4-1 : Venise.

La première étape du grand voyage, Venise, est doublement significative. D’abord, elle résume l’histoire des jumeaux, de leur fusion à leur séparation, tout en annonçant le changement ultérieur de l’intimité gémellaire et la prise de conscience de l’identité chez Paul.

La gémellité spatiale de Venise avec Constantinople résume tout d’abord la relation gémellaire et les sentiments ambigus de l’amour et de la haine présents dans la gémellité. Car, comme l’explique Colombo, ingénieur de la station météorologique, Venise doit son existence et son équilibre à Constantinople qui était une sorte de cité jumelle, mais cette union se brise par la prise de Constantinople par les Turcs. La joie secrète que manifestent les vénitiens à l’égard de la mort de la cité jumelle montre la rivalité présente dans l’amour gémellaire :

‘On dirait que (les vénitiens) ont éprouvé une secrète satisfaction dans la mort de la soeur jumelle --certes plus riche, plus vénérable, plus religieuse-- mais sans laquelle ils n’auraient pas existé (M, 433).’

Cependant, la disparition de Constantinople devient la cause de l’anéantissement de Venise, car en perdant sa soeur jumelle, Venise perd l’équilibre et vit désormais comme un «corps sans âme». C’est sans doute d’où vient l’attirance et la répulsion dégagées par cette ville où «‘tout le monde vient, mais personne n’y reste’».

Venise est, par ailleurs, une «ville spéculaire» par la présence permanente de l’eau qui fonctionne comme un miroir. Dans cette ville qui est entourée de son propre reflet, Paul est initié par «la profusion des miroirs vénitiens» qui le chassent hors de sa propre image. Car le miroir vénitien qui expulse l’image vers l’extérieur suggère à Paul le nécessaire changement du regard s’il veut pouvoir sortir de l’enfermement narcissique du double. Le miroir fonctionne ici comme un outil de révélation, comme chez Robinson, car il est:

‘un miroir dérapant, distrayant, un miroir centrifuge qui chasse vers sa périphérie tout ce qui approche son foyer. (...). Avec un miroir vénitien, Narcisse était sauvé. Au lieu de rester englué à son propre reflet, il se serait levé, aurait serré sa ceinture, et il serait parti à travers le monde. On changeait le mythe : Narcisse devenait Ulysse, le juif errant, Marco Polo, Phileas Fogg...(M, 431). ’

Le changement du mythe de Narcisse en Ulysse rappelle la conversion ultérieure du regard de Paul qui couvre le monde entier, en s’échappant ainsi d’un regard obstinément centré sur soi.

Venise reprend également le thème du double par sa géographie comme si le roman était entièrement contaminé par le thème du double et de la gémellité. Paul observe en effet que la gémellité est déjà inscrite dans le plan de la ville :

‘Ce qui a retenu mon regard, ce fut au mur un plan de Venise. Je venais de reconnaître deux mains emboîtées --la droite au-dessus de la gauche-- séparées par le serpent bleu du Grand Canal. (...). Si j’avais eu le moindre doute sur la mission que j’étais venu accomplir à Venise, j’aurais dû me rendre à l’évidence : la clé gémellaire de cette ville m’était apportée dès mon arrivée, comme sur un coussin de velours (M, 426).’

Le regard de Paul qui veut trouver partout le thème gémellaire qui l’obsède, interprète également sous le signe du fantasme gémellaire «Mon évasion des Plombs de Venise», un chapitre des Mémoires de Casanova: «‘Sous l’empire de l’obscurité et de l’engourdissement, sa main droite croit reconnaître dans sa main gauche celle de son meilleur ami...mort. Il y a là une allusion balbutiante à la gémellité, et singulièrement à la gémellité dépariée’ (M, 437)».

