IV - Institutions communautaires

Le concept d'ethnicité est couramment associé aux notions de culture, de religion, de nationalisme et de "race". Ainsi, le sens commun établit-il souvent une équivalence entre ethnicité et culture ; les groupes ethniques sont considérés alors comme des groupes humains qu'une culture distinctive et héritée du passé caractérise (M. Martiniello, 1995).

Les associations ethniques assument des fonctions qui s'expriment dans des activités à vocation politique, sociale, éducative et culturelle. Le champ couvert par les activités socio-éducatives est assez vaste, allant du soutien scolaire aux actions d'éveil culturel ou d'animation para-éducative (mercredi et samedi éducatifs), en passant par des cours de la langue d'origine.

Paradoxalement, nous avons remarqué la faible proportion d'enfants venus d'Arménie dans les écoles quotidiennes et hebdomadaires. Il semblerait que les parents aient opté, de manière consensuelle, pour l'apprentissage du français, langue de l'insertion, de la réussite économique et de la promotion sociale.

Les associations ont comme objectif principal l'adaptation de certaines catégories nouvelles de la population (nouveaux arrivants, réfugiés) ou de certains membres de la population (jeunes, femmes, personnes âgées) ayant des besoins particuliers, en termes de services ou d'applications des droits sociaux. Les associations religieuses, elles aussi, remplissent diverses fonctions sociales d'intégration.

M. Hovanessian (1992) précise que l'accès à la vie communautaire se réalise le plus souvent par le biais de l'église.

En effet, l'Eglise arménienne apparaît très tôt comme un moteur d'identification de la diaspora et joue un rôle d'édifice culturel. Pendant toute la période soviétique, elle sera la seule institution commune à l'Arménie et à la diaspora.

L'Eglise Apostolique Arménienne de France unit environ 90% des Arméniens. Les 10% restants se divisent entre Catholiques et Protestants.

Quelle que soit la perception que les Arméniens ont de l'avenir de la diaspora, ils s'appuient sur les mêmes institutions : églises, écoles, associations, partis…

Malgré la diversité des situations existentielles dans des sociétés dont les systèmes politiques, les régimes économiques et les valeurs morales et culturelles sont différentes ou même opposés, A. Ter Minassian (1997) dégage quelques traits communs aux Arméniens de la diaspora : une introduction rapide dans les sociétés d'accueil, une acculturation progressive marquée par un net recul de l'arménophonie (sauf au Proche-Orient), la multiplication des mariages mixtes, la survivance d'une mémoire et d'une identité nationales dont l'intensité varie en fonction des individus, des lieux et de la conjoncture politique.

L'identité culturelle arménienne, malgré la faiblesse numérique des Arméniens (moins de 0,6% de la population de la France et moins de 0,4% de la population des Etats-Unis), malgré leur remarquable intégration économique et sociale, malgré les progrès de l'acculturation, reste relativement forte selon cet auteur. Mais cette identité est construite sur les fragments d'une culture résiduelle.

L'intensité de ce que l'on a à commémorer en commun est l'élément à retenir pour comprendre les variations de la mobilisation associative. La vigueur du sentiment religieux, la force du nationalisme pour ceux qui savent ce qu'est être apatride ou victime d'un génocide, seraient de puissants facteurs de ferveur associative.

Cet auteur avance que, contrairement à ce que l'on pourrait penser a priori, l'organisation communautaire renforce moins qu'on le croit la vie du groupe. Même lorsque la base du consensus est très large, comme chez les Arméniens, de très graves dissensions internes (presque toutes les associations sont dédoublées en fonction de leur orientation politique) divisent les organisations associatives. Paradoxalement, ce serait aussi le signe d'un très grand attachement au pays d'origine puisque, malgré les souffrances de l'exil, on reconstituerait très solidement les polémiques d'hier.

Située à la croisée des chemins entre l'Orient et l'Occident, terrain de rencontre de civilisations, souvent convoitée par des Etats puissants, attaquée, envahie, affaiblie, l'Arménie a survécu aux vicissitudes de l'histoire en se forgeant une civilisation originale, tenace et jalouse de son indépendance.

Dispersés sur tout le globe, les Arméniens sont, malgré leurs efforts, menacés d'assimilation.

S'efforçant par tous les moyens et où qu'ils se trouvent de préserver leur originalité, leur langue, leurs traditions, conscients du danger qui les menace, ils essaient de faire de la diaspora une alternative viable.

A. G. Haudricourt (1968) considérait «le langage comme essentiel à l'homme, et la langue comme caractéristique des peuples qui la parlent» (p. 288).

Comment mieux situer l'importance des relations qui existent entre langue et culture, maintes fois soulignées par les ethnologues et les linguistes ?

Voyons, dans les pages suivantes, comment l'argument puissant de la langue peut être le vecteur de cette identité particulière.