5 : Le sacrifice et l’âme déployée.

‘Mais ce voyage n’était que la parodie d’une vocation secrète, et il devait me mener sous le mur de Berlin à seule fin que j’y subisse les mutilations rituelles nécessaires à l’accession à une autre ubiquité. Et la disparition inexplicable de Jean n’était que l’autre face de ce sacrifice (M, 618).’

Le voyage de Paul, qui a dans chaque étape produit des signes qui suggèrent les retrouvailles symboliques avec son frère, se termine logiquement à Berlin, ville qui porte l’image d’une unité rompue. Par ce caractère, Berlin fait revivre à Paul sa condition de jumeau déparié. Plus encore, il reçoit dans son corps le «coup de hache» qui a frappé la ville : en traversant un tunnel, il est foudroyé sur son côté gauche par l’effondrement de la voûte. Tout se passe comme si la séparation des jumeaux dans l’espace, qu’on pourrait qualifier d’horizontale, ne suffisait pas pour que Jean-Paul renaisse dans un corps : il faut y ajouter une séparation verticale qui enfonce le corps du jumeau déparié vers le bas (la traversée du tunnel) pour qu’il puisse ensuite atteindre le haut (le corps-météores, la sublimation). André Clavel indique au sujet de cette dimension verticale qui permet à Paul d’atteindre dans son corps la réunification de Jean-Paul :

‘L’opération est plutôt chimique, puisqu’elle conduira à l’effacement du corps, à son osmose : mimétisme du corps devenu fange, mimétisme du corps devenu air. Rose des vents : l’horizontale, c’est la destruction de l’oeuf gémellaire et la séparation des frères-pareils ; la verticale, c’est, vers le bas, l’appel de la terre ; vers le haut, l’aspiration ouranienne. « Ce sont des Dioscures, êtres tombés du ciel comme des météores, issus d’une génération verticale, abrupte »154.’

Outre ce schéma des retrouvailles ascensionnelles, la mutilation de Paul reprend également celui de l’initiation qui exige une mort symbolique du sujet avant sa renaissance spirituelle. Le propos de Mircea Eliade sur la renaissance s’applique très bien dans le cas de Paul:

‘Rien ne peut renaître à un état meilleur sans mourir préalablement et subir la période de dissociation et de putréfaction de ses principes antérieurs 155.’

Pour préparer cette renaissance spirituelle de l’homme, la structure d’initiationpropose une série d’épreuves qui se regroupent en trois catégories 156 :

Cette structure initiatique se retrouve dans la plupart des récits tourniériens 157, -en constituant la base solide de l’écriture mythique de Tournier- et se manifeste très clairement dans l’amputation de Paul. Les rituels initiatiques de mise à mort, qui traduisent l’enfoncement de Paul vers le bas, s’annoncent méthodiquement.

D’abord, il y a le rétrécissement progressif de l’espace. L’espace dilaté du voyage de Paul autour du monde conduit à l’espace réduit d’un appartement, comme si le texte préparait le retour à l’espace gémellaire infiniment petit qui s’était un temps mué en espace infiniment grand. Paul n’est pas insensible à ce changement d’espace :

‘Etre prisonnier dans un appartement avec une vieille dame prussienne lorsqu’on a survolé le Groenland, l’Alaska, le Pacifique, traversé en chemin de fer les montagnes Rocheuses et la grande Prairie, après avoir vu tant d’espace, être réduit à si peu de place, quel pouvait être le sens de ce fantastique retournement ? Sur quel jardinjaponais --d’autant plus chargé secrètement d’infinis qu’il est plus douloureusement miniaturisé-- ce rétrécissement brutal allait-il déboucher ? (M, 587).’

A ce resserrement progressif de l’espace (Canada-Berlin et la maison de Frau Kraus puis le tunnel), trois éléments s’ajoutent pour compléter le voyage initiatique de Paul : il y al’occultation progressive de la lumière (de la lampe à pétrole à l’obscurité totale du tunnel), la descente vers les profondeurs (du rez-de-chaussée à la cave, puis au tunnel) et le changement de temps (de profane à immémorial). Ces conditions sont perçues par Paul comme constituant «‘une dimension indispensable à l’achèvement de son voyage initiatique (’M, 598)».

Après ce signe prophétique, Paul est l’objet d’une mutilation, mise à mort symbolique. L’épreuve est subie par Paul tout seul, dans le lieu obscur du tunnel. Ce cheminement vers les profondeurs ressemble à une véritable descente aux enfers et le corps amputé rappelle la crucifixion :

‘La mort sans doute. Car voici que le boyau s’achève sur un bouchon de glaise rouge qui s’avance lentement vers lui. Il arrache du sol avec l’énergie du désespoir un cric, une barre, un tronçon de poutrelle. Il s’arc-boute (...) lorsque la mâchoire molle et ruisselante se ferme lentement sur son corps crucifié, il sent ces pièces dures le broyer comme des dents d’acier (M, 603).’

