(2) : La fonction sociale des écrivains et le mythe.

Tournier signale dans Le Vent Paraclet que le mythe moderne est constamment manipulé par la publicité et par les mass media, et qu’il veut trouver une nouvelle mythologie qui enrichirait l’âme publique :

‘ Les mass media remplacent le voisin par ces héros mythologiques (...). Pourtant, entre mon modeste artisanat de traducteur et les tempêtes publicitaires qui me révélaient la présence du grand public, il y avait la vie, il devait y avoir une mythologie, une autre mythologie, féconde et profonde, qui me permette à la fois de m’exprimer et de trouver le contact du public parce qu’elle l’enrichirait en le faisant rire, trembler et pleurer, en changeant sa façon de sentir, de voir et de penser, au lieu de l’exploiter en lui vendant de la lessive et du shampooing (VP, 178-179).’

Nous retrouvons parfaitement ici la dimension personnelle et individuelle de l’auteur dans un récit mythique qui introduit sa réflexion personnelle sur la société. Le regard critique que Tournier porte sur l’exploitation commerciale du mythe à des fins publicitaires rejoint l’analyse de R. Bastide sur le mythe moderne dans la société contemporaine. Dans son analyse, Bastide remarque que la survie des quelques anciens mythes, même fragmentairement, et la création des nouveaux mythes, ont un rapport avec la situation historique et sociale. Il voit pourtant que, souvent, ces mythes modernes sont fabriqués par une manipulation extérieure :

‘L’homme restera bien toujours une machine à fabriquer des mythes, et cela n’est pas grave si le mythe reste l’expression de notre lutte contre l’incomplétude et de notre besoin d’être pleinement. Le danger, c’est que cette machine soit téléguidée de l’extérieur 51.’

Nous pouvons approcher le point de vue de Tournier sur cette critique à travers Le Roi des Aulnes où le nazisme est décrit comme une mise en scène parodique de la fonction du mythe. Pourtant, son ambition d’introduire, à l’aide du mythe, une nouvelle façon de penser et de voir suppose que Tournier garde intact le caractère fondamental du mythe. C’est pourquoi il affirme la fonction essentielle du mythe pour l’homme :

‘L’homme ne s’arrache à l’animalité que grâce à la mythologie. L’homme n’est qu’un animal mythologique. L’homme ne devient homme, n’acquiert un sexe, un coeur et une imagination d’homme que grâce au bruissement d’histoires, au kaléidoscope d’images qui entourent le petit enfant dès le berceau et l’accompagnent jusqu’au tombeau (VP, 191).’

Cette citation met en évidence le désir réel de Tournier : c’est vouloir croire à l’importance du récit mythique pour l’âme humaine52, car sans ces histoires qui constituent le fondement de la civilisation humaine, l’homme retombe dans l’animalité. Ainsi, pour Tournier, le mythe constitue l’origine ontologique de l’homme. Avec une telle conviction, il se différencie de certains modernes qui voient que la littérature et le mythe sont incompatibles et que la littérature est une dégradation, une dislocation du mythe.Tels Denis de Rougemont, Marcel Detienne et Claude Lévi-Strauss. Ce dernier annonce d’ailleurs la fin du roman, en voyant dans le roman le «‘dernier murmure de la structure expirante’» qui dévalue le mythe: «‘le roman (...), comme genre, en train de mal finir. (...) non seulement qu’il est né de l’exténuation du mythe, mais qu’il se réduit à une poursuite exténuante de la structure, en deçà d’un devenir qu’il épie au plus près sans pouvoir retrouver dedans ou dehors le secret d’une fraîcheur ancienne’ 53 ‘ »’.

Il nous semble d’ailleurs explicite que Tournier considère le mythe comme une force motrice de la création littéraire. Car il définit le devoir de l’écrivain comme étantdans le renouvellement de la pensée mythique :

‘Dès lors la fonction sociale-- on pourrait même dire biologique-- des écrivains et de tous les artistes créateurs est facile à définir. Leur ambition vise à enrichir ou au moins à modifier ce « bruissement » mythologique, ce bain d’images dans lequel vivent leurs contemporains et qui est l’oxygène de l’âme (VP, 192).’

