3-2 : La métamorphose et le temps mythique.

La gémellisation, qui consiste à éliminer toute distance entre moi et autrui, apporte un changement radical, semblable à la métamorphose d’un papillon (VLP, 199) » chez Robinson. Grâce à Vendredi, Robinson quitte le stade tellurique pour passer à un stade éolien puis solaire où il acquiert la liberté et l’éternité. Dans cette métamorphose, qui fait l’éloge de l’éternel recommencement et de la jeunesse minérale, Vendredi joue le rôle essentiel d’initiateur. C’est lui qui apprendra à Robinson à surmonter le vertige, par là à se détacher de la terre, et à écouter la musique élémentaire de la harpe éolienne pour finalement devenir léger, jeune et rieur. Pour ce faire, Vendredi s’est livré à un étrange combat avec un énorme bouc, nommé Andoar. A la mort de ce bouc, Robinson se sent libéré de la gravité terrestre, de la gravité du monde humain :

‘Andoar, c’était moi. Ce vieux mâle solitaire et têtu avec sa barbe de patriarche et ses toisons suant la lubricité, ce faune tellurique âprement enraciné de ses quatre sabots fourchus dans sa montagne pierreuse, c’était moi (VLP, 227). ’

La lutte avec Andoar et l’apprentissage de la vie éolienne sont autant de symboles de la transformation de Robinson en un être léger qui vit l’instant comme Vendredi. Ainsi libéré de toutes les lourdeurs, Robinson vit un éternel recommencement en oubliant la notion du temps. Cet éloge de la légèreté de l’esprit qui fait naître finalement l’homme supérieur nous rappelle inévitablement la parole de Nietzsche qui voulait chasser « l’esprit de lourdeur ». Dansla partie «Lire et écrire» de Ainsi parlait Zarathoustra, le diable incarne l’esprit de lourdeur :

‘Et lorsque je vis mon diable, je le trouvai sérieux, appliqué, profond et solennel : c’était l’esprit de lourdeur, c’est par lui que tombent toutes choses. Ce n’est pas par la colère mais par le rire que l’on tue. En avant, tuons l’esprit de lourdeur !J’ai appris à marcher : depuis lors, je me laisse courir. J’ai appris à voler, depuis lors je ne veux pas être poussé pour changer de place. Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je me vois au-dessous de moi, maintenant un dieu danse en moi92.’

La similitude de la transmutation de l’esprit lourd de Robinson en esprit léger par le rire juvénile de Vendredi, et du «je vole» qui symbolise cette liberté acquise est significative. Nous pourrions en effet faire une lecture de la transformation de Robinson en la rapprochant de l’enseignement de Zarathoustra de Nietzsche93, mais ce rapprochement nous éloignerait de notre préoccupation actuelle.

Le chapitre 10 du roman est entièrement consacré à la réflexion de Robinson sur sa métamorphose. Il note le changement de temps créé par sa transformation en éolien. Le déroulement du temps, cet écoulement du temps chronologique quilui faisait si peur au départ, devient dans cette période de gémellisation avec Vendredi paisible et heureux, circulaire comme le temps mythique. Dans cette paix avec la nature, ses journées sont redressées, «‘elles se tiennent debout, verticales, et s’affirment fièrement dans leur valeur intrinsèque (VLP, 219)’», parce que personne ne vient perturber l’essence pure de la nature. Robinson et Vendredi sont devenus éléments de l’île, et non plus sujets de l’île. La fusion entre moi et autre permet la fusion avec la nature, par l’absence de différence. En ce sens, ce roman montre sa structure «perverse» en éliminant complètement le sujet du monde, comme l’indique Gilles Deleuze :

‘C’est plutôt autrui qui troublait le monde. C’était lui, le trouble. Autrui disparu, ce ne sont pas seulement les journée qui se redressent. Ce sont les choses aussi, n’étant plus par autrui rabattues les unes sur les autres94.’

C’est donc l’homme qui rabat l’objet en l’enfermant dans sa signification. En l’absence de ce jugement, l’objet se libère et enfin, il se tient debout, «‘l’extraordinaire naissance du double érigé’» selon l’expression de Deleuze. Robinson et Vendredi ne sont plus le sujet du monde, ils sont tantôt contemplateurs, tantôt adorateurs, tantôt complices, en somme fusionnés avec la nature.

Cette réalité de Robinson refuse la distinction entre le sujet et l’objet. C’est pourquoi il décide de rester sur l’île qui lui permet de vivre dans une fusion heureuse, alors que surgit soudain, au bout de vingt-huit ans, le navire inespéré, le Whitebird. Il se sent si éloigné de ses semblables qu’il est saisi par le malaise et la peur. La peur qu’ils détruisent l’île, et par là lui-même, en cassant l’harmonie entre l’île, Vendredi et lui. Il les observe comme un entomologiste qui se penche sur une communauté d’insectes. Il se livre alors à une réflexion qu’il a mis vingt-huit ans à pouvoir formuler :

‘Chacun de ces hommes était un monde possible, assez cohérent, avec ses valeurs, ses foyers d’attraction et de répulsion, son centre de gravité. (...). Et chacun de ces mondes possibles proclamait naïvement sa réalité. C’était cela autrui : un possible qui s’acharne à passer pour réel (VLP, 238-239).’

Avec cette réflexion, Robinson comprend qu’autrui est un intrus qui trouble sa réalité. Sa réalité qui vit l’instant selon la loi du soleil et par là le temps éternel, ne peut pas accepter le «‘tourbillon du temps dégradant et mortel (VLP, 245)’» de la société humaine, et Robinson décide de rester sur l’île, en refusant définitivement la loi humaine. Ainsi, il laisse partir le Whitebird qui ‘«avait introduit vingt-quatre heures de tumulte et de désagrégation dans l’éternité sereine des Dioscures (VLP, 247)’».

Notes
92.

Friedrich Nietzsche, Friedrich Nietzsche, OEuvres complètes 2, “Ainsi parlait Zarathoustra 1”, Robert Laffont, 1993, p. 314.

93.

L’article de Lynn Salkin-Sbiroli, “Par-delà Nietzsche : « l’amor fati »” et celui d’Arlette Bouloumié, “Inversion bénigne, inversion maligne” démontrent une possible lecture de l’oeuvre de Tournier à la lumière des concepts de Nietzsche (in Images et signes de Michel Tournier, op, cit.).

94.

Gilles Deleuze, op, cit., p. 362.