Aujourd’hui, nous entendons plusieurs significations différentes, même quelques fois contradictoires, du mot mythe. «‘Mythe est un signifiant des plus flottants’ 22«, signale P. Brunel en citant Michel Panoff dans sa Mythocritique : ‘«Il n’en est guère aujourd’hui qui soient chargés de plus de résonnances et de moins de sens’ ». La notion de mythe revêtant en effet des acceptions très différentes selon les points de vue adoptés, il est utile d’examiner quelques définitions du mythe pour mieux percevoir ensuite les raisons de sa présence dans l’écriture tourniérienne.
Dans Aspects du mythe, Eliade analyse le mythe du point de vue historique en retraçant l’évolution des significations attribuées à ce mot. Le mythe, qui, à l’origine, désignait la «fable», l’»invention», la «fiction», finit par s’opposer à logos et à historia. Il devient finalement «tout ce qui ne peut pas exister réellement». Eliade, refusantcette démarche réductrice, propose la définition suivante :
‘Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des « commencements »23.’Dans cette définition, nous pouvons relever les trois éléments fondamentaux du mythe : le mythe raconte, il raconte une histoire sacrée et il relate un événement des commencements. Ces trois points induisent que le mythe est caractérisé par le type du récit quipeut être qualifié de fondateur et sacré pour l’âme humaine 24. Tournier est sensible à ce caractère universel du mythe qui, exprimant une constance de l’expérience humaine, rejoint son goût de recherche philosophique. Sa définition du mythe, qualifié d’‘» histoire fondamentale’ (VP, 188) », prouve l’importance accordée au récit mythique qui forme l’âme humaine.
Avec ce caractère, le mythe se rapporte au commencement. Le temps mythique des origines est à lier avec l’éternel retour qui abolit le passé, le présent et le futur, rappelant constamment l’événement de la création dans le présent et l’éternité dans l’instant. De cette manière, le temps mythique qui propose de surmonter la temporalité limitée de l’Histoire et de rejoindre l’immortalité est le contraire du temps linéaire qui porte l’histoire individuelle relative. Tournier a un rapport ambigu avec cette opposition du temps mythique et linéaire, puisqu’il utilise constamment la double temporalité dans ses récits, en visant tantôt une dimension du temps mythique, tantôt une dimension du temps romanesque. Il en résulte une possible double lecture de ses oeuvres : une histoire mythique ou une histoire romanesque.
Par exemple, la quête du temps originel qui compose le récit mythique est très présente dans les récits de Tournier. Elle est constamment évoquée à travers la quête d’immortalité de ses personnages. C’est le cas notamment de Robinsonet de Barbedor (le conte inséré dans Gaspard, Melchior et Baltazar) qui expriment leur désir d’immortalité et d’éternelle jeunesse. Les Météores suggère également le temps cosmique avec la fin de Paul, et le temps où vit Tiffauges dans le Roi des Aulnes est également celui du commencement, «‘vieux comme le monde, immortel comme lui’ (RA, p.14)». Cette quête du temps originel devient la motrice de toutes les thématiques de l’oeuvre qui visent à atteindre une fusion complète de l’être et de son origine.
