(3) : Alexandre-Daniel : la quête d’un double-fils dans l’homosexualité.

Avec Alexandre, l’oeuvre met en scène un couple homosexuel à la quête du double jumeau. Alexandre est le personnage le plus provocant de toute l’oeuvre de Tournier, mais aussi sans doute le plus lucide. Avec lui, le lien entre le double et le narcissisme ne peut être plus clair.

La recherche du double commence d’abord dans la quête d’une ressemblance physique. Pour abolir la différence évidente, Alexandre impose à Daniel de s’habiller en dandy, comme lui-même. Cependant, ce désir de ressemblance ne s’arrête pas au niveau physique, il se développe dans le sens d’une vampirisation et d’une appropriation de l’autre. Le rêve d’Alexandre de trouver un être identique à lui-même le conduit à concevoir Daniel comme son «fils-jumeau», qui devient finalement lui-même :

‘Petit Daniel, quand dénaissant tu choiras dans mon sein, (...) tu ne seras pas mon amant --mot grotesque qui pue le couple hétéro--, tu ne seras même pas mon jeune frère, tu seras moi-même (M, 249).’

Ce qu’il aime chez Daniel, c’est sa propre image de trente ans plus tôt. Sur ce point, Alexandre révèle parfaitement son narcissisme qui motive sa recherche du double : rendre l’autre identique à soi pour qu’il soit son miroir, qui, par ailleurs, reflète son image de jeunesse. Le désir d’éternité se fait sentir dans sa volonté. Cette démarche d’Alexandre est l’exemple typique du Narcisse pour qui l’autre n’existe que pour servir son reflet :

‘Narcisse avait une soeur jumelle dont il était épris. Cette soeur étant morte, il alla contempler dans une fontaine sa propre image pour y trouver la disparue. Le dédoublement pour Narcisse, comme pour Adam, c’est la recherche de l’autre pour l’accomplissement de soi-même134.’

Ainsi, Daniel devient le miroir de Narcisse-Alexandre. Dans cette relation, l’image de la mère est latente. Sa mère, qui lui a donné le modèle idéal du couple, et qui est aussi la cause secrète de son homosexualité, alimente le rêve de gémellisation d’Alexandre. En sculptant son image dans la peau de l’autre, il s’identifie tour à tour à la mère, et au frère jumeau de son partenaire. De cette manière, il se condamne à s’enfermer dans son image, sans véritable ouverture sur l’autre. Dans cette identification successive, nous remarquons le goût d’Alexandre pour la substitution. Si l’on en croit l’analyse de Guy Rosolato sur la maîtrise absolue et la substitution liées au narcissisme 135, nous percevons chez Alexandre le lien entre l’image de sa mère et l’assimilation au rôle de la mère. Daniel est cet objet qui lui permet de se guérir, et de se substituer à l’objet perdu.

Cependant, le couple homosexuel est celui qui réalise le plus près le fantasme gémellaire qui résout, d’une part, le problème du temps par son refus de «la voie utilitaire» de la procréation, et, d’autre part, la question de la solitude par la gémellisation.Pour parvenir à cette gémellisation, Alexandre se livre à l’étrange transformation de son lit en ventre maternel. Cette métamorphose révèle le moteur de la solitude éprouvée par Alexandre, et met en évidence l’importance de la séparation d’avec le corps maternel perçue comme une blessure, point commun de tous les personnages tourniériens. La solitude d’Alexandre vient de la séparation d’avec les limbes originelles (le ventre maternel), et la naissance est perçue comme un exil. Ce sentiment d’être exilé par la naissance se manifeste dans l’interprétation du mot «exister» en «sistere ex», qui renverse l’ordre du mot et le traduit comme «‘être assis dehors, être né’ (M, 247)136«. Pour retrouver les limbes matricielles, Alexandre assimile le lit à un ventre maternel, et s’en fait le foetus, en inventant le mot «dénaître». Ce rêve de la régression vécu solitairementse développe en fantasme gémellaire par la rencontre avec Daniel. Car, glissant dans le lit d’Alexandre, Daniel devient son frère jumeau, réalisant la communion fraternelle :

‘Fraternel. Le grand mot est tombé de ma plume. Car le lit est le ventre maternel, l’homme qui vient, dénaissant, m’y rejoindre ne peut être que mon frère. Frère jumeau, s’entend (M, 249).’

