Apprivoiser l’élément brutal de l’existence, assimiler l’hétérogène, donner sens à l’insensé, rationaliser l’incongru, bref, traduire l’autre dans la langue du même, c’est donc là ce qu’opèrent les mythes et les idéologies 70.
Pour savoir comment un récit littéraire acquiert une unité et une cohérence, de multiples méthodes d’analyse peuvent se présenter. Ainsi, les approches sémantique, stylistique et de genre sont autant de références qui s’avèrent très utiles pour une analyse de texte. Entre ces méthodes, l’étude du sens et celle du genre sont particulièrement intéressantes pour approcher globalement l’oeuvre de Tournier, car celle-ci joue beaucoup avec la lisibilité du récit, avec les thèmes existentiels et le recours à la forme traditionnelle, voire mythique.
L’analyse des thèmes majeurs de Tournier, qui conduisent aux mythes et à la structure mythique de l’écriture, s’inscrit parfaitement dans cette approche globale qui va dégager une unité de l’oeuvre à travers le sens produit par le texte. Car le caractère unifiant de l’oeuvre de Tournier provient principalement des thèmes traités qui cherchent une réponse aux problématiques humaines posées en recourant aux mythes fondamentaux. C’est pourquoi il convient de souligner l’importance stratégique des thèmes utilisés par Tournier : solitude, transcendance (sexualité, corps, temps, espace) et initiation. Ce sont des thèmes récurrents et majeurs qui constituent un véritable ciment thématique, fondé sur la valeur existentielle et la quête initiatique. Par ailleurs, nous verrons que chaque thème se réfère à des figures mythiques, ce qui donne à l’oeuvre de Tournier sa dimension mythique et produit un effet de familiarité. Par exemple, le thème de la solitude est notamment lié à la figure de Robinson, celui de la sexualité se réfère au mythe de l’androgyne, celui du double se rapporte au mythe des jumeaux, et enfin celui du sacrifice au Christ. Ces références mythiques fonctionnent comme un support persuasif qui permet à la fois de donner une réponse aux questions existentielles. De cette façon, Tournier établit une relation solide entre le lecteur et le texte, permettant à celui-ci d’évoluer en terrain connu tant au niveau de la valeur recherchée que de la figure mythique correspondante.
Cette manière de créer un climat de confiance entre le lecteur et le texte semble rejoindre la notion de « lisibilité » définie par Philippe Hamon comme une construction de «déjà vu». Selon Hamon, «‘serait lisible quelque chose qui nous donnerait la sensation du déjà vu (ou déjà lu, ou déjà dit, par le texte ou par l’extra-texte diffus de la culture) ; serait illisible un texte qui s’écarterait de ce déjà vu’ 71 ‘ »’. Chez Tournier, cette notion de « déjà vu » s’applique en premier lieu au niveau thématique, avec des sujets existentiels qui trouvent des réponses dans les figures mythiques familières qui permettent chez le lecteur une identification ou une adhésion. Elle est stimulée également par le genre traditionnel donc rassurant des récits qui comportent une intrigue, un personnage et un dénouement.
* * * * * *
Nous allons survoler les principaux thèmes récurrents qui construisent l’unité thématique apparente de l’oeuvre de Tournier. Il s’agit des thèmes de la solitude, de la recherche du double et de l’immortalité et de l’initiation qui englobe ceux du sacrifice, de la maîtrise et de l’enfant. Ces thèmes portent la structure très construite de l’oeuvre qui rappelle un système de quête. L’interaction entre les thèmes est savamment dosée de causes et d’effets, de telle sorte que l’on peut la comparer à une structure de «dominos ».
La question de la solitude humaine, tout d’abord, est posée dès le premier roman de Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, en empruntant la figure emblématique de Robinson Crusoé avec son île déserte. Cette question demeurera très présente dans l’histoire de Tiffauges du Roi des Aulnes, qui cherche solitairement son destin particulier, mais aussi dans la recherche éperdue de Paul pour retrouver son jumeau, à la suite de la dissolution de la cellule gémellaire dans Les Météores, ou encore dans la quête de Gilles pour poursuivre l’image de Jeanne dans Gilles et Jeanne et d’Idriss pour retrouver sa véritable image dans La Goutte d’or.
