Première partie : Les matières premières.

La place importante de la philosophie et du mythe dans l’oeuvre de Tourniers’explique aisément quand nous lisons son autobiographie littéraire Le Vent Paraclet. Son ambition était :

‘de fournir à (son) lecteur épris d’amours et d’aventures l’équivalent littéraire de ces sublimes inventions métaphysiques que sont le cogito de Descartes, les trois genres de connaissances de Spinoza, l’harmonie préétablie de Leibniz, le schéma transcendantal de Kant, la réduction phénoménologique de Husserl, pour ne citer que quelques modèles majeurs (VP, 179).’

Cette ambition d’introduire les connaissances philosophiques dans un récit littéraire rencontre un problème essentiel sur le plan ontologique. Car la philosophie développe sa pensée dans un espace abstrait, sans personnage, sans situation. Elle a pour but d’expliquer le monde avec une seule Vérité, tandis que le roman est un univers relatif, ambigu et imaginaire. Pour faire face à cette difficulté, Tournier avait besoin d’un troisième facteur qui lui fournisse une intrigue suffisamment bonne et solide pour pouvoir tenir l’équilibre entre ces deux mondes que sont roman d’une part et philosophie d’autre part. La solution à cette difficulté fut trouvée dans les “grands mythes éternels et toujours vivants”, selon l’expression de Tournier :

‘Mon problème, c’était de trouver un passage entre la philosophie et le roman. Entre la vraie philosophie et le vrai roman (philosophie à la Hegel, roman à la Zola) en rejetant le “roman philosophique”(Voltaire) qui est faux roman et fausse philosophie. J’y suis parvenu en me servant de grands mythes éternels et toujours vivants3.’

Il est donc important d’examiner les caractères propres de la philosophie et du mythe ainsi que le lien existant entre la philosophie et le mythe, d’une part, et le mythe et le roman d’autre part, pour pouvoir analyser ensuite le projet de l’auteur qui veut traduire la pensée philosophique à l’aide du mythe, tout en gardant la dimension romanesque. Cela nous permettra d’introduire le sujet de notre étude, à savoir la présence des deux paroles, une unifiante et mythique, l’autre complexe et romanesque, dans son oeuvre.

Cette approche des matières premières tourniériennes sera brève et préliminaire, puisque nous nous contenterons d’évoquer quelques aspects essentiels pour ensuite les développer plus longuement dans l’ensemble de notre analyse.

Notes
3.

J.-J. Brochier, “Dix-huit questions à Michel Tournier”, Le Magazine littéraire, n°. 138, 1978, p.11.