Pour Alexandre, narcissique, homosexuel, cette union gémellaire est une relation idéale. Car elle lui permet de résoudre le problème d’autrui, de la reproduction et du temps. L’union gémellaire, étant stérile mais éternelle en échappant au vieillissement et à la reproduction, lui fournit un élément excellent pour revendiquer la supériorité de l’homosexuel face à l’hétérosexuel. Cependant, ce rêve n’aboutit pas à l’éternité gémellaire, à cause de la mort de Daniel, d’une part, et de sa lucidité, d’autre part. Par la mort de Daniel, la solitude l’envahit, ainsi que l’échec de toutes ses tentatives d’accéder au rêve gémellaire : ‘« le dandy des gadoues avait cru follement échapper à son destin. Il avait sécrété autour de lui un milieu amical, voire amoureux, à la faveur d’une brève embellie de son ciel’ (M, 336) ». Sa lucidité entrevoit également que son rêve est voué à l’échec. Car il sait que le fantasme gémellaire n’est pas destiné aux individus singuliers. Quand, vers sa fin, il découvre les jumeaux en position ovoïde, il ressent une solitude irrémédiable et par là l’échec définitif de sa quête d’un double jumeau :

‘La gémellité m’a rejeté, parce qu’elle est plénitude, entière suffisance, cellule close sur elle-même. Je suis dehors. Je suis à la porte. Ces enfants n’ont pas besoin de moi. Ils n’ont besoin de personne (M, 385). ’

L’échec d’Alexandre et sa mort, qui survient juste après cette découverte, est une preuve éclatante de l’impossibilité et du danger de la quête du double narcissique. Cela rejoint l’analyse de Clément Rosset qui voit le phénomène de double comme l’expression angoissante de l’unicité de l’être : en tant qu’unique, l’homme est voué à la disparition. C’est cette fugacité de l’homme qui motive la quête du double, mais, c’est aussi cette unicité de l’homme qui empêche la réalisation du double :

‘Le vrai malheur, dans le dédoublement de personnalité, est au fond de ne jamais pouvoir vraiment se dédoubler : le double manque à celui que le double hante137.’

Ainsi tous les couples qui, dans Les Météores, cherchent un double identique sont voués à l’échec, tout comme Jean et Paul. Une vision lucide, mais tragique, de Tournier émerge des mésaventures de ces couples, comme si l’écrivain voulait confirmer le sens du mot «utopie» : un non-lieu qui signifie «en aucun lieu», autrement dit, «nulle part». Ces échecs annoncent par ailleurs le fantasme d’appropriation qui se termine par l’impossibilité de réduire l’autre au même, l’impossibilité d’échapper au temps et l’impossibilité de reconstruire l’unité primordiale, sans une évolutionémotionnelle et spirituelle. La référence du mythe gémellaire demeure comme un rêve idéal, mais fantastique, sans pouvoir apporter une dimension mythique exemplaire pour la quête du double dans le couple.

Notes
134.

R. Zazzo, “Les couples, les jumeaux”, La Nef, février-mai, 1972, p. 159.

135.

Guy Rosolato, “Le narcissisme”, op, cit., p. 15. Il signale que tout manque produit une « blessure narcissique ».

136.

Nous remarquons que ce jeu de mots est déjà utilisé dans Vendredi ou les limbes du Pacifique pour illustrer le processus d’identification de Robinson avec l’île. Pour Robinson, le “sistere ex” est à la base de la suppression de l’intériorité et de la relativité qui permet de douter de ses sens en l’absence d’autrui (p, 129). Pour Alexandre, il est la cause de la solitude, perçue comme une séparation d’avec l’univers maternel. Cette reprise de ses propres écrits, et leur transformation, constituent une des caractéristiques de l’écriture tourniérienne, et construisent son intertextualité interne. Elle sera étudiée plus longuement dans le chapitre « Le miroir narcissique ou la dimension de l’autoportrait » de la partie 3.

137.

Clément Rosset, Le réel et son double, op, cit., p. 94.