2 : L’analyse du roman avant l’explosion de la grotte.

Le dédoublement intérieur est ainsi préparé lorsque survient l’arrivée de Vendredi. Celui-ci aidera à accomplir ce qui a été déjà commencé, d’abord involontairement en provoquant l’explosion de la grotte, puis volontairement en initiant Robinson à la jeunesse minérale, et en le conduisant vers sa métamorphose finale. De ce point de vue, le roman a une structure « d’oracle », commune avec Le Roi des Aulnes : tout comme l’Allemagne permet la réalisation des fantasmes de Tiffauges, exprimés dans la première partie du Roi des Aulnes, Vendredi réalise le passage du virtuel au réel, en accomplissant tout ce qui était en germe chez Robinson dans la première partie du roman.

L’apparition de cet autre absolu de Robinson que représente Vendredi marque un tournant décisif dans le roman de Tournier, non seulement sur le plan romanesque, mais aussi sur le plan de la thématique du double. Car la relation conflictuelle des deux personnages permet au roman d’avancer de façon plus dynamique et provoque en même temps l’éclatement de la tension. Tournier confirme que son invention d’un Vendredi à l’antithèse de Robinson était volontaire :

‘Car c’est bien là le merveilleuxde cette histoire. Les deux volets de Robinson sur son île, Avant-Vendredi, Avec-Vendredi, s’articulent parfaitement l’un sur l’autre, le drame de la solitude s’exhalant dans un appel à un compagnon, puis se trouvant soudain étouffé, suffoqué par la survenue d’un compagnon en effet, mais inattendu, surprenant, une déception affreuse --un nègre-- contenant pourtant toutes les promesses d’une relance prodigieuse de l’aventure et de l’invention. Car il est clair qu’un compagnon tel que Robinson attendait --un autre Anglais, un autre Robinson -- aurait fait retomber l’aventure assez platement (VP, 232-233).’

Face à la différence de Vendredi qui engendre le conflit et l’hostilité, Robinson réagit avec violence pour le soumettre à sa volonté.Cette attitude est commune aux héros tourniériens qui tentent de s’assimiler à l’autre, ou de s’approprier l’autre, pour éviter l’altérité. Ces tentatives, qui cherchent à aboutir à une fusion du moi et de l’autre dans un couple identitaire, visent finalement à la reconstruction d’un monde du Même qui refuse la différence. Nous allons examiner l’expression du refus d’altérité avant l’explosion de la grotte.