Chapitre 9 – Le suffixe –le 'possessif'

À la différence des autres suffixes de voix, le chapitre sur la dérivation en –le possessif a une structure particulière. Nous commençons par décrire les différentes modifications que ce suffixe implique. Puis nous tentons de voir à quel type de voix ou construction nous pouvons rattacher ces modifications.

Ce suffixe s'applique sur une classe de verbes bien délimitée. Il s'agit de verbes intransitifs qui dénotent soit un action soit un état et pour lesquels le sujet n'est pas un agent. Il semble que la plupart des verbes non accusatifs peuvent recevoir cette dérivation, bien qu'elle soit plus fréquente sur les verbes d'état, notamment ceux de qualité. Avec le suffixe –le, ces verbes deviennent transitifs, il y a donc une augmentation de la valence.

‘549 a. Sa woto bi gaaw na lool.
poss2S voiture déf. ê.rapide P3S très
Ta voiture est très rapide.

b. Gaawle na woto.
ê.rapide-le N3S voiture
Il a une voiture rapide.’ ‘550 a. Biiru xar mi dafay dow,
ventre-conn. mouton déf. EVerb3S-inacc. courir

bu ngeen gaawul mu dee. (Fal)
hyp. N2P faire.vite-nég. N3S mourir.
Le mouton a la diarrhée, il va mourir si vous n'intervenez pas rapidement.

b. Góor gii, moo deele jabar.
homme dém. ESuj3S mourir-le épouse
C'est cet homme qui éprouve la perte de son épouse.’

Les modifications de la structure argumentale du prédicat apportées par ce suffixe –le pourraient donc conduire à lier l'augmentation de la valence à la causation, puisque le sujet se transforme en objet et un nouveau terme apparaît en fonction de sujet ; en outre, il existe une autre forme –le déjà identifiée comme un marqueur de causation sociative (cf. chapitre 4). Cependant, comme nous venons de le préciser, les constructions en –le que nous étudions dans ce chapitre sont restreintes à un groupe de verbes bien délimité et les transformations ne sont pas rattachables à l'expression de la causation. Deux éléments permettent de différencier ce suffixe –le de l'expression de la causation. Tout d'abord, par rapport au suffixe –le causatif (553), aucune idée d'aide n'apparaît dans les propositions dérivées par la forme –le présentée dans ce chapitre et le terme qui prend la fonction de sujet ne peut être reconnu comme causateur. Dans le chapitre 4 68 , nous avons montré que le suffixe –le causatif permet uniquement d'exprimer une causation sociative sur des bases verbales d'activité intransitives et transitives (verbes non ergatifs). On pourrait alors supposer que le sémantisme du suffixe –le causatif est différent avec ce type de verbe intransitifs. Cependant, d'après le sens des constructions avec ces verbes, l'augmentation de la valence peut difficilement être attribuée à l'expression d'une causation proche d'une causation sociative.

‘551 Baaxle na ay téeré. (Church)
ê.bon-le P3S indéf.P livre
Il a de bons livres.’

Ensuite, le suffixe –le causatif, comme tous les autres suffixes de dérivation causative, ajoute un sujet qui réorganise de façon relativement simple les fonctions des arguments du prédicat non dérivé. Ainsi, l'insertion d'un nouveau sujet implique que l'ancien sujet devienne un objet, les verbes intransitifs deviennent transitifs et les transitifs présentent une structure ditransitive.

‘552 a. Jubale naa ñi doon xuloo. (Fal)
réconcilier P1S 3P PASSÉ se.disputer
J'ai réconcilié ceux qui se disputaient.

b. ba ñu ko tooñee, xuloole na ko (Church)
temp. N3P 3S faire.du.tort-ANT se.disputer-le P3S 3S
lorsqu'on lui a fait du tort, il l'a aidé dans la dispute’ ‘553 a. Tabax naa këram.
construire P1S maison-poss3S
Je construis sa maison.

b. Tabaxle naa ko këram. (Church)
construire-le P1S 3S maison-poss1S
Je l'ai aidé à construire sa maison.’

Par contre, les transformations des constructions qui nous intéressent ici sont plus complexes que la simple insertion d'un causateur. L'interprétation de ces modifications est, semble-t-il, à rechercher du côté de la valeur de possession véhiculée par cette dérivation. Cette valeur est présente dans toutes les propositions à verbes non accusatifs dérivés par –le.

‘554 a. Tàgg yi nuroowuñu. (Fal)
nid déf.P se.ressembler-Nég3P
Les nids ne se ressemblent pas.

b. mbootaay gi yépp a nuroole woon mbubb. (Fal)
association déf. tous ESuj se.ressembler-le PASSÉ boubou
tous ceux de l'association avaient des boubous qui se ressemblaient.’

Donc, le mécanisme de dérivation est en apparence identique (augmentation de la valence par l'insertion d'un argument sujet dans les deux constructions), mais dans la dérivation causative, l'argument ajouté est la personne qui aide à la réalisation de l'action, tandis que dans la dérivation possessive en –le, l'argument ajouté est le possesseur de l'objet qui a les caractéristiques décrites par le prédicat. Ainsi, l'idée de causation n'est pas décelable dans ces constructions, ce n'est pas l'homme qui fait que les livres sont bons, il en est simplement le possesseur. Le sémantisme lié à ces constructions ne peut être corrélé aux constructions causatives, même en supposant que la forme –le est une forme composée du marqueur causatif spécifique aux verbes d'état –al et d'un suffixe –e. Cependant, l'hypothèse d'un amalgame de différents suffixes pour les constructions qui nous occupent permet d'expliquer les changements de valence opérés sur ces verbes de qualité. Reste à trouver les formes qui composent ce suffixe et voir si l'hypothèse de décomposition est synchroniquement pertinente ou a seulement le statut d'explication diachronique.

Les modifications que nous venons de décrire ne peuvent être à première vue rattachées à aucune voix connue. Cependant, certaines voix ou combinaisons de voix sont signalées avec des utilisations qui présentent différents points communs avec les modifications dégagées pour la dérivation possessive. Un rapprochement avec les constructions dites à possession externe peut également être effectué. Ces constructions peuvent, selon la stratégie adoptée par la langue, faire intervenir ou non la voix applicative. Dans la section suivante, nous allons présenter ces différentes constructions et montrer à chaque fois les points communs et les différences entre ces constructions et la dérivation en –le du wolof.

Notes
68.

cf. chapitre 4, A – 4.5.