La notion du double est très liée à la question d’identité. Dans tous les dédoublements, cette problématique du «je» est l’axe central autour duquel tournent toutes les figures du double. Quand la définition de ce «je» est menacée ou devient impossible, alors intervient le morcellement, la scission du moi. Aussi est-il utile d’identifier tout d’abord la cause du dédoublement de Robinson.
L’identité de Robinson se définit premièrement par rapport à sa race, à sa civilisation qui reflète son époque. Homme occidental du 18e siècle80, Robinson incarne la société anglaise industrielle qui valorise le travail et la morale rigide du puritanisme. Ce monde où règnent le devoir, le travail et la lutte permanente contre la nature, contre soi-même, Robinson essaiera de le reproduire sur l’île, pour pouvoir faire coïncider son milieu extérieur et son identité intérieure. Cependant, ce comportement de Robinson qui projette son obsession du travail, de l’exactitude, de la logique jusqu’à l’excès, révèle l’absurdité de la structure sociale moderne qui empêche l’individu de rencontrer son véritable moi. Nous allons voir comment le récit cherche à nous convaincre de percevoir le dédoublement de Robinson comme une voie bénéfique et nécessaire pour rencontrer son véritable moi, proche de l’origine mythique.
La solitude de Robinson nous est tout d’abord présentée non seulement comme accidentelle, mais aussi comme intrinsèque et inhérente, symbolisant l’enfermement de l’être que la société nous impose. Dans ce roman, la survalorisation du travail et la morale rigide sont senties comme la cause première de la solitude intérieure, de l’isolement, de l’exclusion de l’être. Ainsi, Robinson devient l’un des véritables «‘éléments constitutifs de l’âme de l’homme occidental (VP, 221)’», en incarnant la solitude de l’homme moderne81 :
‘L’homme de la modernité est (...) un homme faible, désarmé, comme châtré. Isolé également. Il est l’homme de la technologie froide et des effets morcelés ; l’homme de l’exil intérieur82.’Le comportement de Robinson qui s’affuble de fonctions sociales rassurantes et exemplaires, tels celles de gouverneur, général ou cultivateur, illustre son incapacité à établir son identité. En s’identifiant tour à tour à chacun de ses rôles, Robinson se livre à une guerre contre l’île sauvage, projetant son obsession de l’ordre moral contre l’ordre naturel, comme s’il voulait supprimer tout ce qui représente la nature :
‘Chaque homme a sa pente funeste. La mienne descend vers la souille. C’est là que me chasse Speranza quand elle devient mauvaise et me montre son visage de brute. (...). Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu (VLP, 50).’Supprimer l’ordre naturel, c’est se condamner à s’enfermer dans l’artificiel : cela explique l’aversion de Robinson pour la nudité, pour la sexualité des animaux. La distance qu’il met entre son corps et lui-même par l’intermédiaire des vêtements, et cela malgré l’absence du regard des autres, témoigne de son goût «contre la nature», assimilable à celui de fétichiste, héros du «Fétichiste» dans Le Coq de bruyère. Son puritanisme fonctionne comme support de sa haine envers la nature, en la considérant comme sauvage et mauvaise83. La sexualité des animaux devient alors quelque chose de tout particulièrement répugnant. En observant l’accouplement des vautours, il est saisi par un sentiment repoussant : «‘leurs amours de vieillards lubriques insultaient à sa chasteté forcée ’(VLP, 48)».
Cette haine à l’égard de la sexualité des animaux s’étend à celle de l’homme. Robinson n’arrive pas à tolérer l’acte amoureux sans la reproduction qui le justifie, comme nous pouvons le constater avec l’épisode des mandragores qu’il considère comme ses filles nées de l’union avec la terre. Son propre sexe qu’il compare à un outil en est une autre illustration : «‘son sexe creuse le sol comme un soc’ (VLP, 126)». Il est aussi intéressant de noter que Robinson ressent sa mésaventure sexuelle avec l’arbre et la piqûre de l’araignée comme une punition morale84.
