Dans l’oeuvre de Tournier, le refus d’un monde séparé et l’aspiration à une fusion apparaissent clairementdans la recherche, par un grand nombre de ses personnages, d’une sexualité confuse où la différence entre les deux sexes est abolie. Pour y parvenir, ces personnages tourniériens refusent d’abord la sexualité conventionnelle qui distingue le rôle de la femme et de l’homme, et s’interrogent sur la définition même de la masculinité et de la féminité. Le refus de la reproduction est alors induit comme l’exprime Tiffauges : «‘Les monstres ne se reproduisent pas’ (RA, 14)».Ce refus de la reproduction est le point commun de tous les personnages tourniériens, notamment Alexandre qui revendique la liberté suprême de l’homosexuel face à l’hétérosexuel obligé de tirer «‘le lourd chariot de la perpétuation de l’espèce’ (M, 145)». Bien que les moyens pour y parvenir soient différents -la sexualité élémentaire de Robinson, l’union phorique avec l’enfant de Tiffauges, l’homosexualité exaltée d’Alexandre, la communion avec son frère-pareil de Paul -, l’union avec une femme aimée et la conception d’un enfant qui porte cet amour, c’est-à-dire une sexualité normale et son aboutissement, sont récusés. Le mythe de l’androgyne est, tour à tour, le fondement du refus du rôle dévolu à la masculinité et à la féminité, et le support de l’abolition des deux sexes.
Dans cette recherche d’une nouvelle voie qui permet à la fois d’atteindre une sexualité qui transcende la sexualité génitale et une fusion des deux sexes séparés, la solution d’appropriation de l’autre sexe est proposée dans l’oeuvre de Tournier. Mais curieusement, cet intérêt pour la fusion de deux sexes aboutit à une sorte de négation de la femme, à cause de son caractère jugé trop envahissant et déjà androgynique. Dès lors, la fusion concerne plutôt les personnages masculins qui assimilent les caractéristiques de la femme et qui arrivent à réaliser le fantasme de l’homme-mère.
Dans ce chapitre 3, nous nous attacherons à montrer le procès fait par Tournier à notre sexualité innée, et sa proposition de dépassement ou d’unification de la différence. Pour cela, nous examinerons d’abord l’état des lieux de l’oeuvre en ce qui concerne le désaccord fondamental qui sépare l’homme et la femme. Nous verrons que ce désaccord peut être perçu dans l’oeuvre comme le résultat de l’unité brisée de l’Adam androgyne qui fait de l’homme un être incomplet et privé de sa fonction originelle d’enfantement160. Partant de cette séparation d’avec l’origine, la quête de l’homme consiste à retrouver sa véritable nature avec la fonction d’enfantement, attribuée depuis à la femme. L’analyse de cette condition solitaire de l’homme actuel nous conduira à étudier l’expression de l’inégalité ressentie par les personnages masculins de Tournier.
Pour retrouver l’unité perdue, l’union avec la mère se présente comme un moyen idéal qui dissipe l’angoisse, la séparation et la solitude, reconstruisant UN original. L’analyse de ce désir de la fusion avec la mère nous permettra de retrouver la structure mythique fondamentale du paradis perdu, du retour à la nature, nature associée à la mère, à l’affectivité et au corps. Ce rêve de régression est pourtant à la fois désiré pour le dépassement de la séparation, et redouté en raison de l’engloutissement significatif qui entraîne l’homme vers l’espace chaotique de la mort.
L’analyse suivante portera sur le modèle d’appropriation de l’autre sexe : nous examinerons l’opposition fondamentale existant entre l’univers féminin et celui masculin, et le mouvement progressif des personnages qui s’orientent vers un monde masculin idéal. Nous y constaterons une négation étrange de la féminité réduisant la femme à un statut de corps fécond, à la mère et l’univers maternel régressif. Nous verrons également que le modèle d’appropriation de l’autre sexe repose sur l’acquisition par l’homme de la maternité, paradis perdu et état sublime de l’androgyne retrouvé.
La vision donnée par Tournier de l’androgynie dans l’entretien du Taxi Lune illustre cette vision de l’oeuvre : “A l’origine, la phorie commence avec Adam, archaïque et bisexué, qui se fait un enfant à lui-même. Ce sont les premières lignes de la Bible. Puis ensuite s’opère la chute de l’homme, provoquée non par le fait qu’il mange le fruit défendu, mais parce que les deux sexes se séparent ; Jéhova endort Adam et lui retire tout son côté féminin. A partir de ce moment-là, l’homme est déchu de la maternité, l’homme viril, l’homme masculin, et il ne supporte pas cette déchéance”, « Entretien avec M. Tournier », Le Taxi Lune, tome 1, octobre 1980, p. 7.