1-1 : Le naufrage et les effets de l’absence d’autrui.

Nous allons suivre l’itinéraire de Robinson minutieusement, pour saisir comment l’auteur crée l’illusion de la vérité avec la logique, et comment il arrive à convaincre le lecteur d’accepter le monde inversé de Robinson. Pour cela, empruntons un instant l’étude de Gilles Deleuze qui considère que Vendredi ou les limbes du Pacifique est une aventure de l’homme sans autrui dans un monde insulaire. Dans Logique du sens, où il consacre un article pour démontrer la démarche philosophique de ce roman, Deleuze soulève les questions essentielles sur autrui :

‘Que va-t-il arriver dans le monde insulaire sans autrui ? On cherchera d’abord ce que signifie autrui par ses effets :on cherchera les effets de l’absence d’autrui sur l’île, on induira les effets de la présence d’autrui dans le monde habituel, et en quoi consiste son absence 75.’

Les effets de l’absence d’autrui sont décrits d’abord négativement, ce qui correspond parfaitement à la sensibilité et à« l’horizon d’attente76 » du lecteur.La fuite, la folie, la régression seront les premières réactions de Robinson face à la situation désespérante.

Tout d’abord, Robinson veut ignorer sa situation d’être seul sur l’île et se convaincre de son caractère provisoire. Il refuse toute activité liée à une installation sur l’île qui suscite en lui l’aversion. Il surveille passivement l’horizon avec l’espoir de s’échapper. Dans ce refus passif, Robinson sombre dans la terreur et le désespoir.

A la suite de cette première réaction de fuite passive qui s’avère inutile, la fuite active commence par la construction du bateau qui pourra peut-être le sauver. La récupération des objets utiles dans l’épave de La Virginie marquera le début de sa fuite active. Parmi les objets qu’il emporte, en dehorsdes outils concernant la construction d’un bateau, se trouvent la pipe, le tabac, les armes, les explosifs, une vaste pièce d’étamine rouge et la Bible. Tous ces objets montrent l’attachement de Robinson au monde humain essentiel pour sa survie. Surtout, la Bibleincarne une aide spirituelle, «‘un véritable secours moral dont il avait tant besoin’ (VLP, p. 27) ». Cette Bible fonctionne, par ailleurs, comme un dialogue entre Dieu et Robinson, car en l’interrogeant avant d’entreprendre chaque activité, Robinson croit avoir la réponse favorable, ou au moins une justification. Tout au long de la période de mise en culture de l’île, Robinson, à travers la lecture de la Bible, trouvera toujours une interprétation adaptée à la situation qu’il peut prendre dans le sens qui lui convient. Cette lecture de la Bible qui fonctionne comme une justification de chaque acte de Robinson, illustre la technique du «bricolage» déjà mentionnée. Ainsi, le bateau L’évasion va devenir l’Arche de Noé, une allusion évidente à son espoir.

Pour provoquer l’émotion du lecteur, lui faire voir ce personnage avec sympathie, et par là viser un rapprochement entre lecteur et personnage, Tournier décrit une scène terriblement désolante : partout des spectacles de ruines et de mort règnent autour de Robinson. Tout d’abord, dès son premier contact avec l’île, Robinson rencontre la mort en tuant un bouc qui l’effrayait : «‘C’était le premier être vivant que Robinson avait rencontré sur l’île. Il l’avait tué’ (VLP, p.17) ». L’empreinte de la mort sera constamment présente sous la forme de vautours, symboles de mort qui ne quitteront plus Robinson, et ce jusqu’à la fin du roman où il préparera sa propre mort. La description de la Virginie accentue encore cette sinistre ambiance : Robinson y découvre des cadavres, celui du matelot de quart et celui du capitaine Van Deyssel.

L’acharnement déployé par Robinson pour construire L’évasion est réduit à néant par l’impossibilité de le mettre à l’eau. Tournier profite de cet échec pour insérer la première modification psychologique due à l’absence d’autrui chez Robinson : celui-ci, complètement absorbé par son travail de construction, a en effet perdu le pouvoir de réflexion. Il est devenu incapable de réfléchir au futur, et même au présent, car cela crée une succession de plusieurs préoccupations différentes qu’il n’arrive pas à gérer. Ici, l’auteur valorise l’existence d’autrui, en montrant un effet négatif de l’absence d’autrui, à savoir la réduction de la vision que l’on peut avoir du monde. Ainsi, Robinson découvre, pour la première fois, le rôle d’autrui qui unit l’individu et l’objet :

‘Il s’avisa ainsi qu’autrui est pour nous un puissant facteur de distraction, non seulement parce qu’il nous dérange sans cesse et nous arrache à notre pensée actuelle, mais aussi parce que la seule possibilité de sa survenue jette une vague lueur sur un univers d’objets situés en marge de notre attention, mais capable à tout instant d’en devenir le centre (VLP, 36).’