Sa haine et son refus de l’ordre naturel vont l’enfermer de plus en plus dans sa mission de rétablir un ordre social et moral. Le puritanisme qui est son support moral du refus du corps, du sexe, et par là du refus du soi-même, règne dans cette période de travail, qui par ailleurs exalte l’idéal d’accumulation. Les maximes de B. Franklin que Robinson considère comme la morale suprême du Bien fonctionnent comme un système de protection contre sa solitude. Cette morale de l’accumulation est une véritable apologie de la thésaurisation :
‘Celui qui tue une truie anéantit sa descendance jusqu’à la millième génération. Celui qui dépense une pièce de cinq shillings assassine des monceaux de livres sterling (VLP, 140). ’Ce système de la survalorisation du travail, de l’argent, et de la production sans consommation va éveiller un premier soupçon chez Robinson. Car en l’absence d’autrui, il se révèle absurde : ‘«ma misérable solitude me prive des bienfaits de l’argent dont je ne manque pourtant pas !’ (VLP, 61)». Une fois saisi par le doute, Robinson traversera de multiples contradictions qui provoquent une déchirure. L’absurdité de sa situation externe ne coïncide plus avec son besoin de certitude morale et une fissure s’installe entre l’image extérieure et l’intérieure, car les rôles qu’il se donnait ne lui apportent plus de satisfaction, tout comme son entreprise de construction de l’île. Le contraste qu’il ressent entre son image extérieure, son masque social qui prolonge son rituel de travail, et celle intérieure, sa prise de conscience sur l’inutilité de ses efforts, le fait souffrir et ouvre la voie à la remise en cause de son mode d’être:
‘Je continue de construire, (...). Car si, à la surface de l’île, je poursuis mon oeuvre de civilisation -- cultures, élevages, édifices, administrations, lois, etc. -- copiée sur la société humaine, et donc en quelque sorte rétrospective, je me sens le théâtre d’une évolution plus radicale qui substitue aux ruines que la solitude crée en moi des solutions originales, toutes plus ou moins provisoires et comme tâtonnantes, mais qui ressemblent de moins en moins au modèle humain dont elles étaient parties (VLP, 116-117).’Si Robinson ressent un doute croissant vis à vis de son aspect extérieur, ce n’est pas seulement à cause de la dégradation physique et mentale due au travail acharné, mais aussi parce qu’il commence à voir sa propre image. Le miroir qu’il a récupéré dans l’épave de la Virginie et dans lequel il a jusqu’à présent refusé de se regarder à cause de l’interdit d’auto-contemplation, fruit de l’éducation sévère de son enfance, et de cette morale rigide qui était aussi la cause principale de sa haine contre son corps, cesse d’exercer son pouvoir sur lui. Car un matin, il est attiré irrésistiblement par le miroir et s’y regarde, comme s’il brisait un tabou. Il s’effraie à la vue de son visage qui lui semble «éteint» et «gelé». Le miroir lui renvoie une image qui commence à s’éloigner d’un visage humain :
‘C’était à la fois plus général et plus profond, une certaine dureté, quelque chose de mort qu’il avait jadis remarqué sur le visage d’un prisonnier libéré après des années de cachot sans lumière (VLP, 89-90).’Le choc profond que cause la rencontre avec son image déçoit énormément Robinson, mais en même temps cette rencontre lui permet de percevoir nettement le désaccord entre l’image rêvée et l’image réelle. Le miroir remplace le regard d’autrui et témoigne objectivement de son image réelle : «‘Narcisse d’un genre nouveau, abîmé de tristesse, recru de dégoût de soi, il médita longuement en tête à tête avec lui-même’ (VLP, 90)». La révélation de cette discordance lui offre la connaissance de soi, la base d’une possibilité de changement, d’une métamorphose du moi. Nous verrons plus tard le rôle essentiel joué par le miroir dans la gémellisation de Robinson avec Vendredi, en supprimant la distance entre l’image rêvée et l’image réelle, entre l’autre et soi-même.
