3-3 : L’immortalité par le double filial95 et le thème du clonage.

Ce désir d’éternité s’accomplira chez Robinson non pas avec Vendredi, mais avec Jeudi, petit garçon du Whitebird resté sur l’île. Le départ de Vendredi et l’arrivée de Jeudi, qui transforment le double gémellaire identique en double filial immortel, apportent au roman un nouveau tournant important, tout en provoquant chez le lecteur une remise en cause de sa lecture du double dialectique. Premièrement, la disparition de Vendredi peut être interprétée de multiples façons : selon la logique de l’initiation, l’initiateur doit disparaître après avoir accompli sa fonction, d’où le départ de Vendredi. Deuxièmement, selon la croyance en une âme double, l’une doit disparaître pour que l’autre acquière l’immortalité, car la première agit sur l’individu pendant sa vie, alors que l’autre ne naît et n’agit qu’après sa mort 96. Or les jumeaux réalisent déjà cette cohabitation de l’âme mortelle et de l’âme immortelle, l’un des deux donc doit être supprimé pour assurer la naissance de l’âme immortelle après la mort.

Malgré ces justifications de la disparition de Vendredi, nous ne pouvons pas nous empêcher de voir un échec dans l’entreprise de gémellisation de Robinson avec Vendredi. Car l’inaltérabilité de Vendredi, qui fait de lui un double étrange, un double non identique qui maintient toujours une certaine distance insurmontable, ne permet pas à Robinson de réaliser une symbiose complète. C’est pourquoi Vendredi, cet Autre irréductible, doit disparaître. Le remplacement de Vendredi par Jeudi prend alors une signification plus stratégique du point de vue du double, puisqu’il permettra enfin de réaliser le double « unanime » qui exclut définitivement l’altérité.

Face à la disparition de Vendredi, Robinson réagit, dans un premier temps, par l’effondrement. Le désespoir qu’il ressent nous indique son besoin vital d’un double-jumeau.

Le dernier épisode du roman tourne autour du double filial immortel, tout en introduisant le symbolisme de la (re)naissance. Déjà, l’apparition de Jeudi à l’endroit choisi par Robinson pour mourir ne symbolise-t-elle pas une sorte de renaissance de Robinson ? L’irruption de l’enfant évoque d’ailleurs la scène de la naissance :

‘Une pierre roula à l’intérieur et un corps obstrua le faible espace noir. Quelques contorsions le libérèrent de l’étroit orifice, et voici qu’un enfant se tenait devant Robinson, le bras droit replié sur son front, pour se protéger de la lumière (...) (VLP, 252).’

La ressemblance physique entre l’enfant et Robinson accentue encore notre sentiment, selon lequel cet enfant n’est autre que l’enfant-Robinson : «‘Son petit visage osseux, semé de taches de son, s’amenuisait encore sous la masse de ses cheveux fauves (VLP, 244)’». Comme Barbedor qui, après avoir subi un étrange dédoublement, devient enfant de lui-même, Robinson rencontre au moment de mourir un enfant qui porte sa propre image. Si Barbedor symbolise une parfaite autosuffisance sur le mode fantastique, le double filial de Robinson est quant à lui bien réel et physique et résout non seulement le problème de la solitude, mais aussi celui de l’immortalité. Avec cette fin, le roman s’ouvre vers l’univers mythique où règne l’éternel recommencement.

Ce thème, fréquent dans l’oeuvre de Tournier, d’un enfant double de soi rappelle le fantasme de l’enfant merveilleux et le rêve du clonage. L’enfant merveilleux représente d’abord le narcissisme nostalgique primaire des parents, comme le signale Serge Leclaire :

‘L’enfant merveilleux, c’est d’abord la nostalgie du regard de la mère qui en a fait un extrême de splendeur, tel l’enfant Jésus en majesté, (...), c’est une représentation inconsciente primordiale où se nouent (...) les voeux, nostalgies et espoirs de chacun. Dans la transparente réalité de l’enfant, elle donne à voir, presque sans voile, le réel de tous nos désirs 97.’

Ce rêve narcissique qui veut transformer, sauvegarder, voire réparer son enfance grâce à un enfant qui ressemble à soi, est toujours latent dans les couples adulte et enfant présents dans l’oeuvre de Tournier. Ainsi,Tiffauges porte Ephraïm sur ses épaules en réalisant son voeu de porter un jour son «moi visqueux» :

‘ Cet être naïf et tendre, un peu sourd, un peu myope, si facilement abusé, si lent à se rassembler devant le malheur. (...) un petit fantôme inconsolable, écrasé par l’hostilité de tous et plus encore par l’amitié d’un seul. Comme si je pouvais vingt années plus tard prendre son malheur sur mes épaules d’homme, et le faire rire, rire ! (RA, 41-42). ’

Alexandre rêve également de restaurer sa propre enfance à travers Daniel-clone, «‘fils-jumeau, moi-même trente ans plutôt, naïf et frais, mal assuré, la garde basse, offert à tous les coups. Mais je serai auprès de lui, tandis qu’il y a trente ans, je n’avais personne, je m’avançais sans guide, sans protecteur dans les champs érotiques semés de pièges et d’embuscades (M, 250)’». Ce rêve d’avoir l’enfant clone qui profite de la protection de l’adulte est exprimé par l’auteur lui même : «‘je voulais donner à l’enfant que j’étais l’éducation que je n’ai pas eue, et qui selon moi serait la bonne éducation’ 98«.

Le clonage permet également de parvenir à l’autosuffisance narcissique de l’Adam androgyne. La transformation du roi Barbedor en clone de lui-même et la rencontre de Robinson avec Jeudi, rendent possible l’auto-enfantement, et par là excluent la présence de la femme. Ainsi, le clonage permet de sauvegarder le narcissisme primaire, de parvenir à l’autosuffisance et garantit l’immortalité du moi par l’abolition du temps et de l’altérité. L’enfant merveilleux occupe une place indispensable dans ce fantasme du clonage. Il est à la fois le miroir qui renvoie l’image à réparer et le garant de l’éternité.

Notes
95.

J’emprunte cette expression à Jacques Poirier, op, cit., p. 241.

96.

Sur la dualité de l’âme et les jumeaux, voir l’étude de Otto Rank, surtout le chapitre intitulé “La conception dualiste de l’âme et le culte des jumeaux”, in Don Juan et le double, Petite Bibliothèque Payot, 1992, pp. 89-104.

97.

Serge Leclaire, On tue un enfant, Points Essais, 1981,pp. 11-12.

98.

M. Tournier, “Un écrivain émerveillé ”, Entretien avec Alain Poirson, France nouvelle, 27 /10/1979.