3-1: Le rôle du regard et du miroir dans la gémellisation.

Avant d’aborder le rôle du regard dans la thématique du double chez Robinson, nous allons rapidement vérifier sa présence abondante dans l’oeuvre entière.Les récits de Tournier confèrent plusieurs significations différentes au regard et au miroir. Elles peuvent néanmoins se regrouper en deux sens opposés : le regard centripète narcissique qui est centré sur soi, et le regard centrifuge qui est tourné vers l’extérieur. Le premier engendre la recherche permanente de son reflet dans l’autre. Le second conduit à la haine de sa propre image et à la fuite.

Le regard narcissique anime principalement la quête du double des héros tourniériens qui sont prisonniers de leur image, tels des Narcisse n’arrivant pas sortir de leur reflet, et qui cherchent désespérément leur moi dans l’autre. Ce regard centré sur soi est illustré par la vision déformée, l’aveuglement ou la cécité qui frappe la plupart des héros tourniériens. C’est le cas notamment de Tiffauges, d’Idriss, d’Alexandre, de Raphaël, ou encore de la baronne du «Coq de bruyère», qui ont un regard sélectif, et voient uniquement ce qu’ils ont envie de voir. Ce regard déformé est décrit allusivement, parfois dans leur myopie physique (Tiffauges, Raphaël) et dans la cécité psychosomatique (la baronne Augustine de Fontanes), parfois dans leur aveuglement symbolique dont témoigne leur tendance obsessionnelle à vouloir interpréter leur destin selon leur désir (Tiffauges, Alexandre, Paul). Cet aveuglement traduit l’impossibilité de sortir de soi et la fixation obsessionnelle sur un objet du désir qui n’est autre que soi-même. En ce sens, les héros de Tournier sont comparables à ce Narcisse- victime d’une illusion, signalé par R. Zazzo :

‘Narcisse est victime d’une illusion. Il se prend pour un autre, tel le tout jeune enfant qui ne sait pas encore s’identifier dans l’image du miroir. Et cet autre est insaisissable, et ce reflet est la négation désespérante de tout échange 90

Tout à l’opposé, le regard centrifuge fuit son image. Tel des Narcisse déçus, Robinson, Tiffauges, Gaspard et Jean ont horreur de leur propre image. L’exemple de Gaspard illustre bien le cheminement vers ce regard centrifuge. Fasciné par la blondeur et la blancheur de Biltine, Gaspard prend conscience de sa couleur de peau noire et commence à se haïr. Sa déception augmente encore quand le désir d’identification se révèle impossible. En voyant Biltine avec son amant blond comme elle, Gaspard est saisi par un incurable sentiment de rejet : «‘Pour moi, l’union de Biltine et Galeka reste celle de deux semblables. Le blond et la blonde s’attirent, se frottent...et rejettent le noir dans les ténèbres extérieures (GMB, 32)’». Comme Alexandre devant l’autosuffisance des jumeaux, Gaspard ressent une solitude extrême face à un univers auquel il a envie d’appartenir, mais qui l’exclut inexorablement. Quand l’exclusion devient insupportable, il faut fuir, sinon mourir. C’est pourquoi son voyage sur les traces d’une comète dorée s’impose à son esprit.

Pour Robinson, la recherche du double-jumeau commence par la fuite de sa propre image. La prise de conscience de l’autre et de soi-même passe très logiquement par le regard. Car regarder l’autre permet d’investir sa conscience et par là de découvrir sa différence. Tournier semble utiliser le regard comme un moyen de révélation pour Robinson. Car c’est en regardant Vendredi que Robinson commence à le situer comme un sujet. La scène du regard de Robinson posé sur Vendredi, juste avant l’explosion, décrit ce pouvoir de révélation par le regard. Tout d’abord, Robinson observe Vendredi avec un sentiment de mépris mêlé de pitié, ce qui ne change guère par rapport à son attitude habituelle :

‘En tournant un peu la tête à gauche, il voit le profil droit de Vendredi. (...). Robinson observe comme sous une loupe ce masque prognathe, un peu bestial, que sa tristesse rend plus buté et plus boudeur qu’à l’ordinaire (VLP, 180-181).’

