d'incipits indépendants qui fragmentent le roman du Lecteur. Chaque incipit correspond à un modèle d'écriture différent, à la manière des Exercices de style de Raymond Queneau. Dans Alfabeta, n°8, décembre 1979, Italo Calvino a proposé un schéma d'explication de son roman : le fragment n°1 serait ‘«’ ‘le roman du brouillard’», le fragment n°2 ‘«’ ‘le roman de l'expérience physique’», le fragment n°3 ‘«’ ‘le roman symbolico-interprétatif’», le fragment n°4 ‘«’ ‘le roman politico-existentiel’», le fragment n°5 ‘«’ ‘le roman cynico-brutal’», le roman n°6 ‘«’ ‘le roman de l'angoisse’», le fragment n°7 ‘«’ ‘le roman logico-géométrique’», le fragment n°8 ‘«’ ‘le roman de la perversion’», le fragment n°9 ‘«’ ‘le roman tellurico-primordial’», le fragment n°10 ‘«’ ‘ le roman apocalyptique’». On peut prendre au sérieux cette proposition mais le mode de lecture suivi serait celui de Lotaria, le contraire de Ludmilla : en effet, celle-ci a toujours une approche intellectuelle des livres et, participant à un collectif, elle cherche, par exemple, «le reflet des modes de production» (…) «les processus de réification» (…) la sublimation du refoulé, les codes sémantiques du sexe, les métalangages du corps, la transgression des rôles, dans les sphères du politique et du privé» (p.83). Il s'agit là d'une parodie de commentaire universitaire : on peut penser qu'Italo Calvino prend les devants par rapport à tous ceux qui voudront se lancer dans une exégèse de son œuvre. Une telle lecture témoigne a priori d'un manque d'ouverture d'esprit puisque le lecteur sait avant même de lire ce qu'il cherche dans le livre. Dès lors, le texte est soumis à un cadre préconçu dans lequel il doit entrer. 348 Cependant, à l'évidence une œuvre est perçue à l'intérieur de cadres mentaux et la lecture est orientée en fonction des connaissances philosophiques, psychanalytiques, sociologiques… qui sont autant de cadres de référence, qui constituent «l'encyclopédie» 349 de chaque lecteur. On peut également penser que la parodie est une forme d'écriture qui se fonde par rapport à une lecture et qu'Italo Calvino propose de voir en l'écrivain une première figure de lecteur.

Cependant, si le vœu d'impersonnalité de Silas Flannery correspond à une préoccupation d'Italo Calvino 350 , on ne peut nier une conscience organisatrice des jeux de construction. En effet, à titre d'exemple, on peut remarquer que les titres des fragments romanesques insérés s'enchaînent :

‘Si par une nuit d'hiver un voyageur, s'éloignant de Malbork, penché au bord de la côte escarpée, sans craindre le vertige et le vent, regarde en bas dans l'épaisseur des ombres, dans un réseau de lignes entrelacées, dans un réseau de lignes entrecroisées sur le tapis de feuilles éclairées par la lune autour d'une fosse vide -Quelle histoire attend là-bas sa fin ? demande-t-il anxieux d'entendre le récit. (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.276)’

La phrase ainsi reconstituée apparaît comme l'incipit d'un nouveau roman possible. Comme l'explique l'un des lecteurs de la bibliothèque, ‘«’ ‘autrefois les romans commençaient tous comme cela’.» Cependant, cela se fait au prix d'une manipulation puisque les majuscules sont supprimées et une ponctuation interne est créée. L'enchaînement des titres montre que la discontinuité est un jeu calculé par Italo Calvino, faussaire de l'écriture comme le personnage qui apparaît dans le roman, soit Marana. Dans ce roman, l'écrivain est autant le héros que le lecteur comme s'ils étaient constitutifs l'un de l'autre. La combinaison des titres renvoie au jeu combinatoire, combine d'écriture pratiquée dans Si par une nuit d'hiver un voyageur. Poursuivant son rêve d'impersonnalité, l'auteur envie le simple copiste qui a la modestie de ne pas vouloir laisser de traces de sa personne, mais qui, en échange, vit dans une double dimension temporelle :

‘Le copiste vivait dans deux dimensions temporelles en même temps, celle de la lecture et celle de l'écriture ; il pouvait écrire sans l'angoisse du vide qui s'ouvre devant la plume ; lire sans l'angoisse que son acte propre manque de se concrétiser en rien de matériel. (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.190)’

