1 : Le mythe du double et Tournier.

Chaque roman de Tournier présente une diversité de processus de dédoublement, ainsi que les problématiques qui en découlent, tout en réactivant le mythe du double, très présent dans la littérature depuis l’antiquité. En effet, la figure du double a exercé une fascination importante sur de nombreux écrivains, en revêtant des significations différentes selon l’époque. Nous pouvons sommairement les classer par ordre chronologique en quatre tendances qui reflétant l’évolution de la conception de l’homme par rapport à la nature, à la société :

  • les divinités doubles, le double surnaturel et le rêve d’éternité, issus des légendes ou mythes etthéâtralisés par Plaute dans Amphitruo (201-207 avant J.-C.), puis repris notamment par Molière et Giraudoux ;

  • la ressemblance gémellaire dans la comédie de confusion, très présente jusqu’à la fin du 16e siècle, surtout dans les comédies de Shakespeare ;

  • le double et la scission du moi, notamment traité dans le romantisme allemand, notamment par Jean-Paul Richter, Hoffmann, Poe ;

  • le double et le symbole de l’infini, de la réunification du moi opposé, que l’on trouve au début du 20e siècle dans les oeuvres de Strinberg, Hesse, J.Green, Borgès.

Comme nous le savons tous, les légendes et mythes qui racontent la rencontre avec le double sont nombreux. Le plus souvent, cette rencontre est perçue négativement. C’est le cas notamment pour celui qui voit son double, ce qui annonce une mort prochaine, une séparation de l’âme et du corps. Ces récits reflètent l’ancienne croyance sur la dualité de l’homme -de l’âme et du corps- que l’époque romantique va exploiter ultérieurement.

Cependant, la figure des jumeaux identiques, avec leur fascinante ressemblance, est l’image emblème qui met en scène cette problématique du double. Le prodige de la ressemblance gémellaire qui soulève la question de répétition identique et de différence, ce caractère «paradoxal 102« des jumeaux, est souvent à l’origine d’effets comiques ou fantastiques et d’altérité angoissante que les écrivains -notamment Michel Tournier- vont exploiter jusqu’à nos jours.

L’utilisation de la figure des jumeaux peut se résumer rapidement comme ci-dessous : jusqu’à la fin du 16e siècle, époque où régnaient l’unité de la conscience et l’identité de l’homme bien définie, la ressemblance physique des jumeaux offrait aux auteurs le fil d’une intrigue amoureuse ou, parfois, la source de quiproquos répétitifs utiles pour faire progresser l’action de leurs comédies. En témoignent notamment La Comédie des erreurs (1592-1593) et La nuit des rois (1602) de Shakespeare. La présence du double n’est pas ressentie comme angoissante durant cette période. Que la forme de la reprise de ces légendes soit comique ou tragi-comique, le motif du double divin est plutôt perçu comme la cohabitation du bien et du mal ou le désir d’éternité, en fournissant l’explication de la naissance des héros immortels et de la dualité inhérente à chaque être. Tournier reprend cette représentation de la dualité interne dans l’opposition presque systématique de ses jumeaux, Jean et Paul.

Selon Nicole Fernandez-Bravo103, Don Quijote de la Mancha de Miguelde Cervantes (1605-1615) marque un changement dans la conception du double qui, jusqu’alors, s’appuyait sur la tendance de «l’unité» quiprécède la dualité de l’être. Don Quichotte, ce héros mimétique qui voulait incarner le monde de fiction de la chevalerie, renverse le monde réel et celui de la fiction, comme si sa vie réelle, à force d’imiter le livre, était doublée par l’illusion. En prétendant vivre dans sa réalité, qui n’est autre que la reproduction de la fiction, Don Quichotte éclaire l’instabilité de la réalité et la duplicité de l’être qui n’arrive pas faire coïncider le monde idéal et celuiréel. Par ailleurs, sa relation avec son compagnon Sancho, qui lui rappelle sans cesse le monde réel sordide, introduit un thème nouveau, celui du dédoublement de soi-même. De nombreux écrivains reprennent ce thème en renouvelant les couples inséparables, opposés, construit sur une relation de maître-valet -tels Don Juan volage et Sganarelle réaliste, Jacques le fataliste et son maître-, ceci afin de montrer la conscience de l’être déchiré entre les deux mondes.

