Si l’image de Narcisse illustre le bonheur d’avoir un double identique à soi, c’est l’image d’Ulysse qui, en ouvrant le grand voyage de Paul à la recherche du double disparu, incarne l’éclatement du double. Par le départ de Jean, les Pierres Sonnantes deviennent, pour Paul, un lieu de réminiscence, un lieu qui évoque sans cesse les souvenirs de son frère. Paul, s’il veut surmonter la tentation de la réclusion, n’a d’autre choix que de partir.
En ce qui concerne la manière de résoudre la tension thématique, il est intéressant de relever certains points communs entre Les Météores et Vendredi ou les limbes du Pacifique. Cette proximité apparaît explicitement d’abord dans la réflexion de Paul qui se compare à Robinson en raison de la solitude insurmontable causée par la disparition de son frère. Paul reprend mot pour mot les paroles de Robinson :
‘Chaque homme a besoin de ses semblables pour percevoir le monde extérieur dans sa totalité. Autrui lui donne l’échelle des choses éloignées et l’avertit que chaque objet possède une face qu’il ne peut voir de l’endroit où il se trouve, mais qui existe puisqu’elle apparaît à des témoins éloignés de lui. (...). La vision qu’aurait du monde un solitaire --sa pauvreté, son inconsistance-- sont proprement inimaginables. Cet homme ne vivrait pas sa vie, il la rêverait, il n’en aurait qu’un rêve impalpable, effiloché, évanescent (M, 421).’Avec cette reprise textuelle interne de l’oeuvre de Tournier -nous pouvons utiliser le terme «intertextualité interne», exploité par G. Genette-, l’aventure de Paul, qui vit sa condition de jumeau déparié comme une solitude absolue, entre dans la lignée des robinsonnades. La proximité des deux aventures se retrouve encore dans la manière d’accepter la vision opposée à soi. Comme Robinson, Paul s’arrache tout d’abord péniblement de son moi initial, et accède finalement à une réconciliation de deux tendances contradictoires. Les étapes successives de «désespoir-volonté de dominer l’autre-acceptation de l’autre» (par vampirisation), présentent une similitude de structure.
Chaque étape du voyage apportera un changement ou une modification chez Paul, ce qui évoque le concept de Bergson pour qui tout mouvement d’un être modifie inexorablement sa substance. Ce voyage commence à partir d’une ville symbolique, Venise, puis se développe d’île en île (Djerba, l’Islande et le Japon), et de l’ouest à l’est (du Japon vers l’Allemagne, en passant par le Canada). Chaque étape du voyage reprend les éléments significatifs des intimités gémellaires longuement narrées dans la première partie du roman, telles la cryptophasie, la relation cosmique des jumeaux et l’ubiquité, pour en montrer les changements progressifs, à mesure que Paul avance dans l’espace. Cette reprise a une fonction unifiante au niveau thématique, tout en intégrant de subtils changements qui conduisent l’évolution de Paul. Nous pouvons dresser un tableau qui montre la correspondance entre chaque étape du voyage, l’évolution de l’intimité gémellaire et le facteur donnant lieu à cette évolution 148 :
| Etape du voyage | Evolution de l’intimité gémellaire | Facteur d’évolution |
| Venise | La relation cosmique et la possibilité de synchronisation des deux ciels | La station météorologique |
| El Kantara | La conscience du danger de la fusion narcissique gémellaire | Le jardin de Deborah |
| Islande | La possibilité d’élever la langue gémellaire | La Pentecôte |
| Japon | La possibilité de vivre l’espace intergémellaire | Les jardins japonais |
| Canada | L’exemple de l’espace gémellaire dilaté | L’arpenteur et la Grande Prairie |
| Berlin | Le passage sacrificiel | Le tunnel et la mutilation |
| Pierres Sonnantes | Le retour et la réalisation de la gémellité avec le cosmos | Les jumelles |
Le mouvement progressif de chaque étape du voyage se rapproche d’une structure dialectique et initiatique qui veut résoudre les problèmes. Par ailleurs, la coïncidence du point de départ et de du point de retour à Pierres Sonnantes constitue une unité de lieu qui fait ressortir la continuité des thèmes et leur résolution.
Si nous résumons les problèmes de Paul, il s’agit de résoudre la rupture gémellaire qui le place dans une solitude irrémédiable, et de retrouver les intimités gémellaires sans la présence de Jean. Paul exprime le but de son aventure dans sa question fondamentale «Qui suis-je ?» :
‘Qui suis-je ? Une seule question, la seule qui comptera pour moi le jour où j’aurai renoncé à retrouver Jean : quelle différence fondamentale existe-t-il entre un jumeau déparié et un quelconque sans-pareil ? Ou en d’autres termes : la disparition de Jean devant être considérée comme acquise et définitive, comment vivre encore ma gémellité ? Comment assumer de façon active et vivante mon héritage gémellaire ? (M, 563). ’Cette question d’identité anime donc le voyage de Paul. Cela nous permet de lier le voyage et la découverte de soi, thème cher à Tournier149. Nous savons que chaque roman de Tournier comporte un voyage. Ce dispositif spatial propre aux récits tourniériens se rapproche du thème de l’initiation, dans le sens où le voyage modifie l’être par la vertu de la rupture qui pousse le voyageur à la rencontre de son moi oublié. C’est en ce sens que Marcel Brion signale que «‘tout voyage (...) est une initiation’» dans le but d’amener le voyageur «‘au centre de lui-même’ 150«.
Tournier rapproche lui-même ces deux termes, le voyage et l’initiation :
‘Le thème de voyage, déplacement dans l’espace assez important pour impliquer un changement de pays-- nous dit le dictionnaire, et nous sommes libres d’interpréter ce «dépaysement» dans un sens métaphorique et métaphysique151.’Ainsi, le voyage dans l’oeuvre de Tournier amène le voyageur plus haut et plus loin, «physiquement et métaphysiquement» et les lieux de passage sont les lieux de la métamorphose. Les images et les signes que reçoit Paul pendant son voyage sont en fin de compte sa propre image de jumeau déparié et l’image de son frère disparu. C’est en ce sens là que le voyage de Paul acquiert la dimension d’initiation qui consiste à découvrir son véritable moi et à coïncider avec son autre absolu, Jean.
Notre approche du voyage se résume sous deux angles, l’évolution de l’intimité gémellaire qui aboutit à une (re)naissance gémellaire par le biais de la mutilation, d’une part, et l’évolution qui ramène le voyageur au fond de soi-même pour se connaître, d’autre part. Chaque étape du voyage apportera la réponse adéquate à ces deux problématiques, surtout les deux villes symboliques, Venise et Tokyo, sur lesquelles nous allons centrer notre analyse.
Ainsi, par exemple, la station météorologique de Venise a permis de concevoir la réunion des deux ciels de Jean et Paul.
Concernant le rôle du voyage pour la découverte de soi, chacun des romans de Tournier comporte une errance qui confronte le héros à plusieurs images de lui-même et chaque lieu propose une réalisation partielle de son moi avant que le récit ne se termine sur une réconciliation (ou sur un dépérissement). Ainsi se présentent les voyages de Robinson, de Tiffauges, de Jean et Paul, d’Alexandre, d’Idriss et des Rois mages.
Marcel Brion, “Le voyage initiatique”, Tome 2 de l’Allemagne romantique, Albin Michel,1984, pp. 7-8.
M. Tournier, “En marge du romantisme allemand. Les voyages initiatiques”, Le monde, 10-20, janvier, 1977.