Dans ce paragraphe, nous aimerions souligner le caractère singulier de l’oeuvre de Tournier qui conjugue philosophie et mythe. Comme nous l’avons déjà indiqué, le mythe fournit à notre auteur une histoire connue, à visages multiples -- qui se déploie en aventures, métaphysique, ontologie, morale --, qui lui permet de prolonger sa vocation philosophique. La philosophie est explicite non seulement dans ses thèmes récurrents qui sont essentiellement existentiels, mais aussi dans la recherche de sens, presque mécanique, que vise la quête de ses héros. Tiffauges, Alexandre, Balthazar, Robinson, et Paul illustrent parfaitement la quête de sens de leur destin, et leur besoin impératif de signification qui provoque l’apparition du mythe. Le mythe utilisé ou fabriqué par ces personnages détourne la fonction originelle du mythe, qui devient par la suite un système de justification de leur destin. Cette utilisation personnelle du mythe et de la philosophie démontre l’ironie de l’auteur, mais également sa lucidité à l’égard de tous les systèmes qui aspirent à la totalisation du sens.
Notre dernière remarque portera sur la dimension de jeu dans la réécriture mythique de Tournier. Le jeu s’exerce non seulement au niveau du mythe référentiel, mais aussi au niveau de l’écriture elle-même. Nous pouvons particulièrement percevoir ce jeu dans sa manière d’arranger les mythes et de les reprendre plusieurs fois, selon le besoin du moment.
Par exemple, Tournier reprend une dizaine de fois le mythe de la Genèse en racontant la création de l’homme sous diverses formes. D’abord, Tournier relate l’histoire de la création par la bouche de ses personnages dans les romans Le Roi des Aulnes, Gaspard, Melchior et Balthazar, et Les Météores.Par contre, dans le conte intitulé «La famille Adam» duCoq de bruyère, de même que dans «La Légende de la musique et de la danse», ou encore dans «La Légende des parfums» du Médianoche amoureux, il retient la forme narrative. Ensuite, il expose l’histoire de la créationcomme son idée personnelle d’une part, dans son essai, Le vagabond immobile, sous la forme d’un conte intitulé «Le sosie de Dieu», et d’autre part, dans sa critique d’art Le Tabor et le Sinaï où il commente la peinture d’Yves Klein (TS, 97-102). Enfin, il retient la forme d’un article «Des éclairs dans la nuit du coeur», dans Les Nouvelles littéraires 59... Ainsi, nous pouvons dire que cette réécriture du récit biblique est quasi obsessionnelle chez Tournier.
Sans entrer dans les détails, nous remarquons un mouvement très intéressant dans cette réécriture de la Genèse par Tournier, mouvement que nous pourrions appeler la «mosaïque» des récits. Tout d’abord, l’écrivain retient deux éléments principaux de la tradition pour les juxtaposer avec la Bible, afin de jouer avec son imagination personnelle. Le premier élément réside dans la formation de l’homme «à l’image de Dieu» c’est-à-dire «à la fois homme et femme» et le second dans la division de cet être androgyne. Viennent ensuite les récits qui expliquent la chute de l’Homme par différentes causes. L’explication est parfois fidèle au récit biblique : la solitude du premier homme hermaphrodite jugée mauvaise (RA). Elle est aussi parfois imaginaire : par la demande d’Adam androgyne qui se sent déchiré en deux ( nomade-sédentaire dans «La famille Adam» ), voire blasphématoire : l’orgueil démesuré de l’homme qui se sentl’égal de Dieu qui dès lors le craint ( dans l’article «Des éclairs dans la nuit du coeur» ), et même ludique : la jalousie de Lucifer ( «Le sosie de Dieu» ).
Ainsi, dans ses diverses interprétations, Tournier reprend l’idée de Platon sur les hermaphrodites primitifs, respecte la tradition biblique pour l’Adam solitaire et fait appel à son imagination sur la crainte de Dieu et la jalousie de Lucifer.
Les six versions du mythe de Caïn et Abel illustrent également le jeu de la réécriture qui se joue ici autour de deux thématiques : l’opposition entre nomade et sédentaire et l’opposition entre bourreau et victime dans le couple des frères ennemis. La première de ces versions apparaît dans l’opposition de Robinson (Abel-victime) et Vendredi (Caïn-bourreau). La seconde est visible dans Le Roi des Aulnes avec Abel Tiffauges (victime et bourreau à la fois) qui évolue en parallèle à l’histoire du nazisme (sédentaire- bourreau) qui persécute les Juifs et les Gitans (nomade-victime). La troisième, dans Les Météores, compare la déchirure de l’Allemagne avec la relation biblique frère-ennemi. La quatrième, qui est la plus ludique, est donnée dans «La famille Adam» : Dieu y est décrit comme un grand-père capricieux qui préfère Abel et punit injustement Caïn. Dans la cinquième version, développée dans «L’aire du Muguet», c’est l’autoroute (nomade) qui symbolise les deux mondes incompatibles. Enfin la sixième et dernière version du mythe de Caïn et Abel se trouve dans Le miroir des idées qui généralise l’opposition sédentaire/nomade et en fait la force motrice conflictuelle de tous les phénomènes sociaux .