L’auteur poursuit la narration sur la valeur d’autrui en s’appuyant sur sa vertu qui est d’apporter d’autres points de vue possibles. En l’absence d’autrui, Robinson est désormais ‘«entouré d’objets soumis à la loi sommaire du tout ou rien (’VLP, 36) ».Gilles Deleuze souligne la vraisemblance de cette démarche philosophique, en adhérant à ce rôle d’autrui qui permet la diversité des points de vue, et la transformation de notre vision du monde :

‘Le premier effet d’autrui, c’est, autour de chaque objet que je perçois ou de chaque idée que je pense, l’organisation d’un monde marginal, d’un manchon, d’un fond, où d’autres objets, d’autres idées peuvent sortir suivant des lois de transition qui règlent le passage des uns aux autres77. ’

Autrui relativise ainsi le su et le non-su, le perçu et le non-perçu. A défaut de cette relativisation, le monde devient brutal, sans potentialité ni virtualité : «‘ma vision de l’île est réduite à elle-même, ce que je n’en vois pas est un inconnu absolu, partout où je ne suis pas actuellement règne une nuit insondable’ (VLP, 47)».

Ce manque d’autrui va provoquer la folie chez Robinson, la deuxième étape de sa réaction face à sa solitude, et cette folie va entraîner inévitablement la régression. La folie surgit comme la seule échappatoire possible pour cet homme qui refuse de vivre seul sur l’île, mais pour qui il est impossible de fuir. Il sombre dans la souille où il va connaître la régression mentale et physique.La scène de la souille explique l’état psychologique de Robinson avec une image forte qui provoque chez le lecteur un sentiment de désolation :

‘Il ne craignait plus l’ardeur du soleil, car une croûte d’excréments séchés couvrait son dos, ses flancs et ses cuisses. Sa barbe et ses cheveux se mêlaient, et son visage disparaissait dans cette masse hirsute. Ses mains devenues des moignons crochus ne lui servaient plus qu’à marcher, car il était pris de vertige dès qu’il tentait de se mettre debout. (...) il ne se déplaçait plus qu’en se traînant sur le ventre (VLP, 38).’

La perte de son visage, de sa mobilité et même de la possibilité de se maintenir debout montre à quel point la solitude affecte un homme, jusqu’à l’abandon de son corps. Abandonner son corps peut signifier renoncer à vivre. Dans ce renoncement, une régression mentale survient inexorablement. Robinson tombe dans une sorte de rêverie animale qui abolit le passé et le présent :

‘Seuls ses yeux, son nez et sa bouche affleuraient dans le tapis flottant des lentilles d’eau et des oeufs de crapaud. Libéré de toutes ses attaches terrestres, il suivait dans une rêverie hébétée des bribes de souvenirs qui, remontant de son passé, dansaient au ciel dans l’entrelacs des feuilles immobiles (VLP, 38-39).’

Pour accentuer cet état de régression et d’abandon, le narrateur rapporte le souvenir du père de Robinson, «‘ce petit homme timide et frileux’» qui lui fait avouer sa faiblesse, la «‘démission en face du monde extérieur’ (VLP, 39)».

Très méthodiquement, la folie introduit des hallucinations, d’abord auditives, puis visuelles. Ces illusions traduisent par ailleurs l’état du personnage déchiré entre le désir de la mort et de la fuite. D’abord, Robinson croit entendre une musique céleste. Les voix d’anges qui accompagnent cette musique lui font penser directement à la mort. Survient ensuite le trouble de la vision : il voit une voile blanche à l’horizon. L’obsession de la fuite se matérialise sous la forme d’un bateau fantomatique. Il se jette à la mer à la poursuite du navire fantôme, voit une jeune fille, un visage familier, et en l’appelant, il tombe à nouveau. La mer le sauve encore une fois, en l’amenant sur le rivage.

