La figure des jumeaux symbolise également les oppositions internes de l’homme, sa déchirure, son écartèlement entre l’idéal et la réalité, entre moi et autrui. Tournier met l’accent sur le thème du double antithétique au sein du couple identique pour mieux illustrer la dualité inhérente de l’homme. Pour ce faire, Tournier part d’abord de la réalité du couple jumeaux, en reprenant l’idée de Zazzo selon laquelle les jumeaux forment un couple et en tant que couple, la tension interne et le partage des rôles, avec des caractères bien différents, sont inévitables :
‘On ne peut considérer l’histoire des deux jumeaux comme le déroulement indépendant de deux vies parallèles. Ils font couple. Et le couple, en tant que tel, par ses lois internes d’organisations, d’équilibre, de développement, agit en général de façon différenciatrice sur les deux éléments qui le composent146.’Zazzo cite, dans le même ouvrage, l’observation de Von Bracken sur la différenciation des rôles chez les jumeaux, qui peuvent être grossièrement «ministre des affaires étrangères» et «ministre de l’intérieur», ou «dominant» et «dominé». Partant de ce schéma, les jumeaux de Tournier forment le couple opposé : Paul- conservateur-le gardien et Jean-extérieur-le subversif. Paul qui est «sûr de lui, volontaire et impérieux» s’oppose à Jean qui est vulnérable et moins assuré. Par cette opposition, c’est Paul qui assure et domine la cellule gémellaire, tandis que Jean est partagé constamment entre le désir du bonheur immobile de la gémellité, et de la vie turbulente du singulier. Cette opposition des différents caractères, qui s’appuie sur l’observation scientifique, annonce la division fatale du couple. Par exemple, Jean multiplie les efforts pour se différencier de Paul, comme le refus des vêtements identiques, du jeu de Bep (le jeu gémellaire où s’inscrit la cryptophasie) et des fiançailles avec Sophie, marquant par là ses tentatives d’échapper à l’emprise gémellaire. Cependant, ses préférences pour la marée basse, le ciel brouillé des météores et le cardage, contraires à celles de Paul qui affectionne la marée haute, le ciel mathématique des astres et l’ourdissage, symbolisent plus profondément sa complémentarité antithétique, inscrite dans la nature humaine. Car c’est précisément en montrant le même intérêt pour des phénomènes identiques (marée, ciel) qu’apparaît la divergence de leurs préférences. Pour cette raison, l’opposition des jumeaux symbolise les deux versants de l’Un qui sont étroitement liés.
Cependant, dans les multiples oppositions qui symbolisent la dualité de pensée et qui sont décrites d’une façon très systématique, nous remarquons que la conception du temps constitue le noyau de toutes les oppositions entre Jean et Paul. Le temps astral de Paul s’oppose au temps météorologique de Jean, et toutes les autres oppositions sont une variété de cette opposition du temps. Par exemple, Paul aime la marée haute, car elle reflète son image «‘d’homme de la pleine mer», «l’homme de toutes les plénitudes, de toutes les fidélités ’(M, 178)». Il y voit le flot nourricier qui apaise. Par contre, Jean aime la marée basse, ce «‘cri silencieux d’abandon et de frustration qui montait des sols marins découverts’ (M, 176)» et tout ce qui symbolise le vide et l’absence. Paul s’intéresse au «‘système astronomique, une régularité mathématique, intelligible jusqu’à l’os’ (M, 175)», Jean, au contraire, préfère l’irrégularité qui intervient soudain pour perturber cette mathématique des astres. De là vient la divergence de leur appréciation du ciel : Paul aime «le ciel mathématique des astres», Jean «le ciel brouillé des météores». Ainsi, Paul est comparé à Phileas Fogg, dans Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne, qui incarne «une horloge vivante», et Jean est assimilé à Passepartout qui incarne le caprice du ciel, de la pluie et du beau temps.