Tout en reprenant le thème gémellaire, Venise offre à Paul l’occasion de traduire les caractères antithétiques des jumeaux en terme spatial, ce qui les lie à la réalité cosmique. Lors de sa visite à la station météorologique de Venise, Paul remarque la présence de deux ciels antagonistes –la troposphère imprévisible et le cadran solaire inaltérable- et formule son dessin «plus vaste et plus ambitieux» qui dépasse celui initial de retrouver Jean. Il veut dominer la météorologie et par là devenir lui-même le maître de la pluie et du beau temps. Pour ce faire, Paul se demande s’il ne faut pas prendre à son tour le partie des météores, au lieu de suivre obstinément la trace de Jean, puisque son frère le devance toujours de trois semaines. Cette réflexion laisse entrevoir un nouveau mode de réunification sur le plan symbolique : l’assimilation de la qualité de l’autre et par là son dépassement.

Suggérant ainsi un modèle fusionnel des deux aspects de la réalité cosmique intimement liés à leur gémellité, Venise offre à Paul l’occasion d’une première remise en question de son identité. Dès son arrivée dans cette ville, Paul ressent une «lueur aliénante» dans le regard du chasseur d’hôtel qui le prend pour Jean. Avec un pincement au coeur, il accepte le jeu de confusion : «‘Il connaissait Jean. Il me prenait pour mon frère. Que je le veuille ou non, il incarnait mon identité avec Jean’ (M, 425-426)». Le malentendu continu avec l’ingénieur Colombo qui lui dévoile le secret du miroir vénitien.

Cependant, ce jeu de confusion prend fin avec Hamida. Pour la première fois, Paul dissipe le malentendu et affirme son moi, car la parole d’approche de cette femme «je suis bien contente de te retrouver à Venise» le place en état de choc. Ce «tutoiement» inhabituel pour les jumeaux lui rappelle brutalement sa situation de jumeau déparié, proche de celle de sans-pareil, et son narcissisme est ébranlé par cette interpellation trop familière :

‘Ce qui me frappe le plus, c’est qu’elle m’a tutoyé. J’en suis stupéfié, abasourdi. (...). Parce que c’est la première fois qu’on me tutoie. Pendant toute son enfance Jean-Paul n’a entendu que le vous, car la fusion des jumeaux n’allait tout de même pas assez loin pour qu’on nous considérât comme un seul individu. Non, c’était plutôt l’inverse qui se produisait --je veut dire que même séparés l’un de l’autre, chacun s’entendait appeler vous, puisque ce qu’on lui disait concernait tout autant que lui son frère momentanément absent. (...), ce tu me blesse, parce que --trivial ou non-- il m’enfonce dans ma nouvelle condition de sans-pareil, et je me rebiffe de toutes mes forces (M, 451-452).’

Face au choc, Paul prend sa décision d’exister en tant que soi, en révélant son identité. Cela marque une étape importante du processus de refus de l’assimilation avec son frère et aussi la mort définitive de la cellule gémellaire. Car cette attitude de Paul qui commence à affirmer son identité traduit un changement radical face à la gémellité. Non seulement il accepte d’être unique152, mais aussi il se prépare à la rencontre de sa véritable image.

Ainsi, petit à petit, Paul prend conscience de la mort du couple-pareil qui va de pair avec un processus d’individualisation. Cependant, cette «individualisation» va dans le sens contraire de l’usage courant. Au lieu d’être Paul unique, il commence à être Jean-Paul, la duplication de Jean. Car, en échouant dans sa tentative de dissiper le malentendu avec Ralph qui le prend obstinément pour Jean, Paul découvre toute la difficulté de sa recherche d’identité : «‘je compris du même coup que je n’avais aucune chance de dissiper le malentendu qui me concernait’ (M, 480)». Ici se joue le corollaire textuel : Paul rencontre le regard déterminant des autres qui le met dans l’impossibilité d’affirmer son identité, tout comme Jean face au miroir à triple glaces. Ce qui différencie Paul de Jean dans cette même expérience d’aliénation,c’est que Paul ne se révolte pas, car «‘ces trois mots Je suis Jean me calment, me rassurent’ (M, 492)».

