La réécriture de l’histoire de Robinson Crusoé par Tournier se veut être une histoire nouvelle, inventive et créatrice, tout en faisant de multiples références au texte originel : alors que le Robinson de Defoe se contente de reconstruire la société perdue dans son île, celui de Tournier déconstruit la structure sociale et crée une nouvelle vie sans référence à autrui. L’auteur exprime son point de vue en le différenciant fondamentalement de celui de Defoe :
‘La destruction de toute trace de civilisation chez un homme soumis à l’oeuvre décapante d’une solitude inhumaine, la mise à nu des fondements de l’être et de la vie, puis sur cette table rase la création d’un monde nouveau sous forme d’essais, de coups de sonde, de découvertes, d’évidences et d’extases. Vendredi –encore plus vierge de civilisation que Robinson après sa cure de solitude –sert à la fois de guide et d’accoucheur à l’homme nouveau. Ainsi donc mon roman se veut inventif et prospectif, alors que celui de Defoe, purement rétrospectif, se borne à décrire la restauration de la civilisation perdue avec les moyens de bord. (VP, 223)’Nous verrons que Tournier, pour arriver à construire un monde sans altérité avec une vraisemblance qui puisse rassurer le lecteur, semble recourir à la rhétorique de persuasion. Cette stratégie du discours oriente et guide le lecteur et apour but d’établir une relation de confiance entre lecteur et auteur. Entre autres moyens, Tournier semble utiliser les trois types de rhétoriques distingués par Halsall :
‘Par le logos, l’orateur convainc ses auditeurs de la vérité de son argumentation en faisant appel à leur raison ; par le pathos il les rend sympathiques (...), en exploitant les émotions susceptibles d’affecter leur jugement ; et par l’ethos, il leur inspire confiance en leur étalant les raisons de croire à sa véridicité et à la crédibilité de son discours, à sa compétence et à son jugement, et surtout à sa bienveillance envers eux 73.’ ‘ ’Ces trois procédés du discours sont utilisés alternativement surtout dans la première partie du roman. Tout d’abord, Tournier fait appel aux souvenirs du lecteur (ethos) afin d’établir une relation de confiance et d’asseoir le caractère sérieux de son récit. Ainsi, la question de la solitude humaine s’impose, avec le naufrage de Robinson, comme une figure centrale du livre. Le lecteur se voit investir son imagination (pathos) et son souvenir dans ce héros symbolique qui exprime puissamment notre condition humaine. La confiance est encouragée par la cohérence et la logique (logos) qui renforcent la vraisemblance de l’histoire narrée. L’importance de ces trois moyens persuasifs, surtout la force de la logique 74 qui crée constamment la crédibilité, mérite d’être soulignée.
Albert Halsall, L’art de convaincre, Le récit pragmatique. Rhétorique, idéologie, propagande. Toronto, Trinity College, Les éditions Paratexte, 1988, p. 98. (cité dans l’étude de Liesbeth Korthals Altes,Le salut par la fiction, Rodopi, Amsterdam, 1992, p. 109).
Il faut rappeler que ce premier roman de Tournier est très marqué d’une présence philosophique qu’il a revendiquée à vingt ans : « un système du monde, assez complet au demeurant, comprenant ontologie, gnoséologie et épistémologie, morale, logique et esthétique. Naturellement tout cela réduit, miniaturisé pour pouvoir tenir dans des limites étroites (VV, 310) ».