L’importance du temps mythique dans l’oeuvre de Tournier semble se trouver également dans l’utilisation que fait l’auteur de l’Histoire. Les événements historiques sont interprétés comme des répétitions du mythe. Ainsi, l’histoire du nazisme, dans Le Roi des Aulnes, trouve son origine dans l’opposition entre le nomade et le sédentaire. Le mur de Berlin dans Les Météores symbolise quant à lui la relation amour / haine des frères jumeaux qui abonde dans la mythologie. Par ce regard «mythologisant» de l’auteur, l’oeuvre rejoint le schéma de l’éternel retour où les gestes événementiels des profanes répètent les gestes archétypes du commencement. Ce faisant, l’oeuvre de Tournier semble reproduire le temps mythique, qui est celui de la répétition, souligné par Mircea Eliade.Ce dernier a signalé dans son livre Le mythe de l’éternel retour que, parrépétition de l’acte cosmogonique, le temps profane peut atteindre le temps cyclique du mythe, et que dans ce temps mythique répétitif, rien n’est nouveau :
‘Tout recommence à son début à chaque instant. Le passé n’est que la préfiguration du futur. Aucun événement n’est irréversible et aucune transformation n’est définitive. Dans un certain sens, on peut même dire qu’il ne se produit rien de neuf dans le monde car tout n’est que la répétition des mêmes archétypes primordiaux 25.’En rappelant le temps fabuleux des commencements, le mythe explique comment s’est fondé le groupe, le sens de tel rite, de tel comportement, et par là, il constitue «‘les paradigmes de tout acte humain significatif’ 26«. En liant ainsi le mythe à l’origine, nous pouvons dégager une autre fonction du mythe, celle d’expliquer.Il permet à l’homme de s’intégrer dans l’univers en fournissant la cause, en justifiant ses comportements et finalement, il offre l’image d’un monde ordonné en répondant aux questions existentielles auxquelles l’homme se trouve confronté :
‘Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Etres surnaturels, une réalité est venue à l’existence, que ce soit la réalité totale, le Cosmos, ou seulement un fragment : une île, une espèce végétale, un comportement humain, une institution. C’est donc toujours le récit d’une « création » : on rapporte comment quelque chose a été produit, a commencé à être27.’Cette fonction d’expliquer l’origine des choses rappelle la définition d’André Jolles qui considère que la forme simple du mythe est constituée par un jeu de questions et de réponses : «‘Quand l’univers se crée ainsi à l’homme par question et par réponse, une forme prend place, que nous appellerons mythe’ 28« . Le mythe explique l’origine et a donc une fonction étiologique ; il remonte vers l’archétype, c’est-à-dire vers la création, au moins pour Eliade et Jolles qui voient que «‘le mythe est le lieu où, à partir de sa nature profonde, un objet devient création’ 29«.
Cette remarque de Jolles nous semble particulièrement importante, puisqu’elle éclaircit le rapport entre le mythe et la métaphysique, et par là explique la présence de la forme mythique dans l’oeuvre de Tournier. Nous avons insisté sur l’importance de la philosophie dans la pensée de notre auteur, et sur son influence qui ressort dans ses thématiques, ainsi que dans la composition de ses oeuvres. Pour pouvoir traduire ses pensées et pour obtenir une structure didactique qui aboutisse à une réponse à la question posée, il avait besoin d’une forme capable de réaliser ses « ‘questions et réponses imaginées ’», à savoir le mythe.
Le récit mythique est par ailleurs anonyme et collectif. Il a été élaboré oralement au fil des générations, comme l’indique Marcel Detienne dansL’invention de la mythologie.Il nous explique que le mythe, au départ, signifiait chez les Grecs, les dits, les écrits, les histoires et les proverbes, en passant par les tragédies et les histoires de «vieilles femmes» que l’on raconte aux «enfants». En ce sens, le mythe n’est pas une invention individuelle 30.