Soudain, le regard habituel change à la découverte de l’oeil de l’autre : Robinson aperçoit l’oeil de Vendredi qui, par sa beauté, se distingue du reste de son visage: «‘C’est alors qu’il remarque dans ce paysage de chair souffrante et laide quelque chose de brillant, de pur et de délicat : l’oeil de Vendredi (VLP, 181)».’ Ce passage est très intéressant car Robinson, non seulementcommence à voir l’oeilde Vendredi comme si c’était la première fois, mais aussi est fasciné par sa beauté. Découvrir le beau dans la chose qu’il méprisait jusqu’alors symbolise le changement d’optique, et ce changement le conduit à s’interroger sur sa façon de regarder :

‘Comment une pareille merveille peut-elle être incorporée à un être aussi grossier, ingrat et vulgaire ? Et si en cet instant précis il découvre par hasard la beauté anatomique stupéfiante de l’oeil de Vendredi, ne doit-il pas honnêtement se demander si l’Araucan n’est pas tout entier une addition de choses également admirables qu’il n’ignore que par aveuglement ? (VLP, 181) ’

Cette interrogation sur la vérité de l’autre fonctionne comme une révélation. Car Robinson se demande si son regard n’était pas jusqu’alors aveuglé par son moi. La découverte du regard de Vendredi lui ouvre la possibilité de se voir lui-même, à la façon d’un miroir, comme s’il commençait à se regarder véritablement. Ce dépassement de la cécité symbolique nous offre une clé pour interpréter un autre grand thème tourniérien, celui de l’initiation. Car tous les récits tourniériens semblent tendre à la conversion du regard masqué et mutilé en un regard ouvert et restauré. La restauration et l’acceptation de son image réelle s’effectuent également avec ce même processus de conversion du regard. Ainsi Tiffauges, qui ne voyait que ce qu’il désirait voir, aveuglé par sa lecture des signes, abandonne le filtre de ses lunettes, pour se laisser guider par un enfant qui sera son salut à la fin de l’histoire. A l’inverse, Paul restaure sa vision déformée par son narcissisme, cause de sa quête et de son amputation, grâce aux jumelles, et accède à la vison plus complète de soi à la fin des Météores.Idriss, ce garçon en quête de son image dans La Goutte d’or, n’arrive pas quant à lui à atteindre la vision globale de soi. Il ne vit qu’avec les reflets captés sur la vitrine, sur le miroir et sur des photos où il ne se reconnaît même pas. Les personnages qu’il rencontre au cours de son périple lui renvoient son image fragmentaire et mutilée qui ne lui ressemble guère et le roman se termine en laissant Idriss dans l’impossibilité de se connaître. Alexandre, avec une lucidité étonnante, préfère pour sa part vivre dans une vision sélective, au prix de la solitude et la mort. Tous ces personnages qui refusent la conversion de leur regard vivent dans l’enfermement, dans l’impossibilité de sortir de soi et finissent tragiquement, sans pouvoir accéder à une meilleure connaissance de soi.

Ainsi, avec la découverte du regard de Vendredi, Robinson s’interroge sur son aveuglement antérieur et ce questionnement fait apparaître une autre île, un autre Vendredi et un autre Robinson, jusqu’alors cachés ou vaguement ressentis.

L’explosion de la grotte se produit exactement au moment de cette révélation, comme si le récit voulait en marquer l’importance décisive. Un changement radical d’univers se déclenche à partir de la disparition de la grotte : l’univers historique s’estompe petit à petit, laissant la place à l’intemporel du mythe, et l’île atteint l’état sauvage édénique. Ce climat mythique favorise l’acceptation par le lecteur de la gémellisation entre Robinson et Vendredi, si opposés qu’ils soient.

Le regard de Vendredi, qui jusqu’alors fonctionnait comme un miroir pour Robinson, est remplacé, après l’explosion, par le vrai miroir, objet qui précipite le récit vers la reconnaissance de l’autre, l’abandon de soi et la gémellisation. En effet, après avoir causé l’accident de la grotte, Vendredi tend à Robinson le miroir éclaté où ce dernier voit son image abîmée :

‘Ayant ramassé un fragment de miroir au milieu d’objets domestiques disloqués, (Vendredi) s’y regarda en faisant des grimaces et le présenta à Robinson avec un nouvel éclat de rire (VLP, 185).’