Dans cette scène d’hallucination, nous assistons à un renversement de deux mondes, celui de la réalité et du rêve. Le monde d’illusion devient plus réel que la réalité, à force d’obsession. La puissance des idées qui modifie les choses réelles est déjà en germe chez Robinson. Nous verrons par la suite qu’elle joue un rôle crucial, non seulement pour amorcer la série des métamorphoses de l’île en femme, mère et épouse, mais surtout pour conduire à la métamorphose finale de Robinson qui élimine sa différence avec Vendredi.

Le paradoxe se produit dans cette expérience dangereuse d’hallucination de Robinson. Car l’excès de folie dans laquelle il a failli perdre la vie le ramène brusquement à la raison. Nous remarquons que l’acceptation de sa réalité, c’est-à-dire sa solitude, commence véritablement à partir de ce moment. Toute son entreprise ultérieure de maîtrise du temps et de l’espace n’est qu’un moyen pour combattre cette solitude qui lui fait perdre humanité et raison.

L’acceptation par Robinson de la vie solitaire apparaît d’abord dans son acte symbolique d’écrire, acte jugé par lui comme un acte sacré qui l’arrache à l’abîme de la bestialité. Par la valorisation de l’écriture, le texte reproduit la valorisation du langage. Quant au journal Log-book, qui peut être diversement interprété, nous nous contenterons d’insister ici sur son caractère « rassurant »78. Ce monologue intérieur –usage fréquent chez Tournier- exprime directement au lecteur ses émotions intérieures subjectives, en excluant l’omniprésence « invraisemblable » du narrateur, par là vise à produire l’effet de « réel » et de « vérité » du discours de Robinson. Ainsi, c’est dans ce Log-book que Robinson fait part de son désarroi intérieur et de l’écroulement progressif de la structure sociale, qui conduisent finalement à son dédoublement et au refus d’autrui.

Avec l’acte d’écrire, Robinson change le nom de l’île, qu’il a surnommée au départ, conformément à son état d’esprit, «désolation», en «Speranza». Ce nom est un «‘nom mélodieux et ensoleillé qui évoquait en outre le très profane souvenir d’une ardente Italienne qu’il avait connue jadis quand il était étudiant à l’université d’York’ (VLP, 45)» : la féminisation de l’île est déjà suggérée dans ce changement. Outre la valorisation de l’acte d’écrire, l’acte de nommer prend également une importance particulière. Si nous en croyons l’analyse d’Arlette Bouloumié qui signale la dimension sacrée de l’acte de nommer, «‘le nom est essence, principe d’existence, il engendre l’être ou l’objet qu’il désigne’ 79«, nous pouvons conclure que l’île commence à exister pleinement pour Robinson à partir de cette nomination définitive.

Ainsi débute l’humanisation et la féminisation de l’île. Le narrateur rapporte la tentative de Robinson pour domestiquer l’île au niveau surface. La première étape de l’humanisation consiste à explorer méthodiquement l’île pour la rendre «‘abstraite, transparente, intelligible jusqu’à l’os’ (VLP, 67)». Cette tentative de maîtriser la surface de l’espace est une réaction de fuite contre le danger de la profondeur, ce danger mortel qu’il avait éprouvé avec les hallucinations et l’expérience de la souille : désormais, tout enfoncement est mauvais,il faut travailler à la surface, donc il faut la maîtriser. De là commence son rêve fou de tout mesurer, tout classer et tout ordonner pour faire de l’îleun monde clos et transparent :

‘Je veux, j’exige que tout autour de moi soit dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel. Il faudra procéder à l’arpentage de l’île, établir l’image réduite de la projection horizontale de toutes ses terres, consigner ces données dans un cadastre. Je voudrais que chaque plante fût étiquetée, chaque oiseau bagué, chaque mammifère marqué au feu (VLP, 67). ’

Ce désir de maîtriser l’espace s’étend à celui de maîtriser le temps. Robinson invente un calendrier pour marquer les jours afin de surmonter le sentiment d’éternel recommencement: «‘Les jours se superposaient, tous pareils, dans sa mémoire, et il avait le sentiment de recommencer chaque matin la journée de la veille (VLP’, 27)». A l’intérieur de ce temps, il invente aussi la clepsydre pour emprisonner le temps, c’est-à-dire pour le posséder. Ainsi, les jours, les heures et l’espace sont contrôlés et possédés. Ce projet de Robinson montre sa volonté de dominer le chaos avec rationalisme et logique.