Ce faisant, la démarche de Tournier rejoint la notion de «bricolage», sorte de technique de découpage du monde inventée par Claude Lévi-Strauss pour comparer la création mythique à l’activité de bricoleur 60. Dans La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss distingue deux activités de création, celle de l’ingénieur et celle du bricoleur. L’ingénieur obtient les matières premières et les outils conçus pour réaliser son projet, tandis que le bricoleur, c’est-à-dire le penseur du mythe, s’arrange avec les «moyens du bord» pour produire des variantes mythiques :
‘C’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, (...) mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de déconstructions antérieures 61.’Nous avons ainsi observé la manière de mélanger des données traditionnelles chez Tournier. Ce «bricolage» est une notion importante, car il se retrouve dans tous les récits de Tournier, tantôt ludiquement, tantôt sérieusement, au niveau structural et thématique.
Les protagonistes de Tournier pratiquent également eux-mêmes cette activité de «bricolage» dans leur interprétation, en fonction de leur besoin, des personnages historiques et mythiques. Par exemple, Tiffauges 62 constitue une liste des écrivains et des personnages mythiques (Raspoutine, Saint Christophe, Atlas) afin qu’ils deviennent son support d’explication du monde. De même Robinson, qui interprète la Bible selon son besoin et Tupik, qui voit le tableau qui représente Thésée à la lumière de son obsession des mondes féminin et masculin. En somme, nous pouvons dire que la plupart des personnages tourniériens incarnent les « bricoleurs du mythe » en parodiant et détournant les significations initiales.
Cette spécificité de la réécriture tourniérienne du mythe a fait couler beaucoup d’encre chez les critiques littéraires qui ne voient en elle, pour certains, qu’une ‘« tentative d’actualisation des grands mythes oubliés’ 63 », ou bien, pour d’autres, qu’une « activité ludique64 ». Ces réactions contradictoires viennent sans doute de l’usage très particulier fait du mythe par Tournier : dans son oeuvre, l’oscillation permanente entre l’univers mythique et celui romanesque provoque une tension conflictuelle chez les lecteurs. Cela semble dévoiler la lucidité de l’écrivain vis à vis du genre même du mythe. En effet, l’ambiguïté du mythe vient de son caractère propre qui est à la fois « fable, irréel » et « sacré », comme nous l’avons dit au début de ce chapitre. Tournier n’est pas insensible à cette complexité équivoque du mythe et l’indique dans son Vol du vampire:
‘Un mythe, c’est à la fois une belle et profonde histoire incarnant l’une des aventures essentielles de l’homme, et un misérable mensonge débité par un débile mental, un «mythomane» justement (VV,14).’L’histoire du Roi des Aulnes, qui illustre le danger du mythe, est significative : les démarches tant de Tiffaugesque des nazis, qui s’orientent exclusivement à l’aide du mythe et du symbole, sont vouées à l’échec. C’est cette double approche du mythe, visant à démontrer sa fonction à la fois positive et négative, qui sera source de fascination et d’inquiétude dans l’oeuvre de Tournier, tout en permettant à sa réécriture d’être réellement «créatrice», loin d’être une simple «allégorie», un récit mort.
Cette ambivalence du mythe traduit également la fécondité du genre mythique lui- même. En effet, le mythe est un genre difficile à définir 65 et c’est probablement ce statut insaisissable qui permet les jeux de la transformation mythique. Pierre Brunel, en utilisant le mot « flexibilité », signale la forme mythique agissante qui accepte le jeu de la réécriture : «‘le mot (flexibilité) permet de suggérer la souplesse d’adaptation et en même temps la résistance de l’élément mythique dans le texte littéraire, les modulations surtout dont ce texte lui-même est fait’ 66 ‘ »’. Par ce caractère mouvant, le mythe appelle la pluralité des interprétations et le jeu combinatoire. De là, l’attirance qu’exerce cette forme littéraire sur Tournier qui voulait créer un lien fort avec ses lecteurs, en les poussant à participer à sa création. En effet, son oeuvre réussit à produire un message différent selon le public, grâce à ses dimensions complexes qui vont de l’enfantin au savant. Cela correspond parfaitement à l’intention de l’auteur de créer une mythologie «vivante», «féconde et profonde».
En liaison avec le bricolage mythique, il est à signaler chez Tournier une manière spécifique qui rejoint l’usage du bricolage et qui consiste à récupérer selon ses besoins 67des données tirées de ses propres écrits. En effet, il est fréquent chez Tournier qu’un thème (ou une idée) exposé dans une oeuvre réapparaisse dans d’autres, pour ensuite introduire une évolution partielle, ou bien devenir une thématique centrale. C’est le cas des oppositions binaires (droite/gauche, talent/génie, primaire/secondaire, milieu/hérédité, chronologie/météorologie, etc. 68), des thèmes secondaires (tatouage 69, métamorphose de papillon, l’âne et le boeuf, (MI, 36)) et des thèmes récurrents -solitude, couple jumeaux, enfant- qui sont omniprésents dans la plupart des récits tourniériens. Ce phénomène de reprise constitue en somme l’intertexualité interne, ou l’auto-réécriture, qui invite les lecteurs à jouer en incitant à un mouvement de va et vient entre ses différentes oeuvres.
