6 : Conclusion et problématique non résolue.

Le thème du double identique dans Les Météores, qui a débuté sur un mode narcissique par une fusion parfaite de l’Autre et du Moi, se termine par des retrouvailles symboliques, en s’ouvrant vers l’union avec le monde. Pour que se réalise cette cohabitation heureuse, toute une série d’épreuves, allant jusqu’à la mutilation réelle du corps, est présentée dans un mode dialectique, symbolique et initiatique. La mutilation de Paul, tout comme le désir meurtrier de Robinson, symbolise toutes les difficultés d’accepter l’autre qui est la partie opposée de soi. Avec cette fin qui marque la réalisation de «Janus Bifrons», la quête du double narcissique de Paul atteint, en renonçant à son double, et en abolissant toute distance qui sépare moi et mon double, moi et moi, une harmonie des contraires, un dialogue avec le monde, en somme une coïncidence exceptionnelle avec son moi rêvé. Cette fin suggère une paix acquise, mais aussi l’état de mort par son caractère fantastique qui abolit toute distance possible entre l’autre et moi, moi et moi.

Cette fin de Paul, qui aboutit à une sublimation par la force de la création et du sacrifice, se différencie de celle de Robinson, qui choisit l’union narcissique avec le fils-jumeau dans une nature intemporelle. Le refus de la séparation, thème commun aux deux romans qui assure leur continuité, a subi dans Les Météores une transformation par la prise de conscience de l’impossibilité du rêve gémellaire. Les étapes d’évolution de Paul illustrent cette transformation thématique. La quête du double avec son frère identique constitue la première étape de recherche de la fusion. Dans cette quête, la figure de Narcisse est constamment présente, ainsi que l’image de l’androgyne. L’effort de Paul pour maintenir la relation fusionnelle avec son frère jumeau est l’image même d’un Narcisse qui a besoin d’un reflet pour dissiper l’angoisse de la séparation, et la recherche de la perfection de l’oeuf gémellaire est assimilable à la reconquête de l’unité primordiale de l’androgyne. Par ce caractère narcissique et régressif, ce premier modèle de la fusion est fortement attaché au corporel, au matériel et à l’intimité.

La deuxième étape de l’évolution de Paul se trouve dans la séparation et la mutilation qui constituent le rituel du sacrifice. Son frère jumeau a disparu et Paul a perdu son côté gauche. Ces pertes fondent la force motrice de la transformation du modèle narcissique en celui de sublimation, et ne peuvent être surmontées que par la force de l’imagination et de la création. Ces sacrifices ouvrent donc la voie au dépassement du narcissisme et de la fixation corporelle.

Ces deux étapes traduisent finalement une évolution de l’oeuvre qui arrive à mettre en tension les deux dimensions, de l’Eros et du Logos. Le modèle narcissique et la dimension corporelle qui régnaient dans Vendredi ou les limbes du pacifique sont mis en échec dans Les Météores qui proposent une dimension plus spirituelle et sacrificielle à travers le travail de création de Paul.

Cependant, cette dimension spirituelle des Météores n’arrive pas à nous proposer un modèle mythique exemplaire. L’aventure de Paul demeure en effet personnelle et individuelle, et la marque très forte de la mort dans son dénouement, qui mêle le fantasme personnel, la réalité et le symbolisme, dérange une approche résolument mythique. Malgré l’évocation des Dioscures, le destin de Paul rappelle fortement l’aventure du héros romanesque qui change au cours du temps et qui cherche son être. Par ce caractère, le roman Les Météores illustre le principe selon lequel le thème du roman n’est autre que «‘le conflit d’un personnage romanesque avec des choses qu’il découvre en perspective à mesure qu’il avance, qu’il connaît mal et qu’il ne comprend jamais tout à fait’ 159«.

Pourtant, la lutte de Paul pour vaincre sa solitude et sa condition séparée qui élève son histoire personnelle à la puissance mythique de la résolution des contraires, montre la présence indéniable de l’initiation spirituelle et mythique dans Les Météores. Cette cohabitation et le conflit entre les deux dimensions, mythique et romanesque, explique en quelque sorte le recours de Tournier à la création artistique qui provoque la destruction de l’univers mythique pour mieux accentuer sa reconstruction par l’aventure sacrificielle de ses personnages. Ainsi, Paul est forcé de quitter son univers fusionnel pour accepter la temporalité et la séparation de la vie, mais son aventure est aussi une lutte contre sa condition d’homme. Par cette lutte, son histoire personnelle rejoint celle de l’universel. La cassure de l’univers mythique a donc été nécessaire dans ce roman pour recréer la dimension symbolique du désir humain qui veut transcender sa condition. Cette interaction montre que la dimension mythique doit en grande partie son existence au sacrifice du protagoniste et à la narration persuasive qui crée l’univers symbolique de la question existentielle et du désir transcendantal de l’homme.

Le dernier point à soulever est le conflit non résolu entre l’Eros et le Logos. Si l’on ressent la forte présence de la dimension corporelle dans les deux premières parties des Météores, qui décrivent le bonheur gémellaire et la quête de Paul à la recherche de son frère, la dernière partie montre le dépassement de l’aspect corporel par le travail de la création intervenant après la mutilation. Malgré la présence de cette dimension spirituelle, la fin de Paul ne peut pas dissimuler le narcissisme de l’intimité gémellaire. Par ailleurs, la dimension spirituelle de Paul n’arrive pas à le réconcilier avec son corps qui est devenu élémentaire, neutre, disparu dans Les Météores, comme si l’esprit ne pouvait naître qu’avec la disparition du corps.

Ainsi, le roman Les Météores présente en même temps la continuité et le changement par rapport à Vendredi ou les limbes du pacifique, ce qui nous permet de le classer comme une oeuvre charnière dans l’ensemble de l’oeuvre de Tournier. Les romans ultérieurs reprendront la thématique de l’opposition du corps et de l’âme avec une orientation résolument contradictoire : Gilles et Jeanne s’oriente vers la dimension corporelle très poussée, tout comme Le Roi des Aulnes, qui va vers le sadisme, voire le diabolique où le sens ne naît qu’à partir du contact avec le corps, tandis que Gaspard, Melchior et Balthazar reprend la question de la réconciliation du corps et de l’âme par l’intermédiaire de l’art et de la religion.

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Nous avons examiné l’expression du refus de la séparation dans ces deux grands romans de Tournier. La séparation est perçue par Robinson et par Paul comme la cause principale de la solitude et de la condition humaine. Pour retrouver la plénitude originelle qui élimine la séparation au niveau individuel, l’oeuvre recourt aux mythes de l’origine, spécifiquement aux mythes du double et des jumeaux qui suggèrent la possibilité d’une fusion idéale entre moi et autre qui peut éliminer la différence.

Le refus de la séparation est encore très présent dans la quête de l’androgyne menée par certains personnages tourniériens. La séparation s’exerce cette fois au niveau du couple masculin et féminin, et est imputable à l’unité brisée de l’Adam androgyne. Pour retrouver la plénitude originelle de l’homme, l’oeuvre se réfère au mythe de l’androgyne qui élimine la différence entre homme et femme. Nous nous proposons maintenant d’analyser ce rêve d’unification des sexes qui est une expression de totalisation et de fusion de deux mondes opposés.

Notes
159.

Alain, Le système des Beaux-Arts, 8, s.d., cité dans Tournier ou Le retour au sens dans le roman moderne, op, cit., p. 103.