1-1 :Le signe du double dans la structure oppositionnelle des romans.

Les textes de Tournier sont hantés par le signe du double104. Dès la première lecture de Vendredi ou les limbes du Pacifique, du Roi des Aulnes, des Météores, ou encore des nouvelles du Coq de bruyères, l’omniprésence du thème du double est immédiatement confirmée par la présence de couples duels : Robinson, Tiffauges, Gilles sont tous attachés à un deuxièmepersonnage dont le destin est parallèle. Ce qui est intéressant, c’est le caractère antagoniste de ces protagonistes qui accentue à la fois l’opposition, l’hostilité et la complémentaritéde chaque partie.

Ces couples constitués par des éléments opposés conduisent, par ailleurs, le thème de la dualité.En effet, la pensée binaireest très présente dans les textes de Tournier, en s’organisant en systèmes multiples de ressemblance et de différence, d’opposition et de complémentarité. Cette combinaison de la dualité et de l’unité dicte l’organisation même des récits : la structure binaire oppose le règne animal et celui végétal («La famille d’Adam»), l’ange et le démon (Gilles et Jeanne), le signe et l’image (La Goutte d’or),le sédentarisme et le nomadisme (Météores), le monde féminin et masculin («Tupik»), etc.

La structure oppositionnelle tisse la plupart des récits tourniériens. Par exemple, La Goutte d’or distingue la vie d’Idriss au Sahara et en France, tout en développant l’opposition de la perception de l’image en Orient et en Occident : la croyance saharienne dans le pouvoir maléfique de l’image s’oppose à la culture occidentale où l’image surabondante gagne une dimension surréelle. Idriss, parti en France pour récupérer sa photo, se perd complètement dans des flots d’images trompeuses.

Le roman Gilles et Jeanne est centré sur les deux figures antithétiques mi-légendaires et mi-historiques que sont la Pucelle d’Orléans et Gilles de Rais. A partir de ces figures contradictoires, la Sainte et le Bourreau, Tournier élabore un parallèle entre la vie de Jeanne et celle de Gilles qui conduit à la mort identique des deux personnages, de telle sorte que la vie et la mort de Jeanne annoncent et expliquent celle de Gilles. Ce parallélisme recherché entre la Sainte et le Bourreau fait coïncider l’innocence et le sacrifice de Jeanne, avec la descente aux enfers et les crimes ignobles de Gilles. Dans ce roman, l’auteur accentue la ressemblance des éléments opposés et la proximité surprenante des contraires, en brouillant volontairement les modèles binaires.

Les nouvelles du Coq de bruyère sont également dans la lignée de cette structure oppositionnelle : «La famille Adam» est divisée en deux mondes distincts, l’un masculin, l’autre féminin, tout comme l’histoire de Mélanie dans la «jeune fille et la mort». Les deux récits initiatiques «Amandine et deux jardins» et «Tupik» reprennent cette structure divisée en deux mondes. De la même manière, «La fugue du petit Poucet» oppose le monde végétal de la forêt et le monde moderne de l’électronique, et «L’aire du Muguet» relate l’opposition entre nomade et sédentaire.

Nous allons voir quelques exemples de l’agencement binaire de la construction du récit tourniérien pour mieux nous rendre compte de la présence permanente du système d’opposition et de son rôle. Dès Vendredi ou les limbes du Pacifique, le système d’oppositions apparaît aux niveaux structural, temporel, narratif et thématique qui constituent ainsi une véritable quête du système duel, de telle sorte que nous pourrions presque faire de l’oeuvre de Tournier une lecture qui se réfère uniquement au double 105.

Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, tout peut se lire sous le signe du double contradictoire : Robinson-puritain / Vendredi-primitif, Robinson-civilisé/ Vendredi-sauvage, espace de profondeur (souille, grotte) / espace de surface (arbre, roche), les six premiers chapitres avant l’arrivée de Vendredi / les six derniers chapitres après l’arrivée de Vendredi, le temps historique («l’île administrée») des premiers chapitres / le temps mythique («circulaire») des derniers chapitres, la terre / l’air, le bas / le haut, etc. Le signe du double est présent jusqu’aux moindres détails, et même dans le nombre d’événements ou de protagonistes (2) : les deux arrivées des Indiens, les deux sortes de rats, les deux bateaux... etc., comme si le roman était véritablement portépar le nombre deux.

Dans Le Roi des Aulnes, le signe du double se répand avec complexité, en créant une véritable architecture de correspondances à l’aide de «‘symétries, d’inversions, de permutations, de superpositions’ 106«. Cette complexité structurale demande une lecture attentive, poussant le lecteur à un mouvement de va et vient pour retrouver les thèmes initiaux et leurs déclinaisons.