Cet usage du bricolage et de la reprise illustre, par ailleurs, une autre facette spécifique de l’écriture tourniérienne. C’est la recherche du langage, de l’étymologie. Car donner une nouvelle signification à des mythes et références qui en sont déjà dotés ne peut s’exercer que dans un espace de liberté restreint, ce qui justifie le recours de l’auteur au symbolisme.Souvent son effort pour créer un sens nouveau à partir des mots figés dans leur usage conduit au détournement, au grotesque, à l’humour, à l’ironie mais aussi à l’étrangeté, à la fraîcheur et à la nouveauté.
***
Nous avons examiné quelques traits caractéristiques du mythe littéraire qui ont un rapport direct avec l’oeuvre de Tournier. Le mythe qui introduit dans une oeuvre littéraire la dimension individuelle, conjuguée avec la pensée collective, caractérise bien l’oeuvre de Tournier. L’image répétitive du retour à l’origine rejoint les fantasmes originaires du retour à l’utérus, et cette répétition obsédante constitue un mythe personnel, autour duquel se composent la structure et les thématiques de l’oeuvre. Ce faisant, l’oeuvre de Tournier change, inverse et modernise les mythes initiaux.
Cependant, la réécriture du mythe chez Tournier acquiert une dimension subversive par la présence du jeu de signification. L’utilisation parodique des références mythiques qui conduit à un mélange ironique et humoristique entre sérieux et sordide, ainsi que le «bricolage» des éléments mythiques afin de s’en servir selon ses besoins, en les détournant de leur sens initial, sont des exemples de spécificités de l’écriture de Tournier. Le mythe devient ainsi un élément romanesque qui nourrit l’imagination de l’auteur et de son oeuvre, et que nous analyserons en détails dans la partie 3.
Ayant identifié et caractérisé les deux «matières premières» de l’écriture tourniérienne que sont la philosophie et le mythe, il nous semble utile d’aborder maintenantles textes proprement dits pour observer comment Tournier fait jouer ces deux éléments pour constituer une cohérence et une unité, en somme, une écriture ordonnée et lisible qui crée un monde cohérent qui a un sens. Pour cela, nous étudierons les thèmes récurrents dans l’oeuvre de Tournier, thèmes qui constituent, selon nous, le ciment de cette unité apparente, au niveau des sens et des valeurs.
Article de Tournier, publié dans Les Nouvelles Littéraires, le 26, novembre, 1970. Cet article est reproduitpar Arlette Bouloumié dans son livre Michel Tournier, le roman mythologique, op, cit., p. 157.
Claude Lévi Strauss, La pensée sauvage, Agora, 1990, pp. 30-36. Cette réflexion sur le bricolage dans les réécritures bibliques de Tournier est déjà signalée par de nombreux critiques, notamment par Jean-Bernard Vray dans son article “La question de l’origine”, publié dans Images et signes de Michel Tournier, Actes du colloque de centre culturel international de Cerisy-la-salle, NRF, Gallimard, 1991, pp.57-76.
Ibid., P. 31.
Tiffauges pousse cette activité de bricolage mythique jusqu’à l’ironie, notamment dans son obsession de la phorie qui englobe les images de Roi des Aulnes, de Saint-Christophe et d’Albuquerquedans le même statut.( RA, p. 318).
Voir l’étude d’Arlette Bouloumié,Michel Tournier. Le roman mythologique, Librairie José Corti, 1988.
C’est notammentle point de vue de Mariska Koopman-Thurlings, Vers un autre fantastique, Etude de l’affabulation dans l’oeuvre de Michel Tournier, Rodopi, Amsterdam, 1995, p. 130.
Signalons la parole de M. Detienne qui souligne la difficulté de définir la forme mythique : “poisson soluble dans les eaux de la mythologie, le mythe est une forme introuvable ” (L’invention de la mythologie, p. 236).
P. Brunel, Mythocritique. Théorie et parcours, PUF, écriture, 1992, p. 77.
Voir sur ce point l’étude de Jean-Bernard Vray, Michel Tournier et l’écriture seconde, surtout le chapitre 2 de la troisième partie où il analyse l’intertextualité interne de l’oeuvre tourniérienne, à partir des mots et images répétées.
La comparaison de deux livres de Tournier, Le Vol du vampire et Le miroir des idées, s’avère intéressante pour l’analyse de la répétition et de l’évolution de certains concepts binaires. Sur cette analyse,voir l’article de Pierre Masson, “Michel Tournier au miroir d’André Gide”, Colloque de Saint-Etienne, 1998, nov.
Ce thème du tatouage se répète dans Gaspard, Melchior et Balthazar,(p 54) et dans son dernier livre Célébrations (p. 65).