Le fragment de miroir, accompagné par le rire et la grimace de Vendredi, reflète l’image d’un vieil homme, image objective de Robinson. Cette contemplation de son moi réel répugne Robinson qui va désormais s’abandonner complètement pour ressembler à Vendredi. Ainsi, le refus de son image provoque l’avènement du double. L’évolution de l’acceptation de Vendredi est aussi radicale et violente que son refus initial. La première démarche d’acceptation est d’ordre physique : en laissant pousser ses cheveux etrasant sa barbe, Robinson voit une ressemblance entre Vendredi et lui-même :

‘Un coup d’oeilau miroir lui révéla même qu’il existait désormais--par un phénomène de mimétisme bien explicable-- une ressemblance évidente entre son visage et celui de son compagnon (VLP, 191).’

Cette ressemblance physique qu’éprouve Robinson vis à vis de Vendredi introduit le thème du frère jumeau, car dans sa démarche d’identification physique à Vendredi, Robinson fait l’objet d’un étrange rajeunissement d’une génération qui le transforme de maître (statut du père) en frère : «‘Des années durant, il avait été à la fois le maître et le père de Vendredi. En quelques jours il était devenu son frère--et il n’était pas sûr que ce fût son frère aîné (VLP, 191)’». Cette scène bien fantastique de transformation de Robinson nous fait hésiter entre deux interprétations : la ressemblance prend naissance ou bien dans l’acceptation de Vendredi, le moi secret de Robinson faisant coïncider l’image rêvée et l’image réelle, ou bien dans l’abolition vampirique par Robinson de toute différence entre l’autre et soi, par désir de ne pas exister en tant que soi-même. Le reste du roman se développe dans les deux sens, tantôt exaltant le mouvement dialectique qui réunit les images opposées de Robinson (Robinson-puritain et Robinson-intérieur) par le biais de la métaphore et qui déclenche la ressemblance avec Vendredi, tantôt développant le mouvement de vampirisation de l’autre, Robinson devenantlui-même double par le biais de son identification avec Vendredi. Dans les deux cas, Robinson abandonne son image initiale pour ne vivre que dans la ressemblance de l’autre et cet abandon de soi extérieur accompagne l’acceptation de sa propre image, comme si Robinson commençait à s’aimer en perdant sa propre identité.

Par exemple, en s’exposant au soleil qu’il craignait jusqu’alors et qui rend sa peau cuivrée, proche de celle de Vendredi, Robinson est saisi par la satisfaction, mêlée de l’amour de soi:

‘Il découvrait ainsi qu’un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi --par une manière de narcissisme naissant--peut être non seulement un meilleur instrument d’insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnon fidèle et fort (VLP, 192).’

Comme nous l’avons souligné, cette réconciliation de Robinson avec soi-même s’effectue étrangement dans l’identification avec Vendredi : en imitant les même gestes, en modelant son corps à l’image de l’autre, comme si Vendredi représentait son modèle idéal. Pour comprendre ce phénomène, la remarque de Clément Rosset sur le double comme l’idéal de soi nous semble intéressante : ‘« Le double est toujours intuitivement compris comme ayant une «meilleure» réalité que le sujet lui-même91 ’ ». Si l’on croit cette remarque, la réalité rêvée est plutôt celle du double, et non celle du sujet. Cette idée est développée notamment dans Le double de Dostoïevski, où l’alter ego de Goliadkine, héros du roman, n’est autre que celui que Goliadkine a toujours rêvé d’être. Ce caractère du double comme idéal de soi peut s’appliquer au couple Robinson-Vendredi, car Vendredi semble fonctionner comme l’idéal de Robinson qui abandonne son mode d’être pour lui ressembler. Robinson apprend avec émerveillement tout ce qu’enseigne Vendredi et notamment l’arrachement à la terre, pour s’initier aux éléments aériens, aux jeux et à l’instant.

Pourtant, cette identification avec Vendredi, assimilée par Robinson à une gémellisation, révèle son caractère ambigu en raison de l’inaltérabilité de Vendredi. Celui-ci ne subit en effet aucun changement, aucune modification dans son être, contrairement à Robinson qui se transforme radicalement. Ce caractère unilatéral de la gémellisation, qui sera la cause principale de la déception de Robinson après le départ clandestin de Vendredi, surgit allusivement au milieu du processus d’identification. Le miroir par lequel Robinson recevait la réponse positive de sa ressemblance avec Vendredi reflète aussitôt sa différence, comme s’il voulait marquer l’impossibilité d’une identification absolue à l’autre : «‘Quand j’envisage au miroir ma face pesante et triste d’hyperboréen (...)(VLP, 217)’». Pour vaincre cette limite et par là s’assimiler plus complètement à son compagnon, Robinson s’écrie face au soleil :

‘Soleil, rends-moi semblable à Vendredi. Donne-moi le visage de Vendredi, épanoui par le rire, taillé tout entier pour le rire (VLP, 217).’

