1 – Problématique théorique et objectifs

« ‘Le lexique mental est la partie de la mémoire où convergent différents types d’informations que nous avons à propos des mots’ » Holender (1998). Le mot a deux caractéristiques principales : linguistique et déclarative. D’un point de vue linguistique, le mot se restreint à des spécifications sémantique, syntaxique et phonologique, par opposition avec tout ce qui est lié au contexte personnel et culturel de l’emploi du mot. Dire d’un mot que c’est une connaissance déclarative, signifie qu’il s’agit d’une entité qui doit être mémorisée en tant que telle, quels que soient les morphèmes et sous-unités qui le composent.

Selon le modèle de la double voie de Morton (1982), le mot est activé par adressage de l’une des entrées possibles, perceptive phonologique ou spatiale dans le registre mental lexical, et en parallèle (ce que ne dit pas Morton mais qui a été établi expérimentalement) par assemblage des sous-unités linguistiques. Cette activation par double voie s’opère dès qu’un seuil de reconnaissance est franchi qui retient comme probable le candidat à l’identification dans le registre. Plus les mots sont fréquents dans la langue utilisée, plus le seuil d’activation est bas et le mot rapidement repéré, identifié et activé dans le lexique mental. Dès lors que des similitudes peuvent exister entre les sous-unités, plusieurs candidats sont pré-activés : il y a irradiation de l’activation (Collins & Loftus, 1975). Le traitement est plus long puisque des sous-unités plus fines doivent être traitées pour différencier les candidats à l’accès au registre lexical. Dans ce traitement supplémentaire plusieurs voies (visuelle, orthographique ou phonologique) seront explorées en parallèle afin de sélectionner le mot dans le lexique. Ce modèle est reconnu comme valide et rend compte des données de la neuropsychologie cognitive.

La recherche du mot dans le lexique a ensuite été analysée dans sa dynamique et le modèle de Forster dit « search model » (1976, 1989) a transcrit de façon plus pertinente le fonctionnement de l’activation des fichiers composant le registre lexical. Il est question d’un fichier central et de fichiers périphériques visuels ou auditifs. Les fichiers périphériques sont les premiers activés, qui recrutent ou « pointent » plusieurs cases ou fichiers ou tiroirs selon leurs fréquences de classement. Le traitement plus avancé conduit à une sélection parmi ceux-ci, par comparaison entre ce qu’il y a dans le tiroir pré-sélectionné et la représentation complète du mot dans le fichier central. Cette recherche séquentielle selon l’auteur serait indépendante du contexte phrastique, lequel n’interviendrait que dans la phase post-lexicale ; point discuté par la théorie, certains auteurs faisant intervenir beaucoup plus tôt le contexte sémantique et culturel.

Un troisième modèle doit être mentionné qui rend compte de la dimension interactive de l’activation dans le processus d’accès au registre lexical. Le modèle d’activation interactive de McClelland et Rumelhart (1981, 1982) est de ce point de vue parfaitement connexionniste. Les sous-unités sont traitées en parallèle par un processus d’activation et d’inhibition, en cascade et en réseaux. En cascade, et non séquentiel, en ce qu’un traitement d’une sous-unité peut commencer alors même que celui d’une autre sous-unité n’est pas terminé. Interactif, en ce qu’un traitement peut influencer un autre, dans la mesure où l’asynchronie des vitesses de traitement est totale. Enfin dans le même temps où il y a pré-activation en vue d’un adressage dans le registre lexical, des relations d’inhibition latérales permettent de polariser le traitement en écartant ou neutralisant les distracteurs possibles ou les mots à forte fréquence dont le traitement est très automatique et peut nuire à la véracité de l’adressage.

Cette distinction entre traitement automatique et traitement contrôlé nous conduit à évoquer l’importance du rôle de l’attention dans l’accès au registre lexical, et ainsi à justifier les objectifs du protocole expérimental choisi pour cette épreuve-contrôle.