Elle sera perceptible également dans les caractéristiques des personnages qui sont principalement des marginaux : fétichiste, ogre, nain, homosexuel, travailleur immigré, sadique, pervers, etc. Avec ces personnages, l’auteur ouvre une réflexion sociale pour mieux rendre compte de la relation entre l’individu et la société, entre moi et autrui.
En abordant ainsi la question de la solitude, nous rencontrerons la quête de tous les personnages tourniériens qui recherchent une voie qui leur permette de dépasser l’unicité irrémédiable de l’homme. Pour faire face à cette condition solitaire, trois solutions se présentent : fusion entre moi et autre, fusion entre femme et homme et fusion entre homme et nature divine.
Pour surmonter la solitude et la séparation qui font souffrir l’homme, l’oeuvre présente l’idéal de la fusion entre moi et autre qui élimine la différence, et par là l’altérité menaçante. La relation gémellaire est un possible modèle pour atteindre cette fusion heureuse de deux êtres. Cette démarche vise à abolir toute distance qui sépare moi et autre, par des retrouvailles avec un double qui garantisse la survie du moi impérial ainsi que l’assouvissement de mon désir. L’entreprise de Robinson qui veut dépasser la structure d’autrui à l’aide de Vendredi, en le transformant comme un frère jumeau, la fusion désirée par Tiffauges avec les enfants dans son fantasme de la « phorie », le fantasme gémellaire d’Alexandre avec Daniel, et enfin celui de Paul avec Jean, illustrent le désir d’une fusion avec un double. Le fantasme du double se développe en celui du « clonage » avec un enfant qui assure l’immortalité et l’autosuffisance de l’homme.
Le désir d’une fusion se développe également dans le domaine du couple. C’est pourquoi l’auteur s’interroge d’abord sur la sexualité conventionnelle qui distingue le rôle de la femme et de l’homme, en recourant à des personnages qui sont mal à l’aise dans une sexualité dite normale : soit ils refusent de s’enfermer dans le rôle attribué dès leur naissance, tel Tupik qui opère l’auto-castration, soit ils trouvent une autre forme de sexualité, tels Alexandre ou Paul qui revendiquent leur épanouissement dans l’homosexualité, soit enfin ils recherchentune sexualité qui transcende la simple sexualité génitale, tels Robinson et Tiffauges qui arrivent à une sorte de sublimation en renonçant à la chair.
La fusion entre homme et nature divine exprime la nostalgie de l’union avec la nature et avec l’origine qui peut restaurer la séparation entre subjectif (homme) et objectif (nature). Cette aspiration, qui lie l’oeuvre de Tournier au rousseauisme et au romantisme, se manifeste dans la quête menée par les personnages tourniériens pour un retour à la nature (Robinson), l’union avec l’Etre (Tiffauges), les retrouvailles de la langue originelle (Paul et Koussek) et la restauration de l’unité première entre image et ressemblance (Balthazar), entre nourriture et connaissance (Taor).Cette quête de la fusion avec la nature et l’origine traduit, en effet, la recherche constante dans l’oeuvre de Tournier d’une voie de réconciliation avec l’unité, l’absolu et le sens de l’être.
* * * * * *
Le moteur de l’ensemble de la thématique de l’oeuvre de Tournier semble se trouver dans une prise de conscience aiguë de la solitude, causée par la séparation d’avec l’origine (biologique, cosmogonique). La solitude est le point de départ de toutes les oppositions dans l’oeuvre et de tous les manques ressentis par les personnages tourniériens, et la recherche de la fusion avec l’origine est une recherche de la plénitude face à ce sentiment d’incomplétude. Cette attitude illustre la fonction essentielle du mythe dans l’oeuvre qui est de servir de support aux différentes quêtes. Nous pourrons alors regrouper les thèmes présentés en correspondance des mythes utilisés.
Pour cela, nous distinguerons deux types de plénitude : la plénitude corporelle et la plénitude spirituelle. La première règne tout particulièrement dans les trois premiers romans de Tournier : Vendredi ou les limbes du Pacifique, Roi des Aulnes et Les Météores, tandis que la seconde est très explicite dans Gaspard, Melchior et Balthazar.
