4 : Conclusion et problématique non résolue.

Nous avons examiné le refus d’altérité chez Robinson qui tente d’éliminer toute différence entre moi et autre. Les trois phases du roman, sa vie solitaire suite au naufrage, puis sa vie avec Vendredi qui incarne l’Autre par excellence, et enfin sa métamorphose après l’explosion de la grotte, montrent l’évolution progressive de Robinson vers la vie fusionnée avec la nature et avec l’Autre. Le roman met l’accent sur l’idéal de la communion entre sujet et objet qui appelle l’avènement d’un temps éternel, suspendu dans l’instant, et sur l’apparition du double-jumeau qui résout le problème de la solitude et de l’altérité menaçante. Malgré l’ambiance mythique qui exalte cet état fusionnel, nous sommes frappés par diverses problématiques que la lecture du roman ne permet pas de résoudre.

D’abord, le roman expose l’idéal de la gémellisation qui élimine la différence, et qui permet l’accès à un temps mythique. Mais si l’on y regarde de plus près, ce qui alimente le jeu d’identification de Robinson avec Vendredi, c’est son regard déçu envers sa propre image et son refus de la différence. Cette assimilation avec l’Autre révèle, d’une part, l’horreur de Robinson pour l’altérité et, d’autre part, sa volonté de créer un monde sous le signe du Même, au prix de la perte de sa propre identité. Ainsi, avec Robinson, le double-jumeau devient l’expression d’une fusion qui refuse de reconnaître la différence. En ce sens, la jubilation et l’extase provoquées par l’abolition totale de distance entre moi et autre n’est autre chose qu’un accomplissement du narcissisme primaire qui refuse le déroulement même de la vie. Ce narcissisme primaire de la régression investi dans la représentation du double peut être rapproché de l’analyse du psychanalyste Guy Rosolato qui voit le fantasme originaire du retour au ventre maternel dans la jouissance narcissique primaire :

‘Les objectifs du narcissisme primaire, l’état de béatitude et d’équilibre absolu, font se rejoindre la fin et l’origine : c’est l’organisation même du mythe dont la formule générale est celle de l’éternel retour, venant au plus loin de l’OEdipe, retour au ventre maternel, pour abolir toute séparation 99. ’

Ainsi, la volonté de maintenir la relation symbiose en abolissant toute distance avec un double est une expression de la régression qui refuse la séparation. Déjà, le choix de Robinson de rester sur l’île, qui le sauvegarde de l’éventuelle rencontre avec autrui, montre son caractère narcissique et régressif. De plus, l’éloge de la nature divine et la recherche de la fusion avec elle, se rattachent explicitement au romantisme et au rousseauisme pour qui le retour à la nature est une quête nostalgique. Par ce caractère, Vendredi ou les limbes du Pacifique recherche l’origine perdue, recherche régressive et narcissique.

Avec le narcissisme primaire, nous constatons également l’échec de la métamorphose de Robinson. D’abord, la fin du roman, qui montre l’effondrement total de Robinson après le départ de son double-jumeau et sa tentative de suicide, illustre l’impossibilité d’une démarche d’» unanimisation », et par là remet en cause toute la métamorphose de Robinson. La disparition de Vendredi le ramène tout à coup à l’état d’un vieil homme, et le temps éternel disparaît pour laisser la place au temps linéaire. La transformation de Robinson en un être aérien et solaire ne poursuit plus son chemin sans la présence du corps de Vendredi, ce qui souligne l’aspect matériel et corporel de la métamorphose de Robinson qui dépend entièrement de la dimension corporelle de Vendredi. Et l’apparition de Jeudi qui sauve miraculeusement Robinson, et grâce à qui Robinson rêve d’un éternel recommencement, ne peut pas constituer la renaissance mythique proprement dite. Car le caractère narcissique autosuffisant de la (re)naissance dans Jeudi n’apporte pas la naissance de l’esprit propre à la renaissance mythique. Selon Eliade, l’initiation prend valeur de retour à l’origine et elle ouvre à une naissance d’ordre spirituel :

‘Les mythes et les rites initiatiques du regressus ad uterum mettent en évidence le fait suivant : le « retour à l’origine » prépare une nouvelle naissance, mais celle-ci ne répète pas la première, la naissance physique. Il y a proprement renaissance mystique, d’ordre spirituel, autrement dit accès à un mode nouveau d’existence100. ’

Ainsi, avec cet attachement au corps, le roman n’opère pas une véritable spiritualisation mythique, mais célèbre la force transformatrice du corps. Cette réhabilitation de la dimension corporelle reste pourtant problématique par son caractère subjectif, intuitif et temporel.

Nous avons vu, en plus de ces problèmes non résolus, que ce premier roman de Tournier est très marqué d’une présence philosophique. La résurgence philosophique101 qui fait de Vendredi ou les limbes du Pacifique un roman dicté par les idées métaphysiques et la logique, de façon à ce que les aventures de Robinson soient ressenties comme un voyage cérébral très calculé et un passage du virtuel vers le réel, pousse l’auteur à réécrire ce roman dans Vendredi ou la vie sauvage, en éliminant la composante dite purement «philosophique». Cependant, ce premier roman ouvre les grands voyages solitaires de Tournier en portant le premier germe de ses thématiques qui courent dans toutes ses oeuvres : la solitude, l’accès aux temps mythiques, le double, la force d’Eros.

La solitude de Robinson qui débouche sur le thème du double et du couple identitaire se développe dans l’histoire d’Alexandre et d’autres personnages acteurs des contes et des nouvelles. Elle est particulièrement présente dans l’entreprise de Paul dans Les Météores, mais cette fois le double jumeau change de signification. Plutôt qu’une fusion harmonieuse, la relation gémellaire devient source d’altérité et de perte d’individualité. Le roman Les Météores semble commencer là où se termine Vendredi ou les limbes du Pacifique, avec le bonheur gémellaire des jumeaux identiques, et se développe en chemin inverse vers la dispersion inévitable de deux êtres. Ce faisant, Tournier va conduire la thématique du double à une autre dimension, celle spirituelle qui surpasse le narcissisme primaire et la dimension corporelle : nous nous proposons d’observer cet élargissement et aboutissement du thème du double dans Les Météores.

Notes
99.

Guy Rosolato, “Le narcissisme”, Nouvelle revue psychanalyse, n°13, 1976, p. 16.

100.

Mircea Eliade, Aspect du mythe, op, cit., p. 103.

101.

VV, pp. 310-311. Tournier explique que Vendredi ou les limbes du Pacifique est la réalisation du système philosophique qu’il a voulu créer à vingt ans : “si j’ai attendu vingt ans pour me manifester à nouveau (...), n’est-ce pas que j’avais tout dit d’un seul coup en ces quelques pages ? Mon système compact (...), c’est peut-être encore la base cachée sur laquelle j’édifie mes petites histoires”.