L’émergence de l’altérité et la recherche de l’identité, cette nouvelle approche du double que le romantisme va exploiter, reflètent explicitement le changement de conception du monde. L’unité qui assurait la vision du monde et de l’homme s’effondre avec la remise en question de la puissance de l’Eglise et de l’état. La religion qui fait coïncider la conscience de l’homme et Dieu ne fonctionne plus, des réflexions qui considèrent le sujet comme le centre du monde, et valident l’indépendance de l’ego, surgissent, en provoquant des difficultés à distinguer le monde objectif du réel de celui subjectif de la conscience. L’ensemble de l’oeuvre de Jean-Paul Richter est véritablement portée par la figure du double, et illustre magistralement l’angoisse que provoque la scission du moi, entre moi sujet et moi objet. Le dédoublement de ses protagonistes met aussi en évidence la difficulté de l’être de coïncider avec soi-même. Ainsi, le double est utilisé pour montrer la difficulté d’assumer la cohérence du moi, et le rapport de l’individu avec le monde. Les romantiques allemands nous ont laissé diverses oeuvres -notammentcelles d’Hoffmann- très saisissantes sur le double.

L’univers romanesque de Tournier s’inspire de ce romantisme qui exprime la séparation douloureuse de l’homme et de l’unité (nature), et la nostalgie de cette union. La plénitude du mythe des jumeaux et sa cassure inévitable illustrent parfaitement ce lien : le désir d’une fusion avec un être et l’impossibilité d’atteindre cette fusion sont au coeur de la quête du double. Ainsi, le rêve de la gémellisation est l’expression du refus de la séparation et de la division. Mais c’est aussi l’expression de la conscience aiguë de la différence qui sépare le moi et l’autre. De là, toute la difficulté, qui se trouve au centre de l’oeuvre de Tournier, de situer moi par rapport à l’autre, et par rapport au monde.

Le double, cette expression douloureuse de la dualité de l’être et de la recherche d’identité très présente dans la littérature pendant presque trois siècles, a changé de conception au début du 20e siècle. Dès lors, la rencontre avec le double n’est pas seulement perçue comme une déchirure, mais une possibilité de métamorphose qui permet de reconnaître la multiplicité de l’âme humaine, et de percevoir cette multiplicité comme une possibilité d’ouverture, d’évasion, d’élargissement d’une unicité qui est la prison de tout être.Les oeuvres de Hesse, de Rimbaud, de J. Green et de Cortazar illustrent cette tendance.

Ce qui est le plus remarquable dans cette nouvelle tendance, c’est le changement de conception du temps : l’irréversibilité du temps qui traçait la tragique destinée de l’homme se renverse par la négation de cette irréversibilité. Le temps s’ouvre vers l’éternité où le moi se fond dans l’archétype de l’humain et vit le présent comme l’éternel retour. Le temps du romantisme qui enfermait le moi dans un monde fini et clos, qui était source d’angoisse, fait place au temps infini de l’éternel retour qui permet au dédoublement, de devenir une expression d’ouverture vers les autres, vers le monde, constituant un moi pluriel. Une vision optimiste du temps qui se rapproche du temps mythique, et transforme ainsi la perception du double en un enrichissement, l’acceptation d’une multiplicité. La fin de Paul, plus que celle de Robinson, exprime, dans l’oeuvre de Tournier, l’abandon nécessaire de soi et de son propre désir pour atteindre une relation gémellaire qui sera finalement la reconstruction d’une plénitude, d’une âme multiple.

Ce brefdescriptif de la figure du double dans la littérature rend plus facile la perception de l’oeuvre de Tournier. Car Tournier ne se contente pas d’emprunter une de ces tendances, il fait une sorte de synthèse de toute la tradition mythique et littéraire du double en se rattachant tour à tour à la vision du romantisme, à l’incertitude angoissante de l’identité, à la vision mythique de la multiplicité, tout en utilisant les caractéristiques du double, de la confusion, des quiproquos et de la dualité de l’être.

Mais il nous semble que les figures du double utilisées par Tournier expriment plus spécifiquement le désir d’une fusion totale avec un être et l’impossibilité de cette démarche fusionnelle. L’existence incontestable de la différence de l’autre ne permet pas cette fusion nostalgique. Face à cette séparation inévitable, les héros tourniériens manifestent leur volonté de dominer la condition humaine en fabricant un double identique qui abolit la différence, qui permet une relation fusionnelle et qui assure la protection. Pour accéder à l’analyse de ce double dans l’oeuvre de Tournier, nous limiterons notre champ d’investigation aux deux mouvements contradictoires qui animent la quête du double : celui centripète qui confine la recherche du double dans l’empire narcissique du moi, et celui centrifuge qui libère le sujet du double pour l’expansion du moi. Tous les deux suivent un mouvement dialectique qui tend à résoudre la contradiction, la différence et la séparation, selon leur propre logique : logique du Même et logique de l’Autre.

Cette thématique du double s’inscrit tout d’abord dans la structure oppositionnelle qui caractérise l’oeuvre de Tournier. Nous allons examiner succinctement la valeur et la fonction accordées à cette structure binaire de l’oeuvre.

Notes
102.

Souligné par René Zazzo dans Le paradoxe des jumeaux, op, cit.

103.

Voir son article sur le “double” dans Dictionnaire des mythes littéraires, sous la direction de P. Brunel, Editions du Rocher, 1994, pp. 492-531.