Ainsi, toutes ces oppositions sont liées à la question du temps. Le temps régulier et éternel de Paul s’oppose au temps capricieux et linéaire de Jean. Cette opposition évoque, par ailleurs, le temps mythique et le temps romanesque mis en tension dans les récits tourniériens. Comme le mythe, l’aspiration de Paul consiste à garder l’immobilité, l’inaltérabilité, l’éternité et par là, constitue un modèle immuable, une Vérité absolue au contraire du temps linéaire qui change et qui crée sans cesse une autre histoire, une autre vérité. La révolte de Jean est donc assimilable à celle d’un romancier qui s’oppose au modèle absolu qui nie la diversité des histoires individuelles :
‘Mais Paul se trompe, il me fait peur, il m’étouffe quand il prétend perpétuer indéfiniment cette enfance et en faire un absolu, un infini. La cellule gémellaire, c’est le contraire de l’existence, c’est la négation du temps, de l’histoire, des histoires, de toutes les vicissitudes –disputes, fatigues, trahisons, vieillissement- qu’acceptent d’entrée de jeu, et comme prix de la vie, ceux qui se lancent dans le grand fleuve dont les eaux mêlées roulent vers la mort. Entre l’immobilité inaltérable et l’impureté vivante, je choisis la vie (M, 274). ’Cette révolte et le départ de Jean, voulant vivre son histoire individuelle relative, créent la distance et l’écart par rapport au modèle mythique et régressif, de Paul. En ce sens, toute l’histoire des jumeaux, et notamment leur voyage, correspond, en fin de compte, à la mise en fiction de la fusion, de la séparation et de la tension entre deux optiques antithétiques du temps et de l’Histoire. Cette tension est précisément celle de l’écriture tourniérienne qui cherche à la fois à former un récit qui soit en même temps mythique et romanesque. Ainsi, le voyage de Paul sur les traces de Jean peut être lié à l’aventure d’un écrivain qui veut réconcilier le mythe et le roman dans sa double écriture.
Le conflit entre deux sortes de temps et entre deux aspects du ciel -régularité et irrégularité- ouvre sur un autre désaccord plus subtil qui accompagne tout le récit jusqu’à la mutilation de Paul,qui permet de réunir deux ciels dans son corps amputé. Le désaccord se manifeste au niveau du temps et la différence est une avance en faveur de Jean, comme le remarque Paul :
‘Le ciel brouillé des météores se permet une avance moyenne de vingt jours sur le ciel mathématique. (...). Cela signifie-t-il que Jean, ayant pris le parti de la pluie et du beau temps, aura toujours sur moi une avance irréductible ? Cela signifie-t-il qu’à moins de prendre à mon tours le parti des météores, je ne retrouverai jamais mon frère ? (M, 454-457)’Tout comme le ciel des astres qui est en retard de trois semaines par rapport au temps des météores, Paul, lancé sur les traces de son frère, aura toujours trois semaines de retard. Jean est ainsi vêtu du rôle du précurseur. Ce décalage du temps se retrouve dans la pendule et le baromètre de Jean qui précèdent toujours ceux de Paul. Seul le voyage permettra de faire coïncider ce décalage, voire de l’inverser. Car Paul, ce sédentaire, devient nomade et abandonne ainsi sa régularité pour prendre «le parti des météores», dans un voyage imprévisible sur les traces de son frère. Longtemps plus tard, à Venise, Paul pressent la possibilité de cette réunification par l’assimilation de l’imprévisibilité, caractéristique de Jean :
‘Retrouver Jean. Le faire revenir à Bep. Mais en formulant ce dessein, j’en vois un autre, incomparablement plus vaste et plus ambitieux, se profiler derrière lui : assurer ma mainmise sur la troposphère elle-même, dominer la météorologie, devenir le maître de la pluie et du beau temps (M, 449).’D’autres séries d’oppositions servent à accentuer l’antagonisme, toujours lié au temps, des deux personnalités. Par exemple, l’admiration de Paul pour l’ourdissage se retrouve dans son goût pour l’ordre, pour l’unité. Par contre, le cardage qui intéresse Jean est le symbole même de la vie, de la séparation et de la discordance. Paul trouve que la contradiction entre les deux activités illustre parfaitement les aspirations différentes qui le séparent de son frère :
‘L’ourdissage --qui est composition, accordement, réunion de centaines de fils couchés ensemble sur l’ensouple -- alors que le cardage est arrachement, discorde, dislocation brutalement obtenue avec deux tapis contraires et enchevêtrés de clous crochus (M, 273).’L’opposition des jumeaux se retrouve encore dans les thèmes de nomadisme /sédentarité, de l’historicité / éternité, en symbolisant la double face de l’Un ou la dualité de la pensée. La division de l’unité se retrouve jusqu’en Allemagne coupée en deux où s’accomplit la mutilation de Paul. En prenant Berlin comme décor de la réunification des jumeaux séparés, Tournier interprète l’Histoire avec le symbolisme du mythe :
‘(...) Berlin, (...) cette pseudocapitale, absurde et tragique symbole de la coupure par la guerre idéologique entre l’est et l’ouest. J’en ai fait sans grande difficulté le point final du grand voyage initiatique des Météores, celui où Paul croit retrouver son frère Jean, et vient y subir les mutilations rituelles qui vont préparer son apothéose météorologique. (...). Roman apparemment historique Les Météores élève l’événement à la puissance mythologique en effectuant une déduction romanesque de l’Histoire (VP, 134-135).’Ainsi, Berlin porte l’image mythique des jumeaux-ennemis et l’histoire romanesque de Jean et Paul s’intègre au mouvement de l’Histoire. La mutilation de Paul traversant le mur de Berlin et la disparition définitive de Jean dans cette ville, ces deux incidents dramatiques qui constitueront le préambule nécessaire à leurs retrouvailles symboliques, nous permettent d’établir une liaison avec l’histoire douloureuse de la séparation et de la réunion d’un pays cher à Tournier, l’Allemagne.