Cependant, cette humanisation de l’île va de pair avec la déshumanisation de Robinson. Pour montrer la progression de cette déshumanisation du personnage, l’auteur recourt très méthodiquement à la force de la logique et à la métaphysique afin de créer la vraisemblance. Le Log-book, monologue intime de Robinson, témoigne de la déconstruction progressive, à travers le langage, de la structure sociale. Car en l’absence d’autrui, Robinson sent monter en lui la perte de la parole, et ses efforts pour la garder, par exemple parler à voix haute, ou écrire son journal, s’avèrent inutiles. Les mots les plus simples perdent leur sens et les mots abstraits deviennent particulièrement difficiles à formuler. Bientôt, il ne peut plus parler «qu’à la lettre». Ainsi, l’emploi conventionnel du langage est mis en doute, ce qui peut entraîner l’effondrement de la valeur des mots. L’effort de Robinson pour sauvegarder l’usage de la parole ressemble à un combat contre le néant du non sens :

‘Il est inutile de se le dissimuler : tout mon édifice cérébral chancelle. Et le délabrement du langage est l’effet le plus évident de cette érosion. (...), je vois de jour en jour s’effondrer des pans entiers de la citadelle verbale dans laquelle notre pensée s’abrite et se meut familièrement, (...). Il me vient des doutes sur le sens des mots qui ne désignent pas des choses concrètes. Je ne puis plus parler qu’à la lettre. La métaphore, la litote et l’hyperbole me demandent un effort d’attention démesuré dont l’effet inattendu est de faire ressortir tout ce qu’il y a d’absurde et de convenu dans ces figures de rhétorique (VLP, 68).’

La perception de la réalité est aussiaffectée par l’absence d’autrui. Car Robinson seul ne peut jamais percevoir l’intégralité des choses, sa perception est devenue partielle à cause de l’absence de l’altération que peut fournir autrui. L’absence de point de vue autre que le sien, qui l’a déjà gêné lors de la construction du bateau, lui fait cette fois-ci douter de ses sens. Privé de jugement extérieur, il ne peut plus faire confiance à sa propre perception :

‘Et ma solitude n’attaque pas que l’intelligibilité des choses. Elle mine jusqu’au fondement même de leur existence. De plus en plus, je suis assailli de doutes sur la véracité du témoignage de mes sens (VLP, 54).’

Ce doute sur les témoignages de ses sens débouche sur la mise en doute de l’existence du monde intérieur. Car il est seul pour faire exister ce monde, il évacue tout ce qui appartient au domaine de l’intériorité et qui est susceptible d’être relativisé. Voici la description de la mise en doute par Robinson de l’intériorité :

‘Exister, qu’est-ce que ça veut dire ? Ca veut dire être dehors, sistere ex. Ce qui est à l’extérieur existe. Ce qui est à l’intérieur n’existe pas. Mes idées, mes images, mes rêves n’existent pas. Si Speranza n’est qu’une sensation ou un faisceau de sensations, elle n’existe pas. Et moi-même je n’existe qu’en m’évadant de moi-même vers autrui (VLP, 129). ’

En bannissant l’intérieur, Robinson adhère progressivement au monde extérieur, c’est-à-dire l’île. Cette identification de Robinson à l’île commence par la recherche d’identité. A la question essentielle «Qui je ?», la réponse est brusque et surprenante : «‘car si ce n’est pas lui, c’est donc Speranza ’(VLP, 88-89)». L’identification s’établit ainsi et la cause de cette fusion est donnée à travers sa réflexion sur les deux types de connaissances, la connaissance par autrui et la connaissance par soi-même. Il distingue d’abord une première expérience de connaissance sans autrui et conclut que dans cet état primaire de la connaissance, il n’y a pas de distinction entre la conscience qu’il a d’un objet et cet objet lui-même ; par là même, il n’y a pas non plus de distinction entre sujet qui perçoit et objet perçu :

‘Il y a à ce stade naïf, primaire et comme primesautier qui est notre mode d’existence ordinaire une solitude heureuse du connu, une virginité des choses qui possèdent toutes en elles-mêmes--comme autant d’attributs de leur essence intime-- couleur, odeur, saveur et forme. Alors Robinson est Speranza (VLP, 97-98).’

