Nous ne pouvons pas terminer ce chapitre sans signaler quelques observations qu'il semble difficile d'intégrer à l'explication suggérée dans la section précédente.
Nous avons trouvé dans notre corpus des exemples où la dérivation –le apparaît sans que l'on puisse pour autant trouver dans la proposition l'objet possédé. Ainsi, d'après l'analyse effectuée précédemment, la structure argumentale de ces exemples est difficile à expliquer. Dans ces constructions, les deux arguments sujet yaa et objet ko sont tous deux les possesseurs d'objets identiques qui sont comparés dans cette construction.
‘588 Yaa ko gëna tuutile.Diouf et Yaguello (1991 : 197-198) proposent des exercices faisant intervenir la dérivation en –le dans des constructions comparatives/superlatives formées à l'aide de gën 'être plus V que'. Cependant, cette structure valencielle 'étrange' nous paraît plus à attribuer aux constructions en gën qu'à la dérivation possessive. En effet, dans l'exemple ci-dessous, les deux arguments gaas bee et këriñ li ne peuvent être attribués à yomb, leur présence semble liée au comparatif gën. Dans ce cas, la construction en gëna V semble avoir les caractéristiques d'une fusion des prédicats.
‘589 Gaas bee gën a yomb këriñ li, gën koo set. (Fal)Cependant, on trouve également des propositions en gën où la présence d'un argument objet semble plus difficilement explicable (590).
590 Buur daldi ree ba ree ya gën koo neex, (Contes)
roi aspect rire ab. rire déf.P. ê.plus 3S-d.v. ê.plaisant
le roi rit, jusqu'à ce que les rires soient plus agréables.
Il semble ainsi que, quel que soit le sémantisme comparatif/superlatif dénoté par la proposition, la présence de deux arguments soit obligatoire. On retrouve d'ailleurs dans ces constructions l'emploi de la deuxième personne comme pronom 'générique' souvent utilisée dans les contes sous la forme nga xam. Cette utilisation de la forme nga doit cependant être vérifiée puisque nous savons que les contes qui constituent notre corpus ont été recueillis par des étudiants de Dakar, mais que la situation d'énonciation n'est pas connue. Il se peut que le seul auditoire ait été l'étudiant ce qui expliquerait le nga.
‘591 Baayam nag bariwoon na ay doom ba nga xam ni ëppoon nañu ñaar-fukk ak nàngam.592 Ku la gën a set ruuj, (Fal)
rel. 2S ê.plus d.v. ê.propre défrichement
moo lay gën a rafet gàncax.
ESuj3S 2S-inacc. ê.plus d.v. ê.beau verdure
Plus propre est le défrichement, plus belle est la verdure.
(≈litt. Celui qui te surpasse dans la propreté du défrichement, c'est celui qui te surpasse dépasse dans la beauté de la verdure).
Cette dernière proposition est encore plus complexe que les autres puisque ici, selon toute apparence, autour de gën a set on trouve trois arguments ku - la - ruuj, de même que gën a rafet semble régir les arguments moo - la - gàncax.
Le problème de la dérivation possessive par rapport à ces constructions est que, lorsque la comparaison suppose une possession, la valence que l'on trouve dans ces constructions ne serait pas problématique si le verbe de qualité était dérivé, ce qui expliquerait la rection supplémentaire par le groupe verbal gëna V de l'objet possédé. Cependant, la dérivation –le apparaît uniquement lorsque l'argument possédé disparaît (593b. et 594b.).
‘593 a. Ñoo ma gëna yaru doom. (Diouf)La seule hypothèse que nous pouvons poser pour expliquer ces constructions est que les constructions en gën avec fusion des prédicats constituent un contexte favorable aux CPE sans marquage morphologique (cf. A – 1.4.), mais qu'en l'absence de l'objet possédé la désambiguïsation nécessite la présence du marqueur possessif –le.
‘595 a. Ñoo la gëna rafet woto. (Diouf)La même explication peut être donnée pour le verbe transitif ëpp 'dépasser les mesures, les limites, être trop grand pour'.
‘596 Mbubb mi dafa ma ëpp. (Fal)Ce prédicat peut avoir une structure ditransitive sans dérivation, mais dans ce cas il sert de comparatif.
‘597 Yaa ma ëpp ay lam. (Diouf)Dans cette construction, comme pour les structures ditransitives en gën, la relation de possession n'est pas marquée par –le, et la dérivation possessive intervient pour maintenir cette relation lorsque le possédé n'est pas apparent, afin d'enlever l'ambiguïté.
‘598 a. Yeena ñu ëpp ay xarit. (Diouf)