Robinson sent désormais la distance qui sépare le moi rêvé et le moi réel, et est saisi par le désir de s’autodétruire. L’étrange fascination pour sa déshumanisation qu’il a déjà éprouvée dans le passé (VLP, 53) devient plus explicite, et son désir de destruction violente s’attaque d’abord aux éléments extérieurs :
‘Détruire tout cela. Brûler ses récoltes. Faire sauter ses constructions. Ouvrir les corrals, et fouailler les chèvres et les boucs jusqu’au sang pour qu’ils foncent éperdument dans toutes les directions. Il rêvait de quelque séisme qui pulvériserait Speranza, et la mer refermerait ses eaux bénéfiques sur cette croûte purulente dont il était la conscience souffrante (VLP, 124-125). ’Mais Robinson n’arrive pas à assumer son désir de violence et laisse le hasard se charger de la destruction. Le texte suggère que s’il n’arrive pas à transformer en acte son désir de destruction, ce n’est pas seulement parce que le courage lui manque, mais plutôt parce qu’il est saisi par sa déchirure interne, les deux tendances opposées qui s’affrontent en lui-même : Robinson-puritain qui considère le travail comme salvateur, car il le sauve de l’angoisse de la souille, d’une part, et l’autre Robinson, qui perçoit l’inutilité du travail, rêve à le détruire pour accéder à un au-delà encore mal défini, d’autre part :
‘Il y a en moi un cosmos en gestation. Mais un cosmos en gestation, cela s’appelle un chaos. Contre ce chaos, l’île administrée (...) est mon seul refuge, ma seule sauvegarde. Elle m’a sauvé. Elle me sauve encore chaque jour. Cependant le cosmos peut se chercher. (...). Je ne sais où va me mener cette création continuée de moi-même (VLP, 117-118).’Le désordre intérieur appelle ainsi la scission du moi chez Robinson, partagé entre sauvegarde de ses valeurs acquises et abandon de tout pour dépasser ce moi enfermé. Le double surgit de ces deux aspirations contradictoires, car :
‘L’apparition du double est en général considérée comme signe d’un désaccord intime, qui se produit à l’intérieur même de la personne. Tant que l’homme est «simple», un avec lui-même, un tel désaccord n’existe pas85. ’C’est son «autre» moi qui fait douter Robinson-puritain du travail accompli : «‘il m’arrive de travailler sans croire vraiment à ce que je fais (VLP, 117)’», car le geste qu’il accomplit a perdu son sens, devient une coquille vide. La répétition rituelle du travail devient un automatisme : «‘on travaille pour travailler sans penser au but poursuivi’». Cet automatisme vidé de sens est inévitablement voué à l’échec, car «‘on ne creuse pasindéfinimentun édifice par l’intérieur sans qu’il finisse par s’effondrer (’VLP, 117) «.
Nous remarquons bien que la fragilité de l’identité de Robinson en dehors du système social est la principale cause de son dédoublement : l’absence d’autrui provoque sans cesse le sentiment d’anéantissement du moi : «‘Tous ceux qui m’ont connu, tous sans exception me croient mort. Ma propre conviction que j’existe a contre elle l’unanimité. Quoi que je fasse, je n’empêcherai pas que dans l’esprit de la totalité des hommes, il y a l’image du cadavre de Robinson (VLP, 129-130)».’ Pour lutter contre l’inexistence du moi,Robinson essaie de lui-même remplacer autrui, en s’observant objectivement :
‘Depuis quelque temps en effet je m’exerce à cette opération qui consiste à arracher de moi successivement les uns après les autres tous mes attributs (...) comme les pelures successives d’un oignon (VLP, 88). ’Cet exercice traduit la distance qu’il prend par rapport à lui-même pour pouvoir se définir. Pourtant le morcellement du moi surgit inévitablement de ce travail de dislocation :
‘Je constitue loin de moi un individu qui a nom Crusoé, prénom Robinson, qui mesure six pieds, etc. Je le vois vivre et évoluer dans l’île sans plus profiter de ses heures, ni pâtir de ses malheurs. Qui Je ? (VLP, 88).’En essayant de répondre à cette interrogation sur son identité, Robinson sent, avec fascination, un étrange dédoublement : «‘Il y a désormais un je volant qui va se poser tantôt sur l’homme, tantôt sur l’île, et qui fait de moi tour à tour l’un ou l’autre (VLP, 89’)». Ce «je volant» qui annonce sa métamorphose ultérieure, est perçu ici comme une libération. Dès lors commence la cohabitation de deux personnages86 chez Robinson. Cette cohabitation du double ne provoque pas de trouble supplémentaire, et Robinson semble arriver facilement à distinguer ses deux personnages, sans perdre l’identité de l’un et de l’autre : «‘Et en même temps que je faisais ce nouveau progrès de déshumanisation, mon ’ ‘alter ego’ ‘ accomplissait avec la création d’une rizière l’oeuvre humaine la plus ambitieuse de son règne sur Speranza ’(VLP, 133-134)».