Paul, après avoir affirmé son identité, commence à accepter l’identité de Jean, et joue pleinement ce rôle avec Olivier qui lui parle «d’emblée comme à Jean» en Islande. Nous remarquons ici que le regard extérieur qui empêche Paul d’être lui-même fonctionne comme le miroir fantastique qui déforme l’image. Alors que l’image reflétée doit ressembler au sujet, c’est ici le sujet qui doit s’identifier à son reflet. Le regard extérieur supprime l’identité propre de Paul et exige qu’il soit Jean. Jacques Poirier signale le rôle d’autrui dans l’acceptation d’une nouvelle identité chez Paul :

‘C’est par le biais d’autrui que débute la métamorphose de Paul, conduit petit à petit à ne plus protester devant la méprise et accordé progressivement à la vision de l’autre153.’

Ainsi, en acceptant une nouvelle identité, Paul entrevoit une possibilité de retrouver Jean, au mode symbolique. Il s’agit d’incorporer l’autre en soi, d’être à la fois moi et l’autre : «‘Jean n’est pas disparu, ’ ‘car je suis Jean’ ‘. Et cela bien sûr sans cesser d’être Paul. En somme, deux jumeaux en un seul homme, ’ ‘Janus Bifrons’ ‘ ’(M, 492)». Avec une telle optique, Paul réalise le sens profond de l’individualisation gémellaire, c’est-à-dire d’être indivisible.

Cette incorporation de l’autre apparaît également au niveau de l’espace. La distance spatiale qui distingue les jumeaux change de signe à mesure que Paul s’impose le même itinéraire que Jean. Car Paul commence à voir l’espace entre son frère et lui s’abolir quand il met ses pieds très exactement dans les traces de Jean. Plus exactement, il s’assimile à la substance de son frère dans ses traces : la question essentielle de son voyage «où est Jean ?» devient «où suis-je ?», et cette question spatiale, étant très liée à celle d’identité des jumeaux, nous permet de penser que Paul acquiert l’identité de Jean en domptant l’espace que son frère a occupé. Le but du voyage de retrouver son frère dans le sens matériel, se transforme ainsi en une incorporation symbolique. Paul le remarque :

‘Notre poursuite prend un sens d’une logique effrayante : je m’engraisse de sa substance perdue, je m’incorpore mon frère fuyard (M, 539).’

Pour Paul, ce mode de réunification suppose la mort de Jean, ou au moins l’abandon de son projet de retrouvailles physiques. Ainsi, le jumeau déparié comprend la nécessité de la disparition de son frère pour qu’il accomplisse la multiplicité du moi, en réunissant son double-reflet en soi-même :

‘Dès l’instant que je sens naître en moi la possibilité d’assumer en totalité la personnalité de Jean-Paul, la mort de Jean devient une éventualité acceptable, presque une solution, (M, 492)’

Le reste du voyage est dès lors vécu comme une véritable rencontre avec Jean, cet Autre par excellence, et plus comme une poursuite désespérée dans le but de le ramener à la gémellité narcissique. Pourtant reconnaître la différence irréductible de l’autre et se transformer pour s’approprier ses qualités demande un renoncement au désir de possession de l’autre, au moins sur le plan physique. C’est pour cette raison que Paul amorce le voyage du retour après l’étape canadienne et renonce définitivement à sa poursuite. Il précède ainsi pour la première fois son frère en se rendant tout seul à Berlin. Il se rend tout d’abord au Japon,et rencontre les deux sortes de jardins japonais qui suggèrent les modes orientaux de réunification des deux temps et des deux espaces que Jean et Paul incarnent.

Notes
152.

Ce voyage de Paul est à lier avec la question de l’unicité de l’être. Car le but initial du voyage de Paul, qui est de ramener auprès de lui son frère fuyant pour recomposer l’intimité gémellaire, illustre, avant tout, son incapacité de se définir lui-même sans l’aide d’un reflet qui renvoie son image. Ce besoin de son reflet pour s’assurer son existence n’exprime-t-il pas son effroi d’être unique ? Dans son analyse sur le « chichi » du 19e siècle, Clément Rosset signale que le goût de la complication traduit le dégoût profond du simple et de la même manière, le besoin de la duplication exprime le refus de l’unicité pressentie comme « indigeste » (Le réel et son double, op, cit., p. 78). Cette analyse peut être appliquée à Paul qui cherche son frère pour échapper à cette unicité de l’être.

153.

Jacques Poirier, thèse déjà citée, op, cit., p. 139.