Introduction.

Deux sortes d’expériences de la parole, l’une qui est dialectique, l’autre qui nel’est pas : l’une, parole d’univers, tendant à l’unité et aidant à accomplir le tout ; l’autre, parole d’écriture, portant une relation d’infinité et d’étrangeté1.

Cette phrase de Maurice Blanchot, qui énonce l’existence de deux paroles, nous semble bien introduire l’oeuvre de Tournier caractérisée par sa double aspiration vers ces deux paroles : la parole unifiante qui recherche l’unité et l’origine perdue, et la parole romanesque qui tend à créer la relativité et l’incertitude fondamentale. La présence simultanée de ces deux paroles opposées dans l’oeuvre de Tournier crée une tension chez les lecteurs, et par là engendre des lectures hésitantes, incertaines et multiples. C’est sans doute pour cette raison que les récits de Tournier attirent de nombreux lecteurs dont je fais partie. Attirée et partagée par ce double mouvement qui est à la fois composition et décomposition, union et séparation, absolu et relativité, mythe et roman, je me suis proposée d’étudier la juxtaposition de ces deux écritures contradictoires dans l’oeuvre de Tournier, d’identifier les principaux moteurs de chaque mouvement et de décrire l’évolution de la tension entre ces deux écritures.

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En terme de méthode, il est apparu nécessaire, pour mener cette étude, d’identifier les matières premières utilisées par Tournier, et de se doter des outils permettant d’étudier leur rôle dans le double mouvement de l’écriture tourniérienne.

Les matières premières qui participent à la fois au mouvement centripète de la composition et au mouvement centrifuge de la décomposition de l’écriture tourniérienne sont, selon nous, la philosophie et le mythe que Tournier lui-même considère comme les motrices de son écriture. Au niveau de la construction du récit, philosophie et mythe constituent le support de l’unité thématique (fond) et structurale (forme) en fournissant à l’oeuvre un contenu solide, essentiellement d’ordre existentiel, et une structure de quête. Au niveau de la déconstruction, philosophie et mythe sont les cibles principales à la fois de l’inversion, de la perversion et de l’ironie de l’auteur qui mettent en cause leur fonction et leur statut. Pour comprendre la façon dont l’oeuvre littéraire intègre dans son discours narratif ces matières premières, nous avons utilisé différentes approches et différents outils parmi lesquels l’étude du système d’opposition et le recours au thème du miroir occupent une place essentielle.

Le système d’oppositions semble être la principale motrice du mouvement centripète, à la conjonction même du mythe et de la philosophie. L’intérêt de ce système d’oppositions est qu’il permet d’observer à la fois la formation et la transformation des thèmes et de la structure de l’ensemble des romans. L’étude du système d’oppositions nous conduira ainsi à saisir les thèmes majeurs de l’oeuvre tourniérienne qui créent une unité apparente, et donnent un sens mythique à la quête des personnages. Quelques oppositions majeures et récurrentes forment en effet le support de la thématique tourniérienne qui se développe d’oeuvre en oeuvre. L’unité thématique qui en résulte est renforcée par le renvoi constant aux mythes qui transforment l’aventure individuelle des personnages en un destin mythique. Par ailleurs, cette étude d’oppositions récurrentes, de leurs transformations et de la thématique associée permet de dégager clairement un axe central de l’évolution de l’oeuvre.

En parallèle à cette action de construction de l’oeuvre, le système d’oppositions participe également au mouvement de déconstruction des valeurs, en devenant le support du jeu d’inversion tourniérienne qui use de l’opposition binaire traditionnelle pour créer dans l’oeuvre l’instabilité des valeurs. Pour caractériser cette écriture centrifuge tourniérienne qui se veut subversive et ironique, nous recourrons principalement au thème du miroir. Car l’image clé du miroir diabolique nous aidera à cerner la démarche de l’écriture romanesque qui gauchit l’univers divin du mythe. En fait, le miroir du diable est très présent dans l’oeuvre, surtout dans Le Roi des Aulnes, tantôt pour représenter la vision du monde du protagoniste, tantôt pour créer le phénomène d’inversion des valeurs. Nous verrons que ce miroir qui imite le réel pour provoquer non pas la ressemblance entre l’image reflétée et le sujet reflétant,mais la dissemblance, le faux semblant et la “contre-semblance2”, illustre parfaitement le jeu de déformation qui inverse et pervertit les valeurs dans la plupart des romans de Tournier.