Cette connaissance par soi de l’objet tend à l’idéal de la fusion entre sujet et objet, contrairement à la connaissance par autrui qui introduit la séparation par son regard « objectif ». En l’absence de ce regard extérieur et objectif qui sépare cet état fusionnel entre l’être (sujet) et le monde (objet), l’homme retrouve ‘«ce stade naïf, primaire et comme primesautier’» où l’être et le monde sont unis :

‘Alors, Robinson est Speranza. Il n’a conscience de lui-même qu’à travers les frondaisons des myrtes où le soleil darde une poignée de flèches, il ne se connaît que dans l’écume de la vague glissant sur le sable blond (VLP, 98).’

Cependant, cet état fusionnel est rompu quand le sujet s’arrache à l’objet par un acte de rationalité : « ‘Et tout à coup un déclic se produit. Le sujet s’arrache à l’objet en le dépouillant d’une partie de sa couleur et de son poids. Quelque chose a craqué dans le monde et tout un pan des choses s’écroule en devenant ’ ‘moi’ (VLP, 98) ». Cette rupture provoque la dégradation et la mort de toutes les qualités du monde :

‘La lumière devient oeil, et elle n’existe plus comme telle : elle n’est plus qu’excitation de la rétine. L’odeur devient narine (...). La musique du vent(...) n’était qu’un ébranlement de tympan. A la fin le monde tout entier se dérobe dans mon âme qui est l’âme même de Speranza, arrachée à l’île, laquelle alors se meurt sous mon regard sceptique (VLP, 98).’

Par cette rupture, un renversement du monde se produit. Le sujet et l’objet échangent leur statut, la conscience devient le déchet du monde, car le monde cherche «‘sa propre rationalité, et ce faisant il évacue ce déchet, le sujet’ (VLP, 98)». La conscience de l’homme est un déchet de la nature qui crée une distance et la séparation avec la nature. Ainsi, le sujet est «un objet disqualifié (VLP, 99)» et «‘le sujet et l’objet ne peuvent coexister, puisqu’ils sont la même chose, d’abord intégrée au monde réel, puis rejetée au rebut. Robinson est l’excrément personnel de Speranza’ (VLP, 100)».

A travers cette réflexion, Robinson entrevoit une possibilité de retrouvailles de l’unité primordiale entre le monde et le sujet. Il s’agit d’un développement autonome de Speranza qui trouve son propre équilibre sans l’intervention de Robinson :

‘La voie étroite et escarpée du salut, d’un certain salut en tout cas, celui d’une île féconde et harmonieuse, parfaitement cultivée et administrée, forte de l’équilibre de tous ses attributs, allant droit son chemin, sans moi, parce que si proche de moi que, même comme pur regard, c’en serait encore trop de moi et qu’il faudrait me réduire à cette phosphorescence intime qui fait que chaque chose serait connue, sans personne qui connaisse, consciente, sans que personne ait conscience... O subtil et pur équilibre, si fragile, si précieux ! (VLP, 100) ’

Cet équilibre et cette fusion avec l’île, qui évacuent le regard « objectif » de Robinson et d’autrui, suggèrent la métamorphose finale de Robinson et son choix du renoncement au retour à la société. Le reste du roman décrit le processus par lequel Robinson se libère de la structure sociale et de la rationalité pour atteindre cet état paradisiaque de la fusion avec le monde.

D’abord, Robinson commence à évacuer le besoin d’autrui, marquant ainsi un changement important du rôle d’autrui, puisqu’au départ son absence troublait fondamentalement son réel :

‘Je sais maintenant que si la présence d’autrui est un élément fondamental de l’individu humain, il n’en est pas pour autant irremplaçable. Nécessaire certes, mais pas indispensable (VLP, 116). ’

Ce changement du rôle d’autrui déclenche également le processus de l’identification avec l’île et son dédoublement qui marquent un tournant du récit où la tension entre moi-réel et moi-rêvé devient explicite. Le dédoublements’exercera à deux niveaux : celui de l’île, et celui de Robinson lui-même. Tout d’abord, dans son activité de reconstitution acharnée de la civilisation capitaliste, Robinson entrevoit une autre île :

‘Robinson crut découvrir une autre île derrière celle où il peinait solitairement depuis si longtemps, plus fraîche, plus chaude, plus fraternelle, et que lui masquait ordinairement la médiocrité de ses préoccupations (VLP, 94). ’

Cette découverte intervient au moment où la clepsydre est arrêtée, ce qui induit pour Robinson «un temps suspendu», une «vacance», donc l’arrêt de son travail forcené pour cultiver l’île. En effet, pour ne pas tomber dans le danger de la souille, l’état animal, Robinson s’efforce de recréer la civilisation dont il est issu. Par exemple, il construit une maison, crée aussi la Charte et le Code pénal de l’île. En recréant ainsi un monde civilisé, il devient à la fois le gouverneur, l’administrateur et le cultivateur de son île ; son emploi du temps est plus surchargé que celui de tout autre homme.