En prenant le parti du renouvellement des images mythiques, Tournier insiste sur la fonction sociale du mythe, et par là sur le devoir des écrivains : c’est le refus de la médiocrité, du compromis et de la convention. L’image de Don Juan évoquée par lui-même exprime clairement sa position. A la question : «qu’est-ce que Don Juan ?», Tournier répond dans Le vol du vampire :

‘Qu’est-ce que Don Juan ? C’est le refus de la soumission du sexe à l’ordre, à tous les ordres, conjugal, social, politique, religieux. Don Juann’hésite pas pour affirmer sa liberté érotique à accumuler toutes les condamnations sur sa tête (VV,36). ’

Avec cette image mythique, Tournier arrive à affirmer que «‘le mythe n’est pas un rappel à l’ordre, mais bien plutôt un rappel au désordre’». Le mythe lui fournit donc un modèle pour exprimer son non-conformisme, son droit d’exister autrement. Cette révolte de l’individu contre la société est l’idéal de l’artiste pour Tournier qui exprime ainsi : ‘«Nous subissons tous la pression du corps social qui nous impose comme autant de stéréotypes nos conduites, nos opinions et jusqu’à notre aspect extérieur. Le propre des créateurs est de résister à cette sujétion pour remonter le courant et mettre en circulation leurs propres modèles’ (VV, 25)».

Ce désir d’apporter un « minimum de désordre » à la société conventionnelle est très visible dans ses thèmes qui proposent l’inversion et la subversion des valeurs établies. C’est aussi dans ce sens que nous pourrons constater et étudier largement en partie 2 un changement de l’optique traditionnelle dans sa réécriture des mythes : l’histoire de Robinson se renverse sous l’influence de Vendredi-initiateur, le mythe de l’ogre devient le mythe salvateur de Saint-Christophe, le diabolique Gilles de Rais devient l’âme soeur de la Pucelle d’Orléans. Il s’agira pour le lecteur d’expérimenter découverte et redécouverte des histoires connues. L’actualité la parution de son premier livre, daté de 1967- des thèmes retenus, illustre également cette critique de la société conventionnelle : caractère narcissique de la culture occidentale dans Vendredi ou les limbes du Pacifique et société qui exclut les marginaux dans Roi des Aulnes, dans Les Météores et dans La Goutte d’or.

Par ailleurs, Tournier, en considérant le mythe comme un récit fondamental qui exprime l’angoisse et le désir de l’homme, conçoit son oeuvre comme un espace de rencontre où peuvent se réunir l’auteur et les lecteurs, l’âme individuelle et l’âme collective. Il décrit dans son Vol du vampire cette possibilité de ‘« co-création par le receveur des images et des impressions qu’il reçoit de l’auteur’ (VV, 21) » qui, selon lui, peut donner naissance à un «chef d’oeuvre».

Notes
51.

Roger Bastide, Le sacré sauvage et d’autres essais, Payot, Paris, 1975, p. 94.

52.

Sur ce point, signalons une anecdote tirée du Roi des Aulnes. Tiffauges rapporte l’histoire fantastique d’un homme qui, après avoir incendié tous les dossiers, tous les registres, toutes les archives des préfectures, mairies, commissariats, etc, pour délivrer l’humanité, découvrait à la fin que les gens démunis de papiers se métamorphosaient en bêtes. Tiffauges en conclut que “l’âme humaine est en papier” (RA, p. 66). Malgré le ton ironique de l’histoire, nous pouvons établir un lien certainavec le point de vue de Tournier qui voit dans le récit l’essence de l’homme.

53.

Claude Lévi-Strauss, L’origine des manières de table, Plon, 1990, p. 106.