Cette distinction de la quête de la plénitude originelle sur les deux plans corporel et spirituel nous permettra de saisir l’opposition fondamentale de l’écriture mythique de Tournier, qui, entre corps et âme, cherche une voie de réconciliation. La séparation d’avec l’origine, qui est le moteur principal de cette opposition, reste présente dans la solitude irrémédiable de tous les personnages tourniériens. La thématique de l’oeuvre s’inscrit dans ce schéma, en établissant, à son tour, un système d’opposition :l’opposition entre moi et autrui, entre femme et homme, entre temps linéaire et temps éternel, entre espace chaotique et espace spirituel, entre corps et âme, sont des oppositions majeures de l’oeuvre qui se développent et se transforment d’un roman à l’autre. Nous pouvons dresser un tableau qui présente la correspondance entre chaque opposition et le mythe auquel elle se réfère :
| Opposition | Mythe | |
| Sublimation : retour à l’origine divine Temps éternel Logos Univers masculin Plénitude spirituelle |
Homme / Dieu | Figure du Christ Sublimation par l’art |
| Séparation : état actuel de l’homme | ||
| Régression : retour à la nature Temps cyclique Eros Univers féminin Plénitude corporelle |
Moi / Autrui Homme / Femme |
Mythe des jumeaux Mythe de l’androgyne |
Notre analyse portera dans un premier temps, sur la manière qu’a Tournier, dans le cadre de sa parole mythique et unifiante, de résoudre ces oppositions (moi / autre, homme / femme), en s’appuyant d’abord sur les mythes de la plénitude corporelle (Gémeaux, Androgyne). Dans un deuxième temps, nous verrons comment Tournier utilise la figure du sacrifice et le pouvoir de sublimation de l’art pour réconcilier l’homme et la divinité. Nous verrons ainsi le mouvement d’évolution verticale de l’oeuvre de Tournier qui, partant d’un mouvement de régression vers l’univers féminin, qui exalte la force d’Eros et la fusion corporelle, s’élève vers l’univers masculin qui, par la force de Logos, cherche à atteindre la plénitude spirituelle et la sublimation. Pour cela, nous étudierons plus particulièrement les quatre premiers romans de Tournier : Vendredi ou les limbes du Pacifique, Le Roi des Aulnes, Les Météores et Gaspard, Melchior et Balthazar. Pour organiser notre analyse et suivre le mouvement de sublimation de l’oeuvre, nous regrouperons ces quatre livres selon la thématique étudiée, en établissant une correspondance avec les mythes supports :
dans le chapitre 1, nous étudierons le refus de la séparation entre Moi et Autrui dans Vendredi ou les limbes du pacifique, etle mythe des gémeaux.
dans le chapitre 2, nous nous intéresserons au processus d’acceptation de la séparation corporelle par le sacrifice dans Les Météores, et les mythes du double.
dans le chapitre 3, nous verrons le refus de la séparation entre homme et la femme dans l’ensemble de l’oeuvre, et le mythe de l’androgyne.
enfin, dans le chapitre 4, nous examinerons le refus de la séparation entre corps et âme dans Roi des Aulnes et la figure du sacrifice et la sublimation artistique dans Gaspard, Melchior et Balthazar.
Cette étude de la thématique majeure de ces quatre romans nous montrera le sens profond de l’oeuvre qui, en utilisant les mythes, aspire à réconcilier l’homme et la nature tant sur le plan corporel que spirituel. L’étude du système d’opposition et de sa transformation qui caractérisent le récit mythique nous aidera à saisir l’évolution progressive de l’oeuvre de Tournier qui se détache de la domination corporelle pour célébrer la réconciliation du corps et de l’âme et les retrouvailles de l’unité grâce au pouvoir de la parole mythique.
V. Descombes, Le même et l’autre, quarante-cinq ans de philosophie française (1933-1978), Paris, Minuit, 1979, p. 129.
Philippe Hamon, “Note sur les notions de norme et de lisibilité stylistique”, Littérature n°14, p. 120.