Copier, c'est reconnaître qu'il y a toujours de l'écrit préexistant à sa propre écriture et c'est reconnaître que l'on n'écrit qu'à partir du déjà écrit. Des artistes contemporains ont renoué avec la tradition de la copie. Ainsi, Gérard Collin-Thiébaut a-t-il recopié L'éducation sentimentale de Flaubert ; ainsi Gilles Barbier recopie-t-il des pages de dictionnaire. Ce dernier affirme que sa démarche ‘«’ ‘a tout du grand œuvre, travail de toute une vie, obsessionnelle et monomaniaque, quand tout ce qui la soutient n'est qu'insignifiance et enjeu’ ‘»’ ‘.’ ‘ 351 ’ ‘’Copier, c'est lire et écrire à la fois. Cela correspond au sentiment de retrouver dans le texte lu exactement ce que l'on avait projeté d'écrire comme si une fusion intellectuelle était possible entre deux esprits. 352 Silas Flannery rêve aussi de cette fusion spirituelle en espionnant les réactions de la lectrice.

‘Je ne fais que suivre la lecture de cette femme que je vois d'ici, jour après jour, heure après heure. Je lis sur son visage ce qu'elle désire lire : c'est cela que j'écris fidèlement… ( Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.137)’

La fusion de la lecture et de l'écriture, qui renvoient traditionnellement à des individus différents, se réalise dans l'acte de copie qui impose le renoncement à la personnalité. L'auteur rêve de disparaître, au point d'être remplacé par une machine. Pourtant, lorsque le faussaire Hermès Marana lui propose une assistance technique pour terminer son roman, il prend peur. Hermès Marana appartient à une organisation -‘»’ ‘l'OEPHLW de New York (Organisation pour la Production Electronique d'œuvres Littéraires Homogénéisées)’ ‘»’ ‘- (’p.132) qui cherche à produire de façon artificielle des œuvres littéraires ; le recours aux ordinateurs permet de supprimer la personne de l'écrivain. Le romancier Silas Flannery imagine ainsi qu'il pourrait ‘«’ ‘dresser des listes de mots par ordre alphabétique’ ‘»’ ‘’(p.201) à partir desquels ‘«’ ‘un ordinateur, en retournant son programme, obtiendrait un livre’» (p.202). Le programme dont il s'agit est un programme de lecture dont se sert une autre lectrice, Lotaria, la sœur de Ludmilla. Encore une fois, lecture et écriture apparaissent indissociables. Le programme dont il est question dresse ‘«’ ‘la liste de tous les vocables contenus dans le texte, par ordre de fréquence’ ‘»’ ‘. ’(p.199) Inverser le programme pour écrire renvoie aux interactions entre la lecture et l'écriture. On peut penser que cette conception de la lecture-écriture est celle d'Italo Calvino. Silas Flannery est un double fictionnel de l'auteur : l'un réalise ce que l'autre conçoit :

‘L'idée m'est venue d'écrire un roman tout entier fait de débuts de romans. Le protagoniste pourrait en être un Lecteur qui se trouve sans cesse interrompu. Le Lecteur achète le nouveau roman A de l'auteur Z. Mais l'exemplaire est défectueux, et ne contient que le début… (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.211)’

Le programme d'écriture envisagé entraîne une manière de lire. Le lecteur, toujours interrompu dans sa lecture, doit partir en quête du livre : toute situation initiale implique une situation finale qui résulte d'une transformation. Le lecteur est un voyageur. Le mot «voyage» apparaît dans le titre du roman et le thème du voyage se retrouve dans les dix fragments romanesques. Par ailleurs, le Lecteur doit voyager en Ataguitania, en Ircadie pour trouver le livre qui sans cesse lui échappe. L'interruption de lecture augmente la passion du Lecteur comme si l'impossibilité de satisfaire le plaisir immédiat maintenait en éveil sa curiosité. Le sens métaphorique est dévoilé à la fin du roman :

‘Lecteur, il est temps que cette navigation agitée trouve enfin un point où aborder. Est-il un port mieux fait pour t'accueillir qu'une grande bibliothèque ? Il y en a certainement une dans la ville d'où tu es parti et où te voici revenu après ce tour du monde d'un livre à l'autre. (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.271)’

Le lecteur-voyageur navigue sans boussole puisque le romancier s'ingénie à lui faire perdre ses repères habituels de lecture. C'est peut-être là une autre figure de lecteur-modèle, compatible avec la lectrice idéale qu'est Ludmilla.

