2-2 : L’opposition entre Robinson et Vendredi et le problème d’altérité.

L’opposition entre les deux protagonistes illustre, tout d’abord, l’idée de la dualité du monde et de l’être. Comme Jean et Paul dans Les Météores, l’opposition entre Robinson et Vendredi présente une similitude thématique avec l’Un divisé, en juxtaposant les deux tendances contradictoires présentes dans tout être.

Toute l’opposition qui fait de Vendredi l’antithèse absolue de Robinson se trouve résumée dans la définition que Tournier donne de Robinson :

‘Pour moi, Robinson Crusoé est l’homme de la rencontre avec Vendredi. Vendredi, c’est le Noir, le sauvage, l’homme venu d’ailleurs, l’homme du tiers monde. Dans les trente dernières années que nous avons vécues, il n’y a rien de plus caractéristique, de plus important et aussi de plus instructif pour nous que la rencontre de notre monde occidental avec le tiers monde 87. ’

Ainsi, Vendredi prend une importance cruciale pour Tournier qui l’utilise comme un double non-ressemblant, le symbole de la différence radicale d’avec Robinson. Les séries d’oppositions entre ces deux personnages deviennent un terrain de réflexion sur la dualité de l’être, tout en permettant au récit d’avancer dialectiquement vers une réconciliation des contraires.

Cependant, nous saisissons très vite que Vendredi n’est qu’une représentation concrète de l’opposition interne de Robinson que nous avons déjà perçue tout au long de sa vie solitaire précédant l’arrivée de son compagnon. Tournier prépare, en effet, le dédoublement intérieur de Robinson, ce qui permet ensuite plus facilement de figurer par Vendredi l’avènement du double, en représentant la logique de gémellisation finale, la reconstitution de Un.

Nous pouvons dresser un tableau, à la manière d’Arlette Bouloumié, les principaux éléments d’opposition entre les deux personnages :

Robinson Vendredi
Anglais Araucan
Civilisé Primitif
Principe de réalité Principe de plaisir
Ordre social et moral Ordre naturel
Adulte Adolescent
Colère Rire
Maître Esclave
Passé Présent
Pouvoir Liberté
Raison Baroque
Hégel Nietzsche
Terre (sédentaire) Air (nomade)
Temps historique Temps mythique

De telles oppositions nous permettent de lire la rencontre des deux personnages comme celle de héros complémentaires ou encore celle du moi caché. Sur ce point, la remarque de Charles Mauron sur le double, qui représente la consubstantialité des aspirations contradictoires, nous semble intéressante :

‘Le double est, en gros, la moitié de la personnalité qui a été refoulée par l’autre mais lui demeure vitalement liée et la poursuit comme son ombre. Don Quichotte, qui refuse d’être Sancho Pança, ne saurait exister sans lui. Une étrange hiérarchie fraternelle s’établit entre ces deux moitiés d’un seul être qu’unit une véritable symbiose88. ’

Vendredi peut donc fonctionner comme un double refoulé de Robinson. Mais contrairement au double hallucinatoire qui abonde dans l’univers du double au 19e siècle, ce couple ne présente pas de caractère inquiétant ou hallucinatoire, mais dévoile le processus d’acceptation de la partie refoulée du moi.

L’opposition entre les deux personnages est également source d’altérité. Devant le «‘rire redoutable, un rire qui démasque et confond le sérieux menteur (...) qui sape son ordre et mine son autorité (VLP, 149’)», Robinson se sent menacé de la perte de son moi suprême. Ainsi, l’acceptation de Vendredi comme il se présente, qui le conduirait à reconnaître l’autre, entraîne chez Robinson une déchirure interne. Car accepter Vendredi signifie l’abandon de l’île administrée et de son moi ; par conséquent et a contrario,garder son moi, c’est refuser Vendredi. Ainsi, pour Robinson, il n’y a pas d’alternative possible : ‘«la voie qui s’impose à moi est toute tracée : incorporer mon esclave au système que je perfectionne depuis des années (VLP, 147’)». Pour assurer la primauté de son moi et se faire «normal», Robinson traite Vendredi de «fou», de «possédé», d’»animal», en somme «d’anormal».

Face à cette attitude violente de Robinson, Vendredi choisit la docilité et l’obéissance, meilleurs moyens pour ne pas accroître la colère de son maître. Etrangement, c’est cette docilité qui dérange Robinson et déclenche de multiples brimades pour le faire réagir. Les travaux absurdes, comme «creuser un trou, puis en faire un deuxième pour mettre ses déblais, un troisième pour enfouir les déblais du deuxième (VLP, 155)», sont accomplis par Vendredi avec acharnement et docilité, ce qui commence à inquiéter Robinson. Car son intention de ridiculiser Vendredi et de l’humilier pour mieux le cerner est un échec face à l’attitude de Vendredi qui fait preuve d’une parfaite docilité et passivité. En ne parvenant pas à contrôler cet autre qui ne se comporte pas comme prévu, Robinson tombe dans l’angoisse et l’inquiétude :

‘Vendredi lui donnait des soucis de plus en plus graves. Non seulement l’Araucan ne se fondait pas harmonieusement dans le système, mais (...) il menaçait de le détruire (VLP, 164). ’

Son inquiétude s’accroît petit à petit par la prise en compte des différences de l’autre et de son irréductibilité. Car tous ses efforts pour rendre Vendredi à son image sont vaincus, l’Araucan ne manifeste aucun changement dans son comportement. D’ailleurs, l’harmonie entre son chien et Vendredi, de même que celle entre l’île et Vendredi, toutes deux très visibles, troublent profondément Robinson. Le sentiment d’échec est inévitable, ainsi que la remise en cause de sa volonté de modeler l’autre à son image. En lisant la Bible qui fait l’éloge de la vie à deux, face à la vie solitaire, Robinson se livre à une réflexion sur son mode d’être avec Vendredi :

‘Je me suis demandé pour la première fois si je n’avais pas gravement péché contre la charité en cherchant par tous les moyens à soumettre Vendredi à la loi de l’île administrée, marquant par-là qu’à mon petit frère de couleur je préférais la terre modelée par mes mains. Vieille alternative en vérité, origine de plus d’un déchirement et de crimes innombrables (VLP, 168-169).’

