En passant dans les formes littéraires, le caractère du mythe que nous venons de décrire succinctementa été beaucoup modifié. Philippe Sellier, dans l’article «‘Qu’est-ce qu’un mythe littéraire ?’ 39« présente ce changement. Nous reprendrons ici partiellement sa réflexion. D’abord, le mythe littéraire ne raconte pas des histoires vraies. Il ne fonde ni n’instaure, contrairement au mythe. Il n’est pas non plus un travail collectif. Les oeuvres qui illustrent le mythe, par exemple, Antigone, Tristan, Faust, Don Juan sont écrites et signées par leur auteur 40. Ainsi, quelques caractères propres du mythe ontdisparu dans les récits littéraires. Cependant, comme le signale Sellier, certains subsistent, tels que la saturation symbolique, le tour d’écrou -l’agencement structural très ferme- et l’éclairage métaphysique. Ces trois traits se retrouvent dans l’oeuvre de Tournier et nous dirons qu’ils constituent la pierre angulaire de son écriture mythique.
Parmi les modifications subies par le mythe à l’occasion de sa transposition dans les oeuvres littéraires, nous retiendrons les trois éléments essentiels auxquels la plupart des études attribuent le plus d’importance. Ensuite, nous situerons l’oeuvre de Tournier selon ces trois caractéristiques.
Un premier élément important est l’introduction de la dimension personnelle dans le mythe littéraire. Le caractère collectif du mythe est modifié par sa rencontre avec le roman : le roman, étant genre individuel, comporte l’imagination et le fantasme personnel de l’auteur qui interprète à sa manière les mythes collectifs. Il en résulte que chaque nouvelle version littéraire d’un mythe reprend l’interprétation personnelle de son écrivain. Cependant, il ne faut pas oublier que le mythe, étant un genre collectif qui a servi de support aux questions fondamentales de l’homme, garde son caractère universel : le recours au mythe dans un roman forme donc un espace de conjonction entre l’univers privé et l’univers collectif.
Deuxième élément important, le mariage entre mythe et roman révèle l’importance de la répétition. Tout d’abord, le mythe doit son existence à la répétition, comme le souligne Marcel Detienne :
‘La mythologie, habitée par le mûthos, est un territoire ouvert où tout ce qui se dit dans les différents registres de la parole se trouve à la merci de la répétition qui transmute en mémorable ce qu’elle a sélectionné41. ’Cependant, la répétition pure et simple ne constitue pas à elle seule un mythe littéraire. Elle doit apporter en plus un renouvellement de signification. Dans «méthodologie», un article paru dans la Revue d’Histoire Littéraire de la France 42, Albouydéfinit le mythe littéraire comme un texte qui offre des références plus ou moins explicites à un mythe traditionnel, tout en lui donnant une nouvelle signification. C’est-à-dire que tout en respectant les anciennes structures et les significations, le mythe littéraire doit ajouter des significations nouvelles. Si aucune nouvelle signification ne s’ajoute à la tradition mythique, il n’y a pas, selon lui, de mythe littéraire. Ainsi, la reprise d’une oeuvre par plusieurs auteurs, sans production de nouveau sens, n’est pas un mythe littéraire : « ‘Point de mythe littéraire sans palingénésie qui le ressuscite dans une époque dont il se révèle apte à exprimer au mieux les problèmes propres’ ».
Troisième élément important, la répétition de certaines images et de certains thèmes à l’intérieur du récit a également la fonction importante de «‘rendre manifeste la structure du mythe’» selon Lévi-Strauss 43et Durand qui voient que la répétition est déjà un élément de la structure mythique:
‘Plus que de raconter, comme le fait l’histoire, le rôle du mythe semble être de répéter comme le fait la musique. Dans le mythe non seulement le synchronisme est lié au simple redoublement comme cela apparaît lorsqu’il y a des symboles de gulliverisation, mais encore à la répétition temporelle et aux structures synthétiques. Dans le cadre pauvre et diachronique du discours, le mythe ajoute la dimension même du « Grand Temps » par sa puissance synchronique de répétition 44.’Cette répétition intérieure sert également, pour les mythes psychanalystes, à dégager les fantasmes qui organisent le récit mythique, ou encore à saisir les images qui composent le « mythe personnel45 ». Ainsi, l’importance de la répétition est manifeste pour plusieurs théories du mythe littéraire, soit pour saisir la structure mythique, soit pour dégager les figures centrales qui édifient le récit mythique.
Ainsi, nous avons relevé trois points essentiels constitutifs du mythe littéraire : la dimension individuelle conjuguée au caractère collectif du mythe, la nouvelle signification apportée par la répétition des figures mythiques, et la répétition intérieure comme un outil permettant de dégager la structure mythique et la figure obsédante de l’oeuvre. Pour analyser la présence et la fonction de ces trois éléments dans l’oeuvre de Tournier, il est utile de savoir d’abord qu’est ce que le mythe pour Tournier. La définition qu’il en donne éclaira notre vision de son oeuvre et de la fonction qui y est prise par le mythe.
Philippe Sellier, “Qu’est-ce qu’un mythe littéraire ?”, in Littérature, n°55, oct, 1984.
P. Brunel signale l’importancede ces mythes nés de la littérature quidémontrent que le mythe littéraire ne se réduit pas à une simple reprise des mythes ethno-religieux (P. Brunel, Préface du Dictionnaire des mythes littéraires, Edition du Rocher, 1994, p. 13).
Marcel Detienne, L’invention de la mythologie, Gallimard, coll. Tel, 1992,p. 236.
Pierre Albouy, “méthodologie”, Revue d’Histoire Littéraire de la France, n°5 et n°6 (sept-déc), 1970.
Claude Lévi Strauss, Anthropologie structurale, op, cit., 254.
Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Bordas, Paris, 1969, pp. 417-418.
J’emprunte cette expression à Charles Mauron, Des métamorphoses obsédantes au mythe personnel, José Corti, 1995, p. 209.