Dans ce roman où les résonances thématiques se multiplient, nous pouvons distinguer deux parties : la vie d’Abel Tiffauges en France, où il est garagiste à la Porte-des-Ternes, et sa vie en Prusse Orientale. Tous les supports d’opposition sont présentés dans les premiers chapitres où le protagoniste dévoile son aspiration pour l’ogre, pour la phorie et pourla chasse aux enfants. La période de la Prusse Orientale permet la réalisation de ses fantasmes, un passage de l’imaginaire au réel, tel un récit oraculaire107, en suivantle mécanisme d’imitation et d’inversion. Entre de nombreux thèmes ou images qui montrent ce processus, l’image de la phorie est une véritable pierre de touche. Car non seulement la phorie salvatrice à l’image de Saint-Christophe se renverse en phorie maléfique du Roi des Aulnes – en donnant lien à toute une série d’oppositions entre «servir»/ «asservir», «porter» / «emporter», etc.-, mais surtout elle engendre de multiples signes de similitudes et d’oppositions. Par exemple,la Napola et le collège Saint-Christophe présentent un parallèle explicite : ces deux lieux appartiennent au monde des enfants, sont destinés à l’enseignement d’une discipline rigoureuse (catholicisme / nazisme) et sont gouvernés par des hommes austères (religieux / soldats). Cependant, cette similitude de l’apparence accentue l’opposition fondamentale qui sépare ces deux mondes : le monde du Porte-Glaive de Napola s’oppose diaboliquement à celui du Porte-enfant de Saint-Christophe.

Les multiples épisodes qui s’entrecroisent, qui se font échos 108 et les thèmes qui s’entrelacent, offrent un grand jeu de correspondances et de déchiffrement de leur combinatoires. Mais cela ne fait pas oublier le grand mouvement de «deux» qui anime le livre : le temps se devise en deux, en montrant le conflit entre l’histoire et le mythe, l’espace montre également les deux faces de l’Allemagne (officielle, représentée par le nazisme / souterraine, révélée par l’enfant juif), et les signes du double se multiplient dans les deux Canada, dans les deux types de cheveux et de douche, etc., comme si toute l’histoire était écrite deux fois ; par Tiffauges selon sa propre vision symbolique, par Ephraïm selon la vision historique. Dans les pages finales où tombe le masque de l’Histoire, le roman procède à un mouvement vers Un et fait converger tous les parcours jusqu’alors divergents.

Le roman Les Météores est marqué plus que tout autre récit par le signe du double, et est centré sur la problématique du phénomène gémellaire. La première division - la plus explicite- du roman est l’éclatement de la cellule gémellaire qui transforme le mythe de Narcisse en celui d’Ulysse : les premiers chapitres (de 1 à 7) présentent le bonheur gémellaire vécu narcissiquement, les suivants (de 8 à 14) montrent l’opposition des jumeaux qui conduit à la destruction de la cellule gémellaire, qui se traduit par la tentative de mariage et de départ de Jean. Les chapitres suivants (de 15 à 22) narrent le voyage, la quête de Paul pour retrouver son jumeau perdu, en remplaçant la sédentarité gémellaire de la première période par le nomadisme voyageur. L’ultime chapitre du roman s’ouvre vers une nouvelle gémellité, une réédification du moi multiple.

Cette structure binaire est accentuée par l’opposition systématique de Jean et de Paul, qui s’étend jusqu’aux moindres détails : la double vie d’Edouard (Paris / Bretagne), la double disposition des Pierres Sonnantes (le monde des ouvriers / le monde des enfants innocents), les deux sortes d’usine (ourdissage / cardage), les deux sortes de mère (Maria-Barbara / Méline).

Ainsi, la structure d’opposition prend une importance capitale dans l’oeuvre de Tournier. Elle accentue la dualité des concepts contradictoires, mais souligne aussi leur complémentarité. Ce modèle binaire fait ressortir la problématique entre la dualité et l’unité. Une telle structure est en fin de compte stratégique, dans la mesure où les séries d’oppositions créent la tension, font rebondir les récits et leur permettent d’avancer plus dynamiquement. C’est pourquoi Colin Davis signale l’importance de la structure oppositionnelle qui est « ‘une porteuse de sens qui fait qu’une histoire est racontable ’ 109 ».