La souffrance de Paul est comparée à une lutte contre la mort, contre «‘un fauve invisible qui déchire et mord’ (M, 606)». Pour affronter seul cette douleur, il refuse l’anesthésie qui le priverait d’un «‘capital qui ne doit pas être dilapidé» : «Cette douleur, qu’on ne s’avise pas de me l’enlever, car je n’ai plus rien d’autre. Elle me prive de tout, mais je sais que je dois tout retrouver en elle’ (M, 608)». Dans cette douleur atroce, Paul perçoit un sens positif, car cette douleur, ressentie comme un morcellement de son corps, doit accompagner une nouvelle naissance. Dans sa réflexion, la douleur lui permet d’être autosuffisant, à la fois accoucheur (enfanteur) et accouché (enfanté) :

‘Je suis un cheval rétif, écumant et piaffant sous la douleur du travail. Je suis une femme en travail, hurlante et cabrée. Je suis l’enfant qui vient de naître : le monde pèse sur lui avec le poids d’une grande souffrance, mais il doit assimiler cette souffrance, en devenir l’architecte, le démiurge (M, 609).’

Mieux que Robinson qui trouve en Jaan un double filial, Paul devient son propre double filial, tout comme Barbedor qui arrive à s’auto-engendrer. Ce thème récurrent de l’enfant qui marque une nouvelle naissance et de l’autosuffisance qui permet aux protagonistes tourniériens de rencontrer leur image enfantine, non seulement coïncide avec le but recherché de l’initiation, à savoir la renaissance, mais aussi résout l’opposition permanente entre la temporalité et l’éternité. En ce sens, le double recherché par les personnages de Tournier n’est pas physique, il est plutôt symbolique, exprimé d’une façon similaire dans les différents romans : tels sont les cas de Robinson avec Jaan, Tiffauges avec Ephraïm, Barbedor et Paul avec leur moi-enfant auto-engendré.

Après cette image qui annonce une nouvelle naissance de Paul, la suite des Météores décrit l’avènement du nouveau monde par la réunion de tous les éléments qui ont jalonné le voyage. Ces éléments étaient ainsi nécessaires pour le travail de la création du nouveau monde. Ce rassemblement, dans une séquence finale, de divers éléments, indices, signes, livrés tout au long de l’histoire, est caractéristique des romans de Tournier 158. La symbolique de renaissance de l’intimité gémellaire commence par une ouverture vers Les Météores. Paul ressent la naissance d’un corps-météo dans sa partie mutilée :

‘ (...) je constate que je suis en contact immédiat, en prise directe avec le ciel et les intempéries. J’entrevois la naissance d’un corps barométrique, pluviométrique, anémométrique, hygrométrique. Un corps poreux où la rose des vents viendra respirer. Non plus le déchet organique pourrissant sur un grabat, mais le témoin vivant et nerveux des météores (M, 610). ’

Entrer en contact avec Les Météores suppose que Paul est entrain de réaliser l’ubiquité vraie qui couvre tous les espaces. Ce contact immédiat qui réalise la connaissance divine est comparé à «l’oeil de Dieu» qui n’est «‘vraiment intact(e) que confronté(e) à la nature innocente et aux éléments bruts’ (M, 613)». Nous retrouvons ici la même référence à la connaissance absolue de Robinson qui propose le dépassement ou l’abandon du regard habituel pour trouver l’essence des choses qui existent en tant qu’elles-mêmes. Par cette répétition, la volonté de l’auteur semble claire : il veut restaurer l’unité perdue entre le monde humain et le monde transcendant par le biais de l’écriture mythique qui implique l’initiation et le sacrifice. L’explication fournie par l’auteur sur l’absolu rend sa démarche explicite :

‘Qu’est-ce que l’absolu ? C’est étymologiquement ce qui n’a pas de rapport, pas de relation. (...) Pour retrouver l’absolu, il n’est que de couper ces liens. Considérer chaque visage et chaque arbre sans référence à autre chose, comme existant seul au monde, comme indispensable et ne servant à rien (VP, 298).’

Pour trouver l’absolu des choses et du monde, il faut donc une coupure radicale avec le monde habituel. C’est pourquoi le voyage et la mutilation acquièrent un sens symbolique dans Les Météores, fonctionnant comme un passage nécessaire pour quitter l’être et le monde profane, comme le remarque Paul : ‘«Après les mutilations rituelles de Berlin, je ne suis plus ce profane, et le vide a fait place à une magnifique surabondance’ (M, 614)».