A côté de ces figures idéales, apparaissent d'autres figures de lecteurs. Arkadian Porphyritch est ‘«’ ‘Directeur Général des Archives de la Police d'Etat’» (p.251) en Ircanie. Il travaille dans une bibliothèque où ‘«’ ‘tous les livres saisis (…) sont classés, catalogués, microfilmés et conservés, qu'il s'agisse d'œuvres imprimées, polycopiées, dactylographiées ou manuscrites’». (p.251) Il explique au Lecteur que pour ‘«’ ‘lire vraiment, c'est ici qu'il faut venir’» (p.254). A cet égard, on peut noter que dans Mes bibliothèques 353 , Varlam Chalamov raconte que dans la prison où il est enfermé pour avoir eu des lectures interdites par le pouvoir en place, il trouve des livres interdits :

‘C'était comme si les autorités avaient décidé d'offrir aux inculpés une consolation pour la longue route, pour le chemin de croix qui les attendait. Comme s'ils s'étaient dit : « A quoi bon contrôler les lectures de gens condamnés ?»(Varlam Chalamov, Mes bibliothèques, p.21)’

Celui-ci explique ensuite que les prisonniers sont dans un tel état de détresse qu'il est impossible de retenir quoi que ce soit des lectures ; il en conclut que c'est la raison pour laquelle les autorités ‘«’ ‘ne se préoccupent guère du contenu criminel des bibliothèques de prison’».(p.23)

Arkadian Porphyritch, Directeur Général des Archives de la Police d'Etat d'Ircanie, 354 quant à lui, lit deux fois chaque livre, mais selon deux modalités particulières :

‘- Et vous, vous lisez ?
- Vous voulez dire, si je lis autrement que par devoir professionnel ? Oui, je dirai que chaque livre, chaque document, chaque corps de délit de ces archives, je le lis deux fois, en deux lectures complètement différentes. La première, rapide, en diagonale, pour savoir dans quel placard je dois conserver le microfilm, dans quelle rubrique le cataloguer. Puis, le soir (je passe mes soirées ici, après les heures de bureau : l'atmosphère est tranquille, détendue, comme vous voyez), je m'étends sur ce divan, j'introduis dans le micro-lecteur le film d'un manuscrit rare, d'un fascicule secret, et je m'offre le luxe de le déguster pour mon plaisir exclusif.» ( Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.254)’

Ce professionnel de la lecture est un relecteur qui a su garder le plaisir d'une lecture désintéressée, contrairement au romancier Silas Flannery.

Au terme de son voyage, le Lecteur arrive dans une autre bibliothèque où il rencontre d'autres lecteurs. Ce lieu institutionnel de la lecture apparaît comme un endroit diabolique. Aucun des livres demandés par le lecteur n'est disponible. 355 Les sept lecteurs vont présenter, chacun à leur tour, leur conception de la littérature. Le premier lecteur ne lit que quelques pages de chaque livre, à partir desquelles son esprit va errer l'éloignant ainsi ‘«’ ‘du livre jusqu'à le perdre de vue’». (p.272) Le livre lu est un prétexte pour stimuler son imagination. On peut penser que c'est un mode de lecture assez largement partagé d'autant plus que l'institution scolaire développe cette conception de la lecture en ne proposant que des extraits de textes à partir desquels les élèves doivent inventer une suite.

Le second lecteur pense que des ‘«’ ‘particules élémentaires’» du texte sont porteuses de sens ; par conséquent, il envisage la lecture comme une recherche d'indices. Cette pratique se fonde sur l'idée qu'un sens est déposé dans le texte et que le lecteur doit chercher des indices. En conséquence, comme le détective, soit il résout l'énigme soit il échoue. C'est là une approche restrictive de la lecture car le texte n'est pas une énigme policière parsemée d'indices.

Le troisième lecteur pense que chaque relecture crée un nouveau texte. La lecture serait une création qui ‘«’ ‘ne peut se répéter deux fois selon le même dessin’». (p.273) C'est la conception de l'œuvre telle que l'a théorisée Umberto Eco.