Par ailleurs, la particularité de l’oeuvre littéraire mythologique est d’établir le système d’oppositions afin de fournir ‘« un modèle logique pour résoudre une contradiction’ 110 », ce qui constitue la structure dialectique du récit mythique. Grâce à ce système d’oppositions et sa transformation dans les différentes oeuvres, nous pouvons saisir le changement des modèles de résolutions et par là évaluer l’évolution thématique. Dans cette optique, Les Météores reprennent, dans la démarche fusionnelle de Paul avec son frère identique, le thème du refus de la séparation entre moi et autre, mais en l’orientant vers une thématique nouvelle de l’unicité de l’homme. Ce léger changement amène un nouveau mode de résolution du problème de la séparation que nous analyserons tout au long de ce chapitre.

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Dans ce roman, le thème du double se développe dans la figure emblématique des jumeaux, tout en ouvrant l’horizon vers le mythe des Gémeaux. Le glissement du double dans la forme des jumeaux apporte au roman la possibilité de concrétiser la problématique du double réel, c’est-à-dire la duplication de l’unique et par là pose la question centrale de l’unicité de l’individu. Cette question sur l’unité et l’identité de l’être que les jumeaux suscitent appelle la fusion nostalgique de l’Autre et du Même, mais aussi l’effroi devant un double semblable qui menace l’unicité et l’identité du moi. La question du double dans Les Météores s’oriente ainsi vers le dilemme existentiel de l’identité du moi et de celle de l’autre.

Pour le mettre en scène, le roman met en tension deux désirs opposés : celui de Paul qui est enfermé dans son narcissisme primaire et celui de Jean qui veut s’ouvrir vers le monde extérieur. De cette manière, l’expérience du double est ressentie différemment. Pour Paul, le double prend une valeur fondamentale puisqu’il rassure son narcissisme, faisant coïncider l’amour de soi et celui de l’autre. Contrairement à Paul, l’expérience du double est angoissante et dépersonnalisante pour Jean. Cette opposition met en évidence l’existence indépendante de chaque membre de la cellule gémellaire, ce qui conduit inévitablement à la dispersion de la relation gémellaire. La longue errance de Paul qui arrive enfin à reconnaître et à accepter la différence de son frère identique se rapproche de l’initiation d’un Narcisse qui s’ouvre vers l’Autre.

Selon nous, le génie de Tournier réside pour partie dans sa manière de mêler les données traditionnelles et les études psychologiques 111 sur les jumeaux. Il parvient ainsi à orienter son récit vers la question de l’identité qui aboutit curieusement à une fin mythique qui abolit la limite de l’être dans sa fusion avec le cosmos. La richesse thématique de la figure des jumeaux utilisée dans l’oeuvre de Tournier nous conduira d’abord à analyser les différentes significations attribuées aux jumeaux. Cela nous permettra ensuite de mieux comprendre comment la fin du roman acquiert une dimension mythique.

Notes
104.

Pour une étude approfondie de la structure binaire, voir l’étude de Jacques Poirier, surtout son deuxième chapitre intitulé « Temps double et espace biparti », in “Le thème du double et les structures binaires dans l’oeuvre de M. Tournier”, op, cit.

105.

Sa réécriture mythique ou légendaire elle même porte la même question du double par son intertexualité. Les relations d’intertextualité entre Robinson Crusoé de Daniel Defoe et Vendredi ou les limbes du Pacifique de Tournier ont déjà fait l’objet de nombreuses analyses. Voir notamment l’étude de Lynn Salkin Sbiroli, M. Tournier : la séduction du jeu, Edition Slatkine, Genève-Paris, 1987 et celle de Jean-Bernard Vray, Michel Tournier et l’écriture seconde, op, cit.,

106.

Jean-Marie Magnan, “L’amour-ogre”, La quinzaine littéraire, n° 103, oct, 1970.

107.

Arlette Bouloumié signale le lien entre la structure oraculaire des romans de Tournier et le thème du double, in Michel Tournier. Le roman mythologique, op, cit., pp. 147-149.

108.

Sur la symétrie et la correspondance des images du Roi des Aulnes, voir l’étude d’Arlette Bouloumié, M. Tournier, le roman mythologique, op, cit., pp. 73-81.

109.

Colin Davis, “L’empire du moi : « Aventure africaine » et l’éthique de Tournier”, Revue des sciences humaines,n° 232, oct-dec, 1993,p. 39.

110.

C. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, op, cit., p, 264.

111.

Notamment celles de René Zazzo (Les jumeaux, le couple et la personne, Le paradoxe des jumeaux) et de Jacques Lacan (“Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je”, in Ecrits 1).