Dès que la lecture est courante, la reconnaissance des mots est automatique (Siéroff & Posner, 1988) et l’attention peu sollicitée, du moins pour les mots fréquents. L’attention sélective intervient dans la reconnaissance visuo-spatiale du mot, la fenêtre attentionnelle se portant soit sur la droite du mot pour traiter le suivant ou pour éclairer le précédent, soit sur tel élément d’un mot afin de vérifier si la pré-activation correspond bien à ce qui a été lu et s’inscrit dans le sens de la phrase (La Berge & Samuels, 1974). L’attention est donc mobilisée chaque fois que le traitement d’identification n’aura pas abouti de façon automatique ; il en sera ainsi lorsqu’un mot lu est inconnu, ou lorsqu’un pseudo-mot est lu.

Lorsque apparaît une partie de mot, par exemple une des syllabes, l’attention est focalisée sur celle-ci, ce qui autorise le lancement d’une recherche d’activation interactive des divers candidats au complètement par une autre syllabe afin d’arriver à la reconnaissance d’un mot. Un processus systématique d’appariement est enclenché jusqu’à ce qu’un résultat soit obtenu, vérifiable dans le registre lexical. Dans le cas où sont présentés de multiples syllabes qu’il convient de rapprocher pour reconstituer des mots, l’attention est partagée entre plusieurs syllabes lues et un traitement opéré en parallèle sur plusieurs syllabes. La fenêtre attentionnelle risque d’être très vite saturée et le processus d’adressage au lexique dégradé. Certains sujets lors de notre expérience ne parvenaient pas à diriger leur attention sur une recherche, les syllabes interférant sans qu’ils parviennent à inhiber celles-ci pour se focaliser sur une ou deux recherches. La surcharge attentionnelle brouillait la recherche au point de déclencher chez eux une réaction de panique et/ou de sauvegarde par la création de non-mots. En cela le faible nombre d’erreurs, c’est-à-dire de faux mots, doit être considéré comme un indice de la capacité de sélectivité de l’attention grâce à une bonne inhibition des interférences.

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Figure 99 : Séquence d’activation et d’inhibition, en cascade et en réseaux.

La tâche consistant à reconstituer vingt mots à partir de quarante syllabes présentées ensemble sur un même écran est au plan attentionnel très coûteuse. En effet une telle forme de présentation globale des syllabes à la lecture provoque des phénomènes d’amorçage qui, additionnés, surchargent la mémoire de travail. Si « tor » est lu puis « la » puis « bi » puis « che » puis « ti », le ‘cuing’ est très puissant puisque chacune des syllabes lue est à l’origine d’un traitement qui pré-active des mots possibles  en périphérie du fichier lexical. La difficulté pour le sujet consiste à tenter de bloquer la lecture en entrée et la pré-activation pour passer à une phase automatique de recherche de la syllabe attendue s’appariant pour former le mot qui a été pré-sélectionné. Mais au fil du balayage visuel à la recherche de la syllabe manquante pour constituer le mot pressenti, les autres syllabes lues deviennent autant de distracteurs perturbant l’attention sélective. La mémoire de travail durant sa recherche ne pourra être réfrénée dans sa capacité à apparier de nouvelles syllabes pour constituer d’autres mots que celui qui a été pré-activé. Une mémoire de travail très performante pourra certes chercher à mémoriser certains indices spatiaux dans le but de revenir une fois le mot recherché reconstitué sur un mot pré-activé au cours du balayage. Mais le plus vraisemblable est que la surcharge conduira à une multiplication des interférences et à une perte totale de la capacité à se tenir à une seule recherche, d’où une chute sensible de la performance.

Deux objectifs étaient donc poursuivis dans cette épreuve-contrôle : vérifier la vitesse d’accès au registre lexical, et mesurer la performance de l’attention partagée dans l’arbitrage entre amorçage et inhibition. L’hypothèse expérimentale que nous retenions était que la pratique échiquéenne devait apporter une meilleure résistance aux interférences grâce à une plus grande mobilisation de l’attention sélective.