Le quatrième lecteur pense que chaque texte est un fragment ‘«’ ‘d'un livre complexe, unitaire, qui forme la somme de (ses) lectures’». (p.274) Une telle lecture est une exploration minutieuse de la bibliothèque dans le but de constituer son ‘«’ ‘livre général’».

Le cinquième lecteur pense également que tous les livres aboutissent à un seul livre, mais ‘«’ ‘situé loin dans le passé’» (p.274), lu pendant l'enfance et oublié depuis. La lecture serait la recherche du livre perdu.

Le sixième lecteur pense que ce qui est important est le début du livre -ce qui renverrait à la thèse d'Italo Calvino- alors que le septième lecteur pense que c'est la fin. A ces sept lecteurs s'ajoute le Lecteur qui veut ‘«’ ‘lire un livre de bout en bout’» (p.275). Mais une telle lecture semble un idéal inaccessible car ses lectures sont toujours interrompues. Au terme de son voyage, le cinquième lecteur lui propose un récit des Mille et une nuits dont il se rappelle uniquement le début comme si tout récit était a priori inachevé. En donnant un titre à ce récit, le Lecteur crée un fragment romanesque possible puisque la suite des titres est perçue comme un incipit ; de ce fait, on peut penser qu'il y a douze fragments romanesques -ce qui correspond au nombre de chapitres consacrés au lecteur- dont l'un est invisible. Par ailleurs, le douzième fragment est la somme des onze premiers comme si tous les livres aboutissaient au livre unique dont parle le quatrième lecteur. Le Lecteur renonce à sa quête pour épouser Ludmilla, la lectrice idéale ; il n'est donc plus le partenaire actif de l'écrivain. Le choix d'une fin très banale -ils se marièrent et lurent beaucoup de livres- renvoie au cliché utilisé dans la plupart des récits fictionnels.

Les jeux d'écriture ne seraient-ils qu'un jeu d'écriture ? La lecture-écriture serait un jeu de ‘«’ ‘comme si’» où deux rôles seraient à partager : l'un serait le lecteur et l'autre serait l'écrivain. Si par une nuit d'hiver un voyageur multiplie les figures de lecteurs et propose autant de conceptions de la lecture : celle qui semble avoir la préférence d'Italo Calvino est apparemment celle de la lecture gratuite, ce qui semble a priori paradoxal étant donné le degré d'élaboration du texte. En effet, la lecture du roman exige une vigilance intellectuelle constante et le lecteur-navigateur est en permanence dérouté par ce roman qui ne cesse de lui échapper. Et si le Lecteur renonce à sa quête en épousant la lectrice, c'est pour rester finalement dans le monde des livres : la vie provient de la littérature. 356

Le livre complet, introuvable, mais dont on postule l'existence, apparaît comme le moyen par lequel les êtres entrent en contact les uns avec les autres. Tous les individus appartiennent, de près ou de loin, au monde du livre. Les avatars du livre recherché permettent que le monde continue, que le Lecteur rencontre, entre autres, la lectrice. Comme le fait remarquer le professeur Uzzi-Tuzzi, spécialiste des langues botno-ougriennes, les ‘«’ ‘livres sont les marches d'un seuil’» (p.78) entre les langues des vivants et ‘«’ ‘la langue sans paroles des morts’» (p.78). Le livre est le truchement par lequel un dialogue s'instaure entre les individus. Ainsi Uzzi-Tuzzi, spécialiste du ‘«’ ‘cimérien, l'ultime langue des vivants’» (p.78) propose-t-il une définition de la lecture que complète Ludmilla, la lectrice modèle :

‘-Lire, dit-il, c'est cela toujours : une chose est là, une chose faite d'écriture, un objet solide, matériel, qu'on ne peut pas changer ; et à travers cette chose on entre en contact avec quelque chose d'autre, qui n'est pas présent, quelque chose qui fait partie du monde immatériel, invisible, parce qu'elle est seulement pensable, ou imaginable, ou parce qu'elle a été et n'existe plus, parce qu'elle est passée, disparue, inaccessible, perdue au royaume des morts…
-Ou bien parce qu'elle n'existe pas encore, quelque chose qui fait l'objet d'un désir, d'une crainte, possible ou impossible (c'est Ludmilla qui parle) : lire, c'est aller à la rencontre d'une chose qui va exister mais dont personne ne sait encore ce qu'elle sera… (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.79)’

