Dans ce chapitre, nous nous intéresserons à l’opposition entre moi et autrui qui apparaît dès le premier roman de Tournier. Le point de départ de cette opposition se trouve, comme nous l’avons déjà souligné, dans la conscience aiguë de la solitude née de la séparation d’avec l’origine. La recherche du double et la quête de plénitude sont autant de thèmes qui mettent en scène la difficulté propre à tout Homme de se situer dans l’univers et la société. Mais comment le Moi peut il fusionner dans un univers envahi par l’altérité qui menace mon identité ? Comment apprivoiser l’autre sans qu’il ne m’échappe et ne me prive de mes jouissances individuelles ? Comment réinventer une possibilité d’harmonie entre mon désir et l’inflexibilité de l’Autre ? Et comment atteindre une fusion où Moi sera uni avec l’Autre dans l’absolu?
L’horreur de l’homme se trouve dans le paradoxe existant entre cette présence de l’Autre qui le menace et son propre désir de fusionner avec lui. La violence qui pousse à éliminer tout ce qui dérange la constitution de son monde, d’une part, et la découverte inévitable de l’Autre qui ne coïncide pas avec ses propres désirs, d’autre part, animent la quête du double-jumeau menée par les personnages tourniériens. La référence au mythe des gémeaux y est explicite, fournissant un modèle de la fusion totale entre moi et autre.
Pour analyser ce processus de la fusion de moi et autre, nous avons choisi Vendredi ou les limbes du Pacifique qui, à notre point de vue, en constitue une bonne illustration. Les romans ultérieurs, surtout Les Météores, reprennent la même thématique, en développant plus longuement la nostalgie de l’état fusionnel du mythe des jumeaux. Cependant, la transformation subtile, mais radicale, de la thématique même, qui conduit l’histoire des jumeaux identiques vers la cassure concrète, ouvre une nouvelle problématique d’identité dans le double que nous analyserons dans le chapitre2.
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Dans le roman Vendredi ou les limbes du Pacifique, la question de la solitude se présente comme le thème central, avec la figure emblématique de Robinson dans son île déserte. Tout l’univers romanesque de ce livre se dessine autour d’une conscience douloureuse de la solitude et de l’absence d’autrui. C’est finalement cette solitude inhumaine qui transforme la structure sociale et humaine de Robinson, car elle lui révèle le rôle négatif de la société et d’autrui qui imposent la séparation entre subjectif (moi) et objectif (nature). D’une part, la démarche extrêmement logique et philosophique de la narration arrive à renverser la structure d’autrui 72, et d’autre part, la référence au mythe des Dioscures pour abolir toute distance entre l’autre (Vendredi) et moi (Robinson) fait de ce roman l’expression du refus de la séparation d’avec autrui. Par ce refus, le récit va s’orienter vers l’univers mythique de l’éternel présent où l’homme atteint un état paradisiaque de symbiose avec la nature.
Pour analyser le processus du refus de la séparation d’avec autrui, nous découperons en trois phases très distinctes l’évolution de Robinson dans le roman : sa vie avant l’arrivée de Vendredi, son comportement avec Vendredi avant l’explosion de la grotte, et enfin son changement après l’explosion. Les deux premières phases sont chargées de réflexions philosophiques (Logos), tandis que la dernière se réfère explicitement au mythe (Mythos). Dans ce roman, la question existentielle de la solitude humaine et de la relation entre moi et autre fait appel à la pensée rationnelle et à la pensée mythique pour tenter de trouver une réponse satisfaisante.
Voir l’article de G.Deleuze, “Michel Tournier et le monde sans autrui”, in Logique du sens, Ed. de Minuit, 1994, pp.350-372.