La frénésie de sa démarche d’organisation est la cause de l’effondrement du système créé dans l’île, car elle provoque le dédoublement. En effet, l’île, en devenant de plus en plus humaine, voire surhumaine, finit par «déshumaniser» Robinson. En s’accablant par le travail, Robinson perçoit plus clairement le déséquilibre de son système : «‘Une fois de plus sa solitude condamnait à l’avance tous ses efforts. La vanité de toute son oeuvre lui apparut d’un coup, accablante, indiscutable. Inutiles ses cultures, absurdes ses élevages, ses dépôts une insulte au bon sens, ses silos une dérision, et cette forteresse, cette Charte, ce Code pénal ? Pour nourrir qui ? Pour protéger qui ?’ (VLP, 124)».

Dans cette tension, son monde se divise radicalement en deux : travail et loisir. L’île suit aussi ce processus en révélant ses deux faces contradictoires : cultivée pour l’une, et sauvage pour l’autre. Dans son temps de travail, Robinson administre l’île avec un très grand sérieux et celle-ci se montre docile, organisée. Lorsque le temps s’immobilise, par contre, c’est-à-dire quand Robinson arrête la clepsydre, un autre Robinson donne libre cours à ses fantasmes dans l’île redevenue sauvage. L’expérience de la grotte, qui est comparée à un retour dans l’intimité maternelle, et celle de l’union avec la terre, se produisent durant ce temps de loisir. Ainsi, dans le temps de loisir que Robinson a nommé «un moment d’innocence», l’île remplace autrui, d’abord mère, ensuite épouse. Cette relation avec l’île-mère devient incestueuse et celle avec l’île-épouse se révèleà son tour périlleuse et prend fin avec l’incident de Vendredi.

*****

Nous avons examiné les effets de l’absence d’autrui chez Robinson dans la première partie du roman, c’est-à-dire avant l’arrivée de Vendredi : cette absence d’autrui prive Robinson de ses points de repère, tant au niveau du langage qu’au niveau psychique. Cet impact négatif et l’effort de Robinson pour surmonter son anéantissement sont décrits avec un langage très rationnel, appelant sans cesse l’identification du lecteur. L’alternance de la troisième et de la première personne –dans son Log book- dans la narration établit un équilibre complémentaire, permettant de vivre l’action en l’observant, tant de l’extérieur que de l’intérieur du personnage. Le récit suggère pourtant que l’absence d’autrui peut apportes la liberté de l’individu pour la connaissance des objets et une fusion possible entre l’homme et la nature.

La tension qui s’installe entre l’entreprise de domestication de l’île et la déconstruction progressive de la structure sociale de Robinson aboutit à un dédoublement, c’est-à-dire à une crise d’identité. Ce dédoublement est un moment décisif dans le récit, puisqu’il met en scène la rencontre bénéfique avec un moi idéal et libre, tout en montrant le rôle étouffant de la société qui enferme le moi réel dans une morale rigide. L’inefficacité et l’absurdité de cette morale humaine sont à la base de la métamorphose finale de Robinson qui arrive à retrouver la part de lui-même liée à la nature, en l’absence d’autrui. Dans cette première partie du roman, le narrateur semble mettre l’accent sur l’absurdité de «l’homme de la raison», témoignant du point de vue de l’auteur sur la société contemporaine qui exalte les valeurs d’accumulation et de « raison ».

Notes
75.

Gilles Deleuze, Logiques du sens, p.354.

76.

Nous empruntons ce terme à Philippe Hamon. Il souligne par ailleurs que l’auteur gagne la vraisemblance et la réalité de son discours par des procédés qui créent cette « horizon d’attente et de prévisibilité » du lecteur. “Note sur les notions de norme et de lisibilité en stylistique”, op, cit., p. 116.

77.

Gilles, Deleuze, Logique du sens, op, cit., p. 354.

78.

Nous verrons dans la parie 3, où nous nous intéresserons au jeu de la narration perverse, l’effet subversif du discours alterné chez Tournier qui va à l’encontre de ce caractère « rassurant ».

79.

Arlette Bouloumié, Michel Tournier, le roman mythologique, Librairie José Corti, 1988. p. 41.