Au terme de ces deux propositions, lire c'est retrouver le passé ou préparer l'avenir. C'est faire des liens dans la trame temporelle, pour tous les mortels condamnés à leur présent. En ce sens, lire permet à l'enfant de vivre. 357 Et l'on comprend alors que des déments puissent vouer un culte au livre : en allant chez Silas Flannery, le Lecteur est entouré par d'étranges personnes qui lui volent son livre :

‘Les forcenés avaient improvisé autour du livre une espèce de rite, l'un des leurs le tenant en l'air tandis que les autres le contemplaient avec une profonde dévotion. (Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.208)’

La focalisation sur le lecteur n'abolit pas l'auteur, bien au contraire, puisque le livre est objet de culte. Le lecteur est l'officiant qui témoigne de la religion du livre et de la parole sacrée de l'auteur. Retour donc à celui qui écrit.

Notes
341.

Umberto Eco, Lector in fabula, passim

342.

cf. conférence d'Italo Calvino traduite par Philippe Daros, Italo Calvino, p.161

343.

Umberto Eco, Lector in fabula

344.

Umberto Eco, op. cit.

345.

Michel Tournier, Le vol du vampire, p.10

346.

On peut penser qu'un travail d'écriture effectué à partir de clichés correspond à une recherche d'impersonnalité.

347.

Brémond, La logique des possibles narratifs.

348.

Dans Introduction à un constructivisme radical, paru dans L'invention de la réalité, Ernst Von Glaserfeld fait remarquer que «les théoriciens de la physique contemporaine (…) doivent se demander de plus en plus fréquemment s'ils découvrent vraiment des lois de la nature, ou si plutôt la préparation sophistiquée de leurs observations contraint la nature à se soumettre au cadre d'une hypothèse préconçue.» (p.40)

349.

Umberto Eco, Lector in fabula

350.

Italo Calvino, La machine littéraire, p.7 sq

351.

Jean-Yves Jouannais, Artistes sans œuvres

352.

Parmi les pratiques privées d'écriture, on peut noter que de nombreux adolescents, en quête de modèles, copient des bribes de textes, allant parfois jusqu'à constituer des cahiers de citations. Il est vrai que l'école encourage de telles démarches dans la mesure où les élèves sont habitués à recopier , dans le cahier de poésie, des textes poétiques.

353.

Dans Mes bibliothèques, Varlam Chalamov témoigne de son rapport aux livres en une période difficile de l'histoire russe. Parmi les bibliothèques qu'il a fréquentées, nombreuses sont les bibliothèques des prisons où il a séjouné pendant plus de vingt ans.

354.

Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.251

355.

Dans De Bibliotheca, Umberto Eco dénonce le dysfonctionnement des bibliothèques publiques. Pour cela, il propose un modèle fictionnel négatif en 21 points. «Une bonne bibliothèque, au sens de mauvaise bibliothèque, (c'est-à-dire un bon exemple du modèle négatif que j'essaie de réaliser) doit être avant tout un immense cauchemar, elle doit être parfaitement cauchemardesque et dans ce sens la description de Borges est un bon point de départ.» (p.15)

Borges, Fictions, p.71 sq

David Lodge, La chute du British Museum, p. 59 sq

Une réflexion sur le fonctionement des bibliothèques est nécessaire si l'on veut que le but de la bibliothèque soit effectivement de permettre au public de lire des livres.

356.

Dans L'amour en Occident, Denis de Rougemont montre que la conception de l'amour en Occident est née d'un mythe littéraire, l'histoire de Tristan et Iseut. Plus généralement, on peut penser que la littérature modifie nos représentations et adapte nos cadres mentaux de référence. En conséquence, pour l'éducateur, choisir les œuvres qui serviront de références dans la vie de l'enfant est un acte politique majeur. C'est peut-être la raison pour laquelle l'enseignement de la littérature est toujous l'objet de virulentes polémiques.

357.

Dans Histoire du prince Pipo de Pierre Gripari, Pipo rencontre le rat blanc qui lui résume ce qu'il a appris en ces termes : «Ce qui est est, ce qui a été n'est plus, et ce qui sera n'est pas encore. Cela n'a l'air de rien, mais c'est toute la sagesse. Tous les livres du monde ne t'apprendront rien de plus.» (p.168)