L’intérêt de cet outil du miroir réside également dans sa capacité à élargir notre champ de lecture avec son pouvoir de représenter les différents phénomènes spéculaires que l’on retrouve dans l’ensemble des écrits tourniériens : la répétition, le renvoi, l’écho, l’auto-citation, l’auto-réécriture clandestine qui font de l’oeuvre de Tournier une oeuvre miroitante. L’image du miroir nous permettra d’aborder ce phénomène de la répétition, notamment dans les oeuvres non fictionnelles de l’auteur, d’introduire la notion d’autoportrait et nous conduira également à observer le lien existant entre la réécriture et le conte.

Ainsi, l’étude du système d’opposition et le recours à l’image du miroir constituent deux outils importants de notre analyse de la double écriture mythique et romanesque. Notre approche permettra d’embrasser la globalité de l’oeuvre de Tournier et de percevoir la logique de son évolution qui aboutit à la forme du conte. Elle nous offrira également l’opportunité d’étudier plusieurs éléments de l’écriture tourniérienne, tels que les thèmes majeurs, l’organisation structurale, le langage romanesque, et la relation que l’auteur noue avec son oeuvre et avec le lecteur. Avec cette ambition de jeter un regard le plus large possible sur l’oeuvre de Tournier et d’en proposer une lecture évolutive, attentive aux changements rencontrés au fil des récits tourniériens.

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Pour présenter les résultats de cette étude, nous avons choisi d’analyser successivement les deux mouvements “centripète” et “centrifuge” de l’écriture tourniérienne, bien qu’ils soient, en fait, intimement mêlés. Cette présentation, qui pourra sembler trop volontaire ou systématique, nous permettra pourtant de révéler plus clairement le mouvement conflictuel de l’écriture de Tournier. Par ailleurs, elle nous conduira à aborder naturellement, dans la dernière partie, le mouvement de retour à la parole simple qui se manifeste dans ses dernières oeuvres, et tout particulièrement dans ses contes.

Plus précisément, dans la première partie de notre étude qui se veut être une introduction globale à l’oeuvre de Tournier, nous tenterons de déchiffrer les éléments qui constituent le fondement de la double écriture tourniérienne : la philosophie et le mythe.

Dans la deuxième partie, nous nous proposerons de mener, sous l’angle thématique et structural, l’analyse de l’écriture unifiante de Tournier qui recourt principalement au mythe. Cette étude s’appuiera sur le système d’opposition, en rapprochant les divers thèmes de l’oeuvre de trois oppositions majeures : celles entre moi et autrui, entre femme et homme, entre corps et âme. Nous verrons que ces thèmes d’oppositions sont intimement liés à certaines figures mythiques qui reviennent de façon obsédante dans l’oeuvre de Tournier : mythe de l’androgyne, mythe des jumeaux et figure du sacrifice qui fournissent un modèle à la recherche de plénitude des protagonistes. Les deux premiers mythes expriment le désir du retour à l’origine, à l’univers maternel et corporel de la plénitude originelle qui balaye la séparation, tandis que la figure du sacrifice offre, pour surmonter le destin solitaire de l’homme, un autre modèle de plénitude, celui d’une plénitude spirituelle. Nous constaterons que la structure initiatique dont bénéficient tous les récits renforce l’image unifiante de l’oeuvre qui cherche une réponse aux aspirations et aux interrogations essentielles de l’homme.

Nous analyserons donc les principaux thèmes tourniériens en rapport avec ces trois mythes qui traduisent, pour les deux premiers, la recherche d’une plénitude originelle corporelle, et pour le troisième, la recherche d’une plénitude spirituelle. Nous verrons ainsi que l’opposition entre moi et autrui se réfère principalement au mythe des gémeaux, l’opposition entre homme et femme au mythe de l’androgyne et l’opposition entre corps et âme à la figure sacrificielle. L’étude détaillée de chaque thème et du mythe correspondant montrera comment le mythe fait partie d’un univers romanesque qui, à l’aide d’une organisation rigoureuse, arrive à proposer la résolution des problématiques existentielles de l’homme. L’analyse portera principalement sur les quatre premiers romans de Tournier, à savoir Vendredi ou les limbes du Pacifique, Le Roi des Aulnes, Les Météores et Gaspard, Melchior et Balthazar que nous regrouperons selon la thématique étudiée. Ce choix d’organisation nous permettra de mettre en évidence l’évolution de l’oeuvre vers le dépassement de l’univers corporel qui est l’un des éléments conduisant l’écriture tourniérienne vers un retour à la forme simple du conte.

