Tournier, avec ses jumeaux Jean et Paul dans Les Météores, reprend les rêveries sur le mythe gémellaire nourries de légendes et de mythes grecs et judéo-chrétiens. La première caractéristique concernant le mythe gémellaire est sans conteste la référence à l’origine qu’il évoque. Avec leur ressemblance symbolique, les jumeaux jouent un rôle important dans les histoires rapportant la création du monde et de l’humanité.
De nombreux mythologues, pour ne pas dire tous, rapportent l’idée d’un « commencement » où régnait une plénitude originelle dans laquelle la Terre et le Ciel fusionnaient. Cette fusion originelle a tout d’abord été figurée dans la bisexualité de la divinité. Par exemple, le dieu iranien du temps illimité, Zervan 112, est un être androgyne qui donne naissance aux deux frères jumeaux, Ormuzd et Ahriman, le dieu du «bien» et le dieu du «mal», le dieu de la «lumière» et celui des «ténèbres». Ici se noue une surdétermination typique : naissance gémellaire à partir d’un principe de bisexualité divine. Nous remarquons très souvent que, dans l’histoire des religions, l’androgynité du dieu primordial qui incarne l’unité, la plénitude et l’union duelle, en somme la totalité de l’être, génère un couple gémellaire. La réversibilité des deux figures, androgynité et gémellité, donne l’occasion aux jumeaux de revêtir le symbolisme de la plénitude, comme le signale Jean Libis dans son livre, Le mythe de l’androgyne : «‘l’androgyne initial engendre le couple, qui tend à son tour à la reconstitution de la fusion originelle’ 113«. Ainsi, en Inde, le couple divin le plus important, Shiva-Kâli, est souvent assimilé à un être unique. Tournier reprend cette idée de plénitude originelle des jumeaux à travers la période fusionnelle de Jean et Paul.
Le deuxième trait caractéristique des jumeaux réside dans leur rapport au temps et à l’espace. En incarnant une parfaite ubiquité114, avec le dédoublement d’un même être qui occupe deux espaces distincts à la fois, les jumeaux deviennent dans les mythes la cause d’étonnants phénomènes spatiaux, de telle sorte qu’ils sont perçus comme «‘maître des météores, de la pluie et du beau temps’». De là, on leur attribuait le pouvoir de la fécondité 115. Rappelons aussi que le célèbre anthropologue écossais Randel Harris 116 démontre le lien entre les jumeaux et leur pouvoir météorologique au niveau de la croyance ancienne. Il explique que dans les populations primitives, la fécondité féminine était directement assimilée à la fertilité de la terre. La mère des jumeaux avait donc un pouvoir de fécondité et de fertilité plus grand que la femme ordinaire. De là, le lien selon lequel les jumeaux eux-mêmes sont la cause de la pluie du ciel était établi chez les primitifs. Tournier, fidèle à cette pensée traditionnelle, conserve le lien intime des jumeaux Jean et Paul avec les phénomènes météorologiques opposés : «‘Jean c’est la météorologie turbulente, la fuite, la liberté. Paul, c’est le temps sidéral, la quête de l’éternité’ 117«. Cette opposition jalonnera leur long voyage qui peut être rapproché d’une tentative de fusion impossible des deux sortes de temps. Nous verrons plus tard, l’importance cruciale de cette opposition du temps linéaire et du temps éternel qui organise toute la quête du double dans le roman.
Le troisième trait attribué aux jumeaux consiste également en leur rapport avec le temps. Harris observe que dans les légendes grecques, l’un des jumeaux célestes est mortel, l’autre immortel. Les Dioscures, ces jumeaux fabuleux, illustrent parfaitement ce temps divisé en deux : l’un des Dioscures, fils de Zeus, Pollux est immortel, l’autre, Castor, fils de Tyndare, est mortel. La raison de cette différence tient d’abord à la double paternité supposée des jumeaux, humaine et divine. La naissance gémellaire, phénomène jugé hors norme, s’expliquerait sans doute par une paternité surnaturelle, anormale118.Cependant, ce temps divisé qu’incarnent les jumeaux se trouve également à l’origine de la croyance en une âme double qui subsiste encore de nos jours. Comme nous l’avons souligné, Otto Rank explique que le culte des jumeaux rend visible la structure duelle de l’âme, l’une mortelle, l’autre immortelle :
‘Le culte des jumeaux est une conséquence de la croyance en une âme double. Le culte gémellaire est la concrétisation mythique du motif du double. Ce motif émanait de la croyance en une âme double, l’une mortelle, l’autre immortelle 119.’Avec cette tradition, on peut interpréter la disparition de Jean dans Les Météores comme un agent qui permet de rétablir l’immortalité de l’âme gémellaire.
Le quatrième trait caractéristique du couple gémellaire se trouve dans la relation narcissique attribuée aux jumeaux. Puisque l’amour de l’autre revient à l’amour de soi-même, les jumeaux offrent le «‘fantasme de la duplication de l’unique’ 120«, en fournissant la réponse la plus sûre aux questions de la solitude et de l’éternité. L’amitié poussée à l’extrême des Dioscures peut être interprétée selon ce point de vue.
En rapport avec le narcissisme, les jumeaux symbolisent aussi, dans leur opposition, la dualité de l’être, en entraînant l’idée de conflit entre deux frères. La figure des frères ennemis traduit en fin de compte les aspirations opposées de l’homme. Cette dualité de l’être est exprimée dans Les Météores par l’opposition presque systématique de Jean et Paul, qui rappelle fortement celle de Robinson et Vendredi, établissant le parallèle entre les deux romans . Le mythe des jumeaux, qui représente dans son ambiguïté à la fois l’union et la séparation, suscite ainsi de nombreuses interprétations, car, comme le souligne R. Zazzo, les jumeaux identiques constituent «‘le cas limite, le cas pur d’une situation universelle ’ 121«,
Ainsi résumée, la figure des jumeaux identiques est développée aux niveaux ontologique et mythologique dans ce troisième grand roman de Tournier, car l’écrivain se sert du mythe des jumeaux pour pouvoir poser les questions essentielles de la destinée de l’homme, de sa quête du double, de son identité, de la nostalgie d’une impossible fusion.
Ces exemples de la divinité androgyne sont tirés de l’étude de M. Eliade, Méphistophélès et l’androgyne, Folio Essais, 1995, pp. 149-179.
Jean Libis, Le mythe de l’androgyne, Berg International, 1991, p. 34.
Cette ubiquité des jumeaux sera la source de multiples quiproquos qui alimentent l’intrigue dans de nombreuses comédies du 17e siècle.
L’histoire de Jacob, jumeau d’Esaü qui provoque la fécondation des vaches, illustre cette croyance.
Randel James Harris, The cult of the heavenly twins, Cambridge Press, 1906, cité dans M. Tournier, le roman mythologique d’Arlette Bouloumié, op, cit., p. 120.
Signalé par René Zazzo dans l’entretien avec M. Tournier, in Le paradoxe des jumeaux, op, cit., p. 68.
Signalons que de nombreux mythes reprennent cette idée du couple jumeaux composé de mortel / immortel : les deux jumeaux de Thèbes, fils d’Antiope, l’un Amphion est immortel, l’autre Zethus est mortel. De la même manière, les jumeaux d’Alcmène, l’un Hérklès, fils de Zeus, est immortel, l’autre Iphiclès, fils d’Amphitryon, est mortel.
Otto Rank, Don Juan et le double, Paris, Payot, 1973, p. 90.
Clément Rosset, Le réel et son double, op, cit., p. 94.
R. Zazzo, Le paradoxe des jumeaux, op, cit., p. 59.