2-1 : La fusion narcissique des jumeaux.

La nostalgie de fusion totale avec un être, ce fantasme gémellaire qui réapparaît de texte en texte dans l’oeuvre de Tournier, trouve son expression la plus forte dans Les Météores, avec les jumeaux identiques Jean et Paul. Le mode d’autosuffisance des jumeaux et l’image de l’union parfaite qu’ils dégagent ont de quoi faire rêver tout homme. La scène romanesque qui décrit ce couple soudé, uni dans une étreinte amoureuse, semble d’abord apporter une réponse satisfaisante à notre désir secret : trouver un autre pareil à soi qui protège à la fois de la solitude et de l’altérité. Parfaitement identiques, les jumeaux semblent échapper à la problématique du Même et de l’Autre, et, par là, ils peuvent être considérés comme modèle idéal pour ceux qui sont à la recherche d’un double qui offre un reflet de soi et une possibilité de retrouver une plénitude perdue.

La quête du double qui contamine tous les personnages des Météores semble se référer à ce modèle gémellaire, consistant à retrouver l’unité perdue, le moi non-divisé qui vit en parfaite symbiose avec un être pareil à moi. C’est dans ce sens là que leur recherche apparaît comme une quête d’un jumeau perdu. Alexandre, Edouard et Maria-Barbara, Ralph et Deborah, de même que Thomas Koussek, chacun cherche, dans la sexualité, dans l’amour conjugal ou dans la dimension religieuse, un double qui lui ressemble, un jumeau en somme.

Le caractère premier du bonheur gémellaire réside donc dans cette illusion d’une plénitude originelle, proche du monde des limbes matriciels. La préface qui ouvre le roman Les Météores est bien significative : «‘Il était une fois deux frères jumeaux, Jean et Paul. Ils étaient si semblables et si unis qu’on l’appelait Jean-Paul’ (M, 1)». Ce prénom composé qui peut désigner une seule personne souligne que chacun des deux jumeaux est perçu comme la moitié d’un unique individu.

Cet état fusionnel des jumeaux va être renforcé par trois facteurs essentiels : leur mère Maria-Barbara, leur sexualité autarcique et la pratique de leur langage secret. D’abord, Maria-Barbara, assumant le rôle symbolique de la mère protectrice, permet aux jumeaux de jouir de leur intimité en les protégeant de l’agression extérieure. Plus encore, elle est une sorte d’intermédiaire entre les jumeaux et le monde extérieur, de telle sorte qu’elle est une véritable motrice de la gémellité, tout en évitant à la cellule gémellaire de s’étouffer par elle-même. Après sa disparition, les jumeaux connaîtront, en l’absence d’un tel médiateur, une période d’exclusion complète du monde qui causera finalement l’autodestruction de la cellule gémellaire. Paul regrette la disparition de sa mère et reconnaît qu’elle était «la source vive» de la gémellité :

‘Maria-Barbara était notre lien. Le propre de notre enfance, c’était la possibilité de nous distraire l’un de l’autre, de nous oublier des journées entières, étant assurés de pouvoir retrouver à tout moment un commun port d’attache en Maria-Barbara. C’était elle la source vive où chacun de nous pouvait s’abreuver de gémellité sans se soucier de ce que faisait son frère-pareil (M, 364).’

Le caractère nostalgique et narcissique de l’intimité gémellaire se retrouve également dans leur sexualité. Le roman décrit les amours incestueux de Jean et Paul comme une passion autosuffisante. Nous pouvons tout d’abord rapprocher cette sexualité gémellaire de l’autosuffisance de l’Adam androgyne. Comme l’Adam primordial, la relation gémellaire permet de s’ouvrir à l’autre qui est finalement son alter ego 124 :

‘Rien n’est retenu, tout est donné, et pourtant rien n’est perdu, tout est gardé, dans un admirable équilibre entre l’autre et le même (M, 198).’

Cette sexualité autosuffisante élimine l’altérité, le changement et autrui. Par ce caractère d’inaltérabilité, Paul affirme que les jumeaux forment un couple stérile et éternel. Il croit que leur amour, entre éléments identiques, leur permet d’échapper au vieillissement, à la reproduction et par là à la mort.

Cette supériorité des jumeaux exprimée par Paul traduit le refus de la soumission au temps dialectique. Ce refus est renforcé par la position ovale de leur relation qui semble liée à un chemin régressif vers le ventre maternel 125 : ‘«La communion gémellaire nous place tête-bêche dans la position ovoïde qui fut celle du foetus double (M, 387)’». A cette position du foetus retrouvée s’ajoute la volonté de fuir le monde extérieur. Car avant de se livrer à la communion séminale, Paul se charge d’effectuer un «exorcisme» purificatoire :

‘Cette manière d’exorcisme, c’était un rite et une nécessité à la fois, parce qu’après avoir erré séparément le temps d’une journée, il nous fallait pour retrouver notre fonds commun, pour que chacun de nous regagnât ce port d’attache qu’était pour lui son frère-pareil, un effort de purification, (...) dépouillant son frère-pareil pour le rendre identique à lui-même (M, 272).’

L’étreinte gémellaire marque ainsi le refus du temps, du monde extérieur, en reconstituant l’oeuf gémellaire comme l’état fusionnel avec la mère. Par ce caractère régressif et narcissique, la sexualité gémellaire est sans perte, mais également sans création. Paul indique que la destinée du couple gémellaire «‘est fixée une fois pour toutes dans le sens de l’éternité et de l’immobilité. Couple soudé, il ne saurait bouger, souffrir, ni créer (M, 388)’». S’ajoutant au rôle de la mère et à la sexualité autosuffisante, le langage des jumeaux renforce amplement l’intimité gémellaire.

Notes
124.

L’amour incestueux des jumeaux qui fait coïncider l’amour de soi et l’amour de l’autre peut être perçu comme un “auto-érotisme” (signalé notamment par Jacques Poirier, “Le thème du double et les structures binaires dans l’oeuvre de M. Tournier”, op, cit., p. 361.)

125.

Guy Rosolato souligne le fantasme du retour au ventre maternel, latent dans le narcissisme primaire. Voir l’article cité. “Le narcissisme”, op, cit., p. 14.