2-1 : Le désir de dominer l’altérité par la violence.

La relation maître-esclave qu’établit Robinson avec Vendredi, similaire à celle avec l’île, constitue la première réaction violente de Robinsonà l’égard de l’Autre. Déjà, la première apparition et le sauvetage de Vendredi par Robinson ont été placés sous le signe du meurtre et d’erreur. Robinson, en effet, voyant un indien courir vers lui, décide de le tuer :

‘En attaquant l’un des poursuivants, il risquait d’ameuter toute la tribu contre lui. Au contraire en tuant le fuyard, il rétablissait l’ordre du sacrifice rituel, (...) la sagesse lui commandait de se faire l’allié des plus forts (VLP, 143).’

C’est finalement le mouvement de son chien Tenn qui sauve l’indien. La venue de Vendredi est donc perçue par Robinson comme une erreur, un incident malheureux. La dénomination de l’indien retenue par Robinson présente elle-même un caractère fortuit et méprisant : «‘Vendredi’ ‘. Ce n’est ni un nom de personne, ni un nom commun, c’est, à mi-chemin entre les deux, celui d’une entité à demi vivante, à demi abstraite, fortement marquée par son caractère temporel, fortuit et comme épisodique...’ (VLP, 148)».

Son attente d’un compagnon convenable est déçue et, face à sa déception, Robinson essaie de se valoriser en méprisant Vendredi :

‘Dieu m’a envoyé un compagnon. Mais, par un tour assez obscur de sa sainte Volonté, il l’a choisi au plus bas degré de l’échelle humaine. Non seulement il s’agit d’un homme de couleur, mais cet Araucanien costinos est bien loin d’être un pur sang, et tout en lui trahit le métis noir ! Un indien mâtiné de nègre ! Et s’il était encore d’âge rassis, capable de mesurer calmement sa nullité en face de la civilisation que j’incarne ! Mais je serais étonné qu’il ait plus de quinze ans (VLP, 146) ’

Traiter Vendredi de «nègre», c’est le réduire à une race inférieure à la sienne. Alors qu’en plus de la race, le jeune âge de Vendredi conforte Robinson dans la justification de sa supériorité. Se sentir supérieur à l’autre, et par là rendre l’autre son esclave, c’estmettre une distance insurmontable entre moi et l’autre. En adoptant ce comportement stéréotypé de l’homme occidental du 18e siècle, Robinson établit un rapport de force avec Vendredi qui représente son contraire absolu.

Toute la période de la relation maître-esclave est marquée par la volonté de Robinson de dominer l’autre par la force et la violence. Mais dominer Vendredi ne signifie-t-il pas aussi supprimer la différence radicale que Vendredi incarne ? La violence que Robinson manifeste à l’égard de Vendredi cache également sa peur envers la présence d’autrui qui lui échappe par sa différence. Vendredi, en effet, exalte l’instant, la joie, le rire, le jeu et le mouvement, contrairement à Robinson, homme du passé, du devoir, de la logique, de la morale religieuse et de la stabilité. Nous allons examiner l’expression de cette différence radicale, source d’altérité et de haine chez Robinson, dans son opposition systématique à Vendredi.