Dans la troisième partie, nous étudierons le mouvement centrifuge de l’écriture tourniérienne qui crée l’incertitude, l’ambiguïté et la relativité du sens, caractéristiques propres au“roman du soupçon”. Notre intérêt se portera sur le processus de la déformation du réel et de la référence à la réalité qui constitue la motrice de la parole romanesque. Pour caractériser cette écriture hétérogène, nous utiliserons principalement, comme nous l’avons annoncé, l’outil du miroir, instrument ambigu qui peut parfois provoquer un sentiment étrange par la création d’un reflet non identique à l’objet reflété...

Le jeu d’inversion tourniérien qui renverse les valeurs sera tout d’abord comparé au jeu du miroir réversible qui échange les places de droite et de gauche (latéral), et celles de haut et de bas (vertical). Nous verrons comment ce jeu peut entraîner une certaine “indifférenciation” des valeurs et causer une incertitude fondamentale entre le ciel et la terre. Ce jeu réversible nous permettra également d’observer le mouvement baroque du langage tourniérien, et de déceler l’humour subversif de l’oeuvre.

Le jeu de perversion qui déforme le réel sera ensuite comparé au jeu d’un miroir oblique qui défigure l’objet. L’accent sera mis sur le regard des personnages qui se porte “à côté” de l’objet : les personnages interprètent le réel à leur façon, au prix de sa destruction éventuelle. L’analyse, qui suivra, de la mimésis de la cohérence qu’adoptent les personnages tourniériens pour construire leur monde parallèle au réel nous donnera l’occasion de voir comment l’auteur fait le procès de la fonction du mythe, du système de cohérence, et de la quête du sens menée par les personnages. L’étude du jeu de la narration qui contribue à créer le doute chez les lecteurs montrera l’aspect à la fois moderne et ironique de l’écriture tourniérienne.

Nous porterons enfin notre intérêt sur la pratique de l’auto-citation et de la répétition de la parole romanesque de Tournier dans les essais non-fictionnels, pratique qui crée une ressemblance et un dialogue entre les oeuvres fictionnelles et non fictionnelles. Cette ressemblance qui provoque le repli du texte, et le miroitement entre les textes romanesques et les textes autobiographiques, sera comparée au jeu ( ?) d’un miroir narcissique par lequel l’écrivain tente de métamorphoser ses romans en miroir de soi. L’analyse de cette ressemblance nous conduira à caractériser la relation que Tournier noue avec ses oeuvres. Ensuite, nous observerons la façon dont Tournier dans ses essais transforme le miroir des autres (peinture, photographie, écrit) en miroir de soi. Ce jeu spéculaire dans les écrits de Tournier nous amènera finalement à examiner la visée de la lecture narcissique qui, selon l’écrivain, est la clé de l’union avec ses lecteurs. L’analyse de ce chapitre est basée sur les essais (autobiographiques, critiques artistiques etphotographiques) et sur les articles publiés sous le nom propre de l’auteur.

Enfin, dans la quatrièmepartie, nous étudierons l’esthétique du conte et verrons pourquoi le conte est la forme idéale pour Tournier. L’analyse de la forme spécifique du conte par sa confrontation avec les différents genres abordés par Tournier, surtout le mythe et le roman, dévoilera comment le conte parvient à réconcilier la tension entre la parole mythique et la parole romanesque. L’analyse de ses derniers contes nous montrera enfin comment l’auteur tente d’y résoudre la question de la réécriture et la tentation du miroir narcissique.

Notes
1.

Maurice Blanchot, L’Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p. 110.

2.

J’emprunte cette expression à Jean-Bernard Vray, Michel Tournier et l’écriture seconde, Presses universitaires de Lyon, 1997, p. 74.