Au cours de cette période de coexistence des deux personnages, vécue plutôt sereinement, un changement surgit dans la voix de Robinson. Le Robinson-puritain qui s’exprimait jusqu’alors cède la place à son alter ego : désormais, c’est son double qui regarde le premier Robinson agir, le nomme son alter ego et par là prend possession du véritable moi. A travers ce changement du sujet, le mouvement de conversion s’annonce et toute la suite du roman décrit l’abandon progressif par Robinson-puritain de son état initial pour accéder à son moi rêvé, incarné plus tard par Vendredi.
Nous percevons ici une différence fondamentale entre la problématique du double chez Tournier et celle du romantisme pour qui la scission du moi rend impossible la coïncidence avec soi-même, et conduit au double hallucinant, à la folie et à la mort. Le dédoublement chez Tournier, au contraire, tend à retrouver un moi rêvé par le biais de la métamorphose. S’il y a angoisse ou inquiétude chez Robinson, c’est plus dans son acceptation de la partie de soi refoulée ou interdite par ses valeurs sociales que dans sa division ou dans l’apparition de son double. L’arrivée de Vendredi rend évidente la difficulté de cette acceptation, puisque le roman décrit Vendredi comme l’antithèse absolue de Robinson pour mieux exposer la confrontation des parties antagonistes. A partir de l’arrivée de Vendredi qui fait éclater cette tension entre deux aspirations opposées, déjà ressenties par Robinson, nous observerons un mouvement dialectique du texte qui préparera soigneusement l’avènement de la gémellisation.
Le récit de Tournier situe le naufrage de Robinsonle 30/09/1759, exactement cent ans après le naufrage du Robinson de Defoe.
C’est également le point de vue de Jacques Poirier, in « Le thème du double et les structures binaires dans l’oeuvre de Michel Tournier », Thèse de 3ème cycle, Dijon, 1983, p. 166.
Roland Jaccard, L’exil intérieur, Le Seuil, coll. Points, 1978, p. 15.
Cette conception de la nature, perçue comme mauvaise, au contraire de la société, perçue comme bonne, régnait jusqu’au début du 18e siècle. Elle se renverse par Rousseau avec son Emile en 1759. Il nous semble que cette évocation peut être rapprochée de la fin de Vendredi qui fait en quelque sorte l’éloge du retour à l’état naturel, décrit comme une libération de l’homme, bien que Tournier s’en défende (voir Vent Paraclet, pp. 221-222).
Nous savons que dans certaines réécritures des robinsonnades, une tendance érotique existe. C’est notamment le cas chez H. Richardson avec son The secret life of Robinson Crusoé. Chez Tournier, l’aventure sexuelle végétale de Robinson est à lier à la recherche de l’élément féminin qui aboutira aux « épousailles » avec la terre, terre qui sera elle-même complètement remplacée par l’élément masculin par la suite. Si Robinson manifeste un réel intérêt pour les moeursdes insectes, -- notamment pour l’union d’un hyménoptère et d’une orchidée -- c’est, nous semble-t-il, qu’il est fasciné par l’expression de la liberté qui supprime l’acte amoureux et le rôle de la femme dans la reproduction.
Arnold Stocker, Le double. L’homme à la rencontre de lui-même, Genève, Ed. du Rhône, 1946, p. 12 (cité par Jacques Poirier, thèse cit., p. 186).
Nous pouvons interpréter l’alter ego de Robinson comme la “voie de conscience” qui avertit et révèle la vérité du sujet. Ce rôle du double qui renvoie l’image réelle à la façon d’un miroir est clairement décrit dans The Picture of Dorian Gray d’Oscar Wilde où le portrait du héros reflète l’âme de celui-ci.