Ce caractère collectif du mythe révèle, premièrement, son pouvoir de réminiscence dans une civilisation où il est ancré. En effet le mythe, pour l’individu, est l’héritage culturel, l’héritage des mots et idées avec lesquels il a grandi. Ainsi Athènes, Rome et Jérusalem composent le panthéon culturel occidental. Toute la matière mythique telle que Prométhée, OEdipe, Antigone, léguée par les littératures grecque et romaine, etles images comme la Genèse, le Paradis perdu, Caïn et Abel, images qui sont issues des récits bibliques, composent un fondement culturel pour l’individu et pour la collectivité. L’écrivain qui reprend cet héritage commun joue inévitablement avec le souvenir du lecteur. Tournier revendique fermement la reconnaissance de certaines images mythiques dans son oeuvre :
‘André Gide a dit qu’il n’écrivait pas pour être lu mais pour être relu. Il voulait dire par là qu’il entendait être lu au moins deux fois. J’écris moi aussi pour être relu, mais, moins exigeant que Gide, je ne demande qu’une seule lecture. Mes livres doivent être reconnus --relus-- dès la première lecture (VP, 189). ’Cette déclaration de l’auteur revendique une lecture plus attentionnée, ludique, mais aussi difficile, puisqu’elle demande le partage d’un fond commun culturel : Tournier reprend dans ses romans des images exclusivement occidentales, tels que les Rois Mages, Caïn et Abel, Moïse, Adam androgyne, etc. Cela constitue une véritable difficulté pour la traduction et la compréhension de ses oeuvres pour les lecteurs non occidentaux et non avertis, mais cela traduit, d’autre part, l’appartenance de ses récits à l’histoire et à la culture occidentale.
Une autre fonction du mythe réside dans son organisation visant à opposer les contraires et par là à résoudre les contradictions. Il revient à Claude Lévi-Strauss d’avoir soulevé ce trait essentiel du mythe, la pureté et la force des oppositions structurales : le moindre détail entre dans des systèmes d’oppositions signifiantes. Il signale dans L’Homme nu que l’opposition constitue la véritable structure du mythe :
‘ (...) entre le haut et le bas, le ciel et la terre, la terre ferme et l’eau, le près et le loin, la gauche et la droite, le mâle et la femelle, etc. Inhérente au réel, cette disparité met la spéculation mythique en branle ; mais parce qu’elle conditionne, en deçà même de la pensée, l’existence de tout objet de pensée. (...). C’est en appliquant systématiquement des règles d’opposition que les mythes naissent, surgissent, se transforment en d’autres mythes qui se transforment à leur tour31.’Nous savons tous que l’opposition binaire constitue la source de l’écriture tourniérienne où s’effectue la confrontation des contraires qui fait avancer les récits avec dynamisme. La recherche par l’auteur d’un système oppositionnel s’étend jusqu’au choix des thèmes majeurs : opposition entre moi et autrui, corps et âme, femme et homme, temps linéaire et éternel. L’agencement des contradictions qui structure les récits tourniériens se retrouve également dans le caractère oppositionnel des protagonistes, par exemple Robinson / Vendredi, Jean / Paul, Tiffauges / Ephraïm, et dans la narration alternée à la première et à la troisième personne. Ce trait montre que ses récits prennent comme modèle la structure du mythe définie comme un «‘système de forces antagonistes ’ 32«, par Gilbert Durand.
Cette organisation du récit mythique est d’ailleurs comparée à certaines productions de musique, notamment à la fugue. Claude Lévi-Strauss démontre la logique profonde qui rapproche la structure du mythe et celle de la musique dans l’Homme Nu :
‘La musique remplit un rôle comparable à celui de la mythologie. Mythe codé en sons au lieu de mots, l’oeuvre musicale fournit une grille de déchiffrement, une matrice de rapports qui filtre et organise l’expérience vécue, se substitue à elle et procure l’illusion bienfaisante que des contradictions peuvent être surmontées et des difficultés résolues 33.’Ici, nous pouvons faire le rapprochement avec Tournier qui -comme nous l’avons mentionné dans la partie précédente traitant de la philosophie- admire et applique la structure rigoureuse de la fugue, notamment dans Le Roi des Aulnes. En ce sens, la composition romanesque reproduit plus concrètement la forme mythique. Cette transposition de la structure musicale dans son roman semble non seulement avoir pour but de produire « l’illusion bienfaisante » dans la résolution proposée, mais aussi semble traduire l’ambition personnelle de Tournier de démontrer la possibilité d’utiliser la structure de fugue dans les récits romanesques 34 sans perdre la dimension mythique.