Ce travail de la création pour atteindre l’absolu exige également un sacrifice. Le sacrifice de Paul est d’abord sa souffrance en raison de l’éloignement physique de son frère. Arrivé au terme de son voyage qui a tout d’abord transformé le sédentaire en nomade, puis à nouveau le nomade en sédentaire absolu par l’amputation, Paul doit renoncer définitivement à retrouver son frère et à partager l’intimité gémellaire. Après ces pertes renouvelées, Paul comprend enfin que la disparition de Jean n’était que l’autre face de son sacrifice rituel à Berlin. La disparition de son frère et l’amputation de son membre gauche sont ainsi associées, un nouveau processus de retrouvailles est mis en marche :

‘Ce corps gauche qui remue, qui s’agite, qui pousse des prolongements fabuleux dans ma chambre, dans le jardin, bientôt peut-être sur la mer et au ciel, je le reconnais, c’est Jean, incorporé désormais à son frère-pareil, Jean-le-Fuyard, Jean-le-Nomade, Jean-le-Voyageur-invétéré (M, 618).’

Incorporant ainsi son frère, Paul arrive à réaliser «Janus Bifrons» et l’ubiquité vraie, et découvre que tout son voyage avait pour finalité cette ultime acceptation de l’espace gémellaire : la séparation dans l’espace d’avec son frère identique était nécessaire pour qu’il accomplisse la découverte véritable de soi et de l’autre : «gémellité dépariée = ubiquité». Et cet espace n’est pas spatial, il est plutôt spirituel et consiste à intégrer l’homme dans la totalité du monde, en revêtant l’expression poétique d’un déploiement de l’âme qui couvre l’intérieur et l’extérieur, le dedans et le dehors, l’homme et le monde. Cet espace est aussi «un tapis d’Orient» où sont réunis toutes les idées, toutes les sensations et tous les sentiments vécus séparément :

‘Par la seule vertu de notre bipolarité, nous vivons dans un espace tendu entre nous, tissé d’émotions, brodé d’images, chaud et coloré comme un tapis d’Orient. Une âme déployée, oui, telle était l’âme de Jean-Paul --et non recroquevillée comme l’âme des sans-pareils (M, 422).’

Le résultat de cette ubiquité et du travail de création est une reconstitution du passé de Paul qui aboutit à la sublimation, d’une part, et à la recréation d’une unité universelle où le monde profane communique avec celui transcendant, d’autre part. Par cette recréation, le langage gémellaire s’élève au niveau cosmique, abolissant toutes les limites entre dedans et dehors, le monde et le moi :

‘Tout est signe, dialogue, conciliable. Le ciel, la terre, la mer se parlent entre eux et poursuivent leur monologue.(...) Doué d’ubiquité, le cryptophone déparié entend la voix des choses, comme la voix de ses propres humeurs. Ce qui pour le sans-pareil n’est que rumeur de sang, battement de coeur, râle, flatulence et borborygme devient chant du monde pour le cryptophone déparié. Car la parole gémellaire destinée à un seul, par la force du dépariage s’adresse désormais au sable, au vent et à l’étoile. Ce qu’il y avait de plus intime devient universel. Le chuchotement s’élève à la puissance divine (M, 624).’

Elevant ainsi l’élément brut du corps au chant du monde et l’intimité gémellaire au niveau universel, Paul accomplit son processus de sublimation. Et son corps réalise la simplification élémentaire par une disparition et une pénétration dans Les Météores : «‘je suis désormais un drapeau claquant dans le vent (’M, 624)».

Cette scène finale des Météores est chargée d’émotions qui décrivent la création d’un nouveau monde qui réunit l’intérieur et l’extérieur, le monde réel et divin, et qui restaure, en somme, l’unité brisée du monde paradisiaque et mythique. Cette création n’est possible que par la puissance de la pensée, de l’imagination et par le sacrifice qui impose le renoncement au désir corporel. Cette aventure de Paul ressemble fortement à celle des artistes face au monde extérieur et à leur propre désir narcissique.

Notes
154.

André Clavel, “Le corps météo”, Sud, hors série, 1980, p. 122.

155.

M. Eliade, Naissances mythiques, Paris, Gallimard, 1976, p. 254.

156.

La distinction de ces trois catégories d’initiation est tirée de l’étude de Simone Vierne, Rite, roman, initiation, Presses Universitaires de Grenoble, 1987, p. 22.

157.

Simone Vierne propose une lecture initiatique de Vendredi ou les limbes du Pacifique dans son livre cité ci-dessus, op, p. 119-127. L’étude d’Arlette Bouloumié, M. Tournier, Le roman mythologique, lie également les trois grands romans de Tournier à la structure initiatique (voir le chapitre de la Rédemption, op, cit., pp. 165-182).

158.

C’est le cas du Roi des Aulnes qui rassemble dans la séquence finale toutes les images qui obsèdent Tiffauges,et de Gilles et Jeanne qui s’achève par la mort finale de Gilles vers laquelle tout le récit s’organise. D.G. Bevan compare cette structure tourniérienne à une « spirale » qui laisse entrevoir constamment ce qui est devant ou derrière (Michel Tournier, op, cit., p. 52).