Cette volonté de Robinson de devenir semblable à Vendredi éveille en lui l’admiration et l’attirance pour l’autre, et cette attirance s’exprime surtout au niveau physique. La contemplation du corps de Vendredi a lieu par l’intermédiaire du reflet de Vendredi sur «le miroir mouillé de la lagune» où Robinson observe son approche silencieuse. La découverte de la nudité et de la beauté du corps de l’autre est décrite comme une révélation, pleine d’admiration:

‘Le voici. Saurai-je jamais marcher avec une aussi naturelle majesté ? Puis-je écrire sans ridicule que (Vendredi) semble drapé dans sa nudité ? Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d’elle (VLP, 221).’

L’admiration devient très vite séduction par l’échange de contacts : Robinson saisit les genoux de Vendredi qui, à son tour, touche le corps de Robinson. Un climat presque sensuel apparaît, accentué par le silence total de ces contacts, et introduit d’ailleurs le thème de l’homosexualité. Ce contact charnel avec Vendredi s’arrête avec la découverte du sang de Robinson :

‘A la fin il a souri, comme s’il sortait d’un rêve et s’avisait soudain de ma présence, et prenant mon poignet, il a posé son doigt sur une veine violette visible sous la peau nacrée et m’a dit d’un ton de faux reproche : « Oh ! On voit ton sang ! » (VLP, 225)’

Découvrir le sang de l’autre, c’est reconnaître l’autre comme vivant. Cette découverte de la vie et du sang de l’autre rappelle la communion avec l’autre, à la façon de Gilles avec Jeanne. Même s’il n’y a pas un véritable acte de communion entre les deux protagonistes de Vendredi ou les limbes du Pacifique, le reste du roman suppose que l’équilibre de Robinson dépend entièrement de Vendredi.

Ainsi, l’attirance qu’exerce le corps de Vendredi sur Robinson est la force motrice de sa gémellisation. Ici, Tournier semble reprendre l’idée de Nietzsche qui célèbre la force transformatrice de l’Eros dont Dionysos est le symbole. La dimension corporelle de Vendredi qui renverse l’ordre logique de Robinson ne signifie-t-elle pas la victoire d’Eros sur Logos ? La célébration du corps est d’autant plus lisible dans la métamorphose de Robinson qu’elle est principalement d’ordre physique. L’acceptation par Robinson de son corps par la recherche d’une ressemblance avec son compagnon célèbre l’avènement du rajeunissement, du temps figé dans l’instant et du renoncement à sa propre conscience.

La dernière étape de la gémellisation consiste à dépasser ce stade, rassurant mais aussi dangereux, de la séduction exercée par le corps de l’autre. Rassurant, parce qu’il renvoiesa propre image satisfaisante, et dangereux, parce qu’il peut entraîner la perte de son identité quand survient la dissemblance du corps. Supprimer la distance entre l’autre et soi semble la meilleure solution. Pour y parvenir, Robinson a besoin d’une excellente garantie qui lui permette d’élever sa situation vers le double absolu où le moi et l’autre fusionnent. Ce sera le mythe des Dioscures, gémeaux divins, qui porteracette rêverie du double fraternel, absolu et immortel. Le glissement saisissant du double en jumeaux, puis en Gémeaux, est exprimé par Robinson :

‘(Les Dioscures) sont plus intimement frères que les jumeaux humains, parce qu’ils se partagent la même âme. Les jumeaux humains sont pluranimes. Les Gémeaux sont unanimes (VLP, 231).’

Avec l’évocation des Dioscures, le double antagoniste, qui est devenu un double identique, s’ouvre vers le double immortel. Tournier utilise ici les caractères du double traditionnel, reprenant l’idée selon laquelle le double exprime l’angoisse de la mort et le désir d’immortalité.

Notes
90.

R. Zazzo, Le paradoxe des jumeaux, Stock, Laurence, 1984, pp. 141-142.

91.

Clément Rosset, Le réel et son double, Gallimard, 1976, p. 89.