Les vocabulaires religieux «péché» ou «crime» accompagnent le sentiment de culpabilité de Robinson qui a du mal à admettre que Vendredi puisse être autre chose qu’un animal et qu’un démon. Et le terme de fraternité qui fait directement allusion à la gémellisation surgit ici pour la première fois. Pourtant, reconnaître Vendredi comme un autre implique l’acceptation de sa liberté et de ses aspirations qui peuvent être différentes des siennes propres, ce qui constitue toute la difficulté pour Robinson. L’alternance de deux sentiments, haine et doute, le ronge de plus en plus, et marque le début de sa période de division : Robinson-gouverneur veut éliminer Vendredi-ennemi, Robinson-intérieur est saisi par un doute provoqué par Vendredi-autre.

Dans cette période de doute, la violence atteint son comble. La haine poussée à l’extrême, qui engendre la tentation de meurtre, cohabite avec la peur de commettre un crime, et est prête à surgir à n’importe quel moment, comme si Robinson était déchiré entre l’élimination radicale du double qui lui apportera la paix intérieure et le besoin de ce double pour ne pas se trouver à nouveau seul. En ce sens, l’incident, produit par Vendredi, de la mandragore rayée, est un bon prétexte donné à Robinson pour faire exploser sa haine accumulée pendant si longtemps et faire taire définitivement son doute. En assistant à la scène d’accouplement de Vendredi avec la terre, Robinson est saisi par un désir meurtrier, et pour justifier sa haine, il recourt au langage religieux :

‘La fureur qui le possède est sacrée. C’est le déluge noyant sur toute la terre l’iniquité humaine, c’est le feu du ciel calcinant Sodome et Gomorrhe, ce sont les Sept Plaies d’Egypte châtiant l’endurcissement de Pharaon (VLP, 176)».’

En assimilant sa colère à celle de Dieu qui punit la cité maudite, Robinson considère Vendredi comme un pécheur infâme, violeur de sa propre terre-épouse. Nous voyons ici resurgir le sentiment de supériorité chez Robinson. Car considérer son propre accouplement avec la terre comme un acte d’amour sacré, et celui de Vendredi comme une pure abjection, révèle incohérence etprimauté de soi. Ce type de comportement traduit le désir de Robinson de résoudre sa dualité et l’altérité en faisant appel à la violence. Pour attribuer raison et supériorité à son image extérieure, il a besoin d’un support extérieur qui justifie son comportement. C’est également en ce sens là que fonctionne son identification avec la parole de Dieu, caution suprême.

Cependant, cette tentation de tuer Vendredi est suspendue soudainement par la supplique de ce dernier : «Maître, ne me tue pas !». Cette parole joue comme un frein brutal, car Robinson se voit tout à coup comme un meurtrier. L’évocation immédiate de la Bible qui, cette fois, le condamne en le liant à Caïn, est très ambiguë : la Bible qui fonctionnait jusqu’alors comme une justification de la colère et de la haine de Robinson, prend subitement le parti contraire, comme si le garant de son moi extérieur quittait sa place pour devenir celui de son moi intérieur. Par le biais de la parole religieuse, Robinson intérieur condamne Robinson extérieur :

‘Le poing écorché de Robinson retombe encore une fois, (...) (Il) est en train de jouer une scène qu’il a déjà vue dans un livre ou ailleurs : un frère rossant à mort son frère sur le revers d’un fossé. Abel et Caïn, le premier meurtre de l’histoire humaine, le meurtre par excellence ! (VLP, 177)’

La soudaine apparition du thème fratricide, qui ouvre la période de gémellisation de Vendredi / Robinson, se situe au moment où la violence atteint son zénith, comme si le moi extérieur de Robinson prenait alors conscience de sa limite. Cette conversion soudaine marque un processus caractéristique de l’oeuvre de Tournier : le bien ne peut surgir sans le mal, tout comme Tiffauges qui ne peut se convertir qu’après avoir vécu le mal avec le nazisme. Jacques Poirier souligne la nécessité de cette scène de violence pour que soient possibles l’inversion et la gémellisation chez Robinson :

‘Un des moindres paradoxes de l’oeuvre n’est pas précisément de voir le thème gémellaire s’originer dans l’accomplissement d’un meurtre soudain perçu comme fratricide. Il fallait sans doute ce paroxysme de violence pour que s’effectuât la catharsis et que toute chose pût s’inverser en son contraire89.’

Désormais, le refus par Robinson de Vendredi se renverse en son acceptation radicale, et le processus de cette acceptation se déroule avec autant de violence, ce qui rappelle une sorte de vampirisation et d’appropriation de la substance de l’autre, pour faire coïncider le moi et l’autre.

Notes
87.

M. Tournier, “Discours de réponse à Thomas Owen”, Bulletin de l’Académie Royale de langue et de littérature française, 1978, tome 5, n° 3-4, p. 315.

88.

Charles Mauron, L’inconscient dans l’oeuvre et la vie de Jean Racine, Corti, 1969, p. 34.

89.

Jacques Poirier, “Le thème du double et les structures binaires dans l’oeuvre de M. Tournier”, op, cit., p. 224.