L’opposition des jumeaux peut être illustrée par les couples ci-dessous :
| Jean | Paul |
| Marée basse (vide) | Marée hausse (plénitude) |
| Ciel des météores | Ciel des astres |
| Gauche | Droite |
| Caprice | Logique |
| Cardage (décomposition) | Ourdissage (composition) |
| Ulysse (nomade) | Narcisse(sédentaire) |
| Air | Terre |
| Centrifuge | Centripète |
| Historicité | Eternité |
| Profane | Sacré |
| Liberté | Fidélité |
| Séparation | Fusion |
| Roman | Mythe |
Ces oppositions systématiques sont autant complémentaires que duelles. La division de la plénitude qu’engendre l’opposition des jumeaux règne dans toute la structure des Météores, où les lieux, les épisodes et les personnages se dédoublent : Edouard avec sa vie divisée entre Paris (maîtresse) et Pierres Sonnantes (son épouse Maria-Barbara), ainsi que les deux sortes de mère, Maria-Barbara (symbole de mère féconde et de vie) et Méline (symbole de mère destructrice et de mort), démontrent ce processus de dédoublement.
Les modalités de la narration semblent aussi être dédoublés dans ce roman. Car le début du roman qui consiste à décrire le bonheur gémellaire est écrit à la troisième personne, accentuant ainsi l’objectivité de la scène décrite. Surviennent les quatre soliloques alternés des jumeaux dans le chapitre 8, pour mieux montrer l’intérieur du processus de différenciation qui ronge progressivement la cellule gémellaire. Ce double monologue illustre simultanément les sentiments divergents des jumeaux envers la gémellité : bonheur absolu pour Paul, et prison de l’altérité pour Jean.
En faisant alterner le «il» et le «je», Tournier parvient à éviter le retour au schéma traditionnel du romancier omniscient et à donner une forte crédibilité aux héros fictionnels.Cette dualité textuelle montre tour à tour le caractère antithétique et complémentaire des deux modes de narration. Serge Koster signale que le talent de Tournier réside dans cette union de deux types de narrations fort différentes :
‘Avec Tournier, l’objectif et le subjectif sont si imbriqués qu’ils accomplissent, comme au cour d’une expérience chimique et pourtant immatérielle, l’union du singulier et de l’universel, lesquels ne se mêlent et ne surgissent que si l’artiste est capable d’atteindre, par son style, à ce degré de profondeur qui fonde la fable et le mythe147. ’Ainsi, Tournier arrange des modes de narrations antagonistes qui rendent crédible le bonheur gémellaire et perceptible le développement de sa cassure, tout en usant du dispositif technique de double monologue. Cette écriture caractéristique de Tournier est une force d’unité de son récit qui invite le lecteur à se mettre face à face avec les personnages, tout en évitant un point de vue forcé et unilatéral du narrateur.
Nous avons vu l’idée de la division et de la dualité inévitable à travers la cassure de la cellule gémellaire. Cette dualité symbolise la coexistence de deux tendances en nous, mais aussi la présence inévitable de l’autre et son étrangeté. La série d’oppositions entre Jean et Paul, utilisées à cet effet, nous a révélé l’importance de la tension entre le temps mythique et le temps linéaire, ce qui nous incite à lire Les Météores comme une oeuvre évolutive qui a pris conscience de l’impasse du modèle mythique éternel.
L’idée de la séparation ainsi mise en avant, le voyage s’impose nécessairement comme la suite logique et dynamique de l’intrigue et de la thématique du roman.
R. Zazzo, Les jumeaux, le couple et la personne, P.U.F., 1991, p. 381.
Serge Koster, Michel Tournier, op, cit., p. 41. Cette étude de la narration de Tournier est déjà parue dans la revue Sud, numéro hors série “M. Tournier”, 1980, sous titre “L’imagination en pleine lumière : façon de conter”.