L’établissement du système d’oppositions dans le mythe a pour but, selon C. Lévi-Strauss, de «‘fournir un modèle logique pour résoudre une contradiction’ 35«. Par ce caractère dialectique, le mythe rejoint le métaphysique, tout en révélantle désir propre de l’homme de dépasser les contraires, c’est-à-dire de sortir de sa situation immédiate et personnelle pour se hausser à une perspective trans-subjective, et parvenir à la connaissance métaphysique 36.
Si nous poussons cette réflexion un peu plus loin, nous constatons que ce désir de l’homme de réunir les contradictions révèle une autre fonction du mythe : celle de ramenerla multiplicité des événements à l’unité. Jolles explique qu’à l’origine du mythe, il y a une question que l’homme a posée. Cette question «‘vise l’être et la nature profonde de tous les éléments de l’univers dont on observe à la fois la constance et la multiplicité’». Et le mythe donne la réponse qui «‘prend tous ces éléments et les réunit dans un événement dont l’unicité absolue ramène à l’unité la pluralité et la constance, et donne à cette unité une figure à la fois solide et mouvante au sein de cet événement qui devient alors destin et destinée ’ 37«.
Cette force centripète du mythe semble exprimer ainsi le désir de l’homme de retrouver une unité du monde, un monde ordonné et lisible. Par cette quête de l’unité qui peut totaliser les expériences multiples de l’homme, la pensée mythique rejoint la recherche rationnelle. Il est donc logique pour Tournier, philosophe qui s’est fait romancier, de rejoindre le mythe qui est en parenté certaine avec la métaphysique.
Ainsi caractérisé, le mythe offre à Tournier, d’une part, une couche rassurante de vérité et d’expérience humaine, et, d’autre part, une structure de quête qui permet de « ‘résoudre de facto un dilemme’ 38 », en lui permettant de développer son goût pour le système philosophique. L’analyse du mythe selon la définition des ethno-religieux nous donne quelques clés importantes pour mieux observer sa transmutation dans des récits littéraires qu’on appelle couramment «mythes littéraires». La fécondité des travaux de nombreux mythologues et critiques littéraires nous offre une pluralité de points de vues.Cependant, notre examen se limitera à analyser ceux qui ont un rapport direct avec l’interprétation de l’oeuvre de Tournier.
Mircea Eliade, Images et symboles, Paris, Tel Gallimard, 1997, p. 12.
Pierre Brunel, Mythocritique, PUF écriture, 1992, p. 57.
Mircea Eliade, Aspects du mythe, Folio essais, 1998, p. 16.
Sur le caractère “sacré” du mythe, voir l’étude de Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères, Folio essais, 1993, pp. 21-22.
Mircea Eliade, Le mythe de l’éternel retour, folio essais, 1992, p. 107.
Mircea Eliade, Aspects du mythe, p. 32.
Ibid., p. 32.
André Jolles, Formes simples, coll. Poétique, Seuil, 1972, p.81.
ibid., p. 84.
Marcel Detienne, L’invention de la mythologie, tel Gallimard, 1992, p.232.
Claude Lévi-Strauss, L’Homme nu, Plon, 1997, pp. 539.
Gilbert Durand, Le Décor mythique de « La Chartreuse de Parme », Corti, 1971, p. 5.
Claude Lévi-Strauss, L’Homme nu, op, cit., pp.589-590.
Nous savons que pour Lévi-Strauss, le récit mythique perd sa structure en devenant romanesque : « Avec l’invention de la fugue et d’autres formes de composition à la suite, la musique assume les structures de la pensée mythique au moment où le récit littéraire, de mythique devenu romanesque, les évacue ».(L’Homme Nu, op, cit., p. 583)
Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale 1, Agora, 1985, p. 264.
Mircea Eliade, Méphistophélès et l’androgyne, Folio essais, 1995, p.136.
André Jolles, Formes simples, op, cit., pp. 93-94.
Gilbert Durand, Figures mythiques et visages de l’oeuvre, Dunod, 1992, p.166.