1-1 : L’incompatibilité du désir.

Pour présenter le désaccord fondamental qui sépare le monde féminin et celui masculin, l’auteur nous soumet, dans son Vol du vampire, sa distinction de deux sortes de mythologie de l’amour : mythe de la fidélité pour la femme, mythe de la liberté pour l’homme.

Pour illustrer le mythe de la fidélité, Tournier évoque le mythe de Tristan et Iseult qui témoigne de la parfaite soumission de l’homme au désir féminin d’une fidélité absolue. A l’opposé, Don Juan illustre le rêve de liberté de l’homme : « ‘Don Juan est un mythe d’homme, Tristan un mythe de femme, (VV’, 36) ». Ces deux figures utilisées par l’auteur illustrent le désir différent de chaque sexe. Cette différence de désir porte également sur l’opposition nomade / sédentaire, comme l’illustre «L’aire du Muguet» dans Le Coq de bruyère. Pierre, héros de la nouvelle, est un chauffeur routier qui aime l’autoroute. Passionné par la vitesse et par le nomadisme que représente l’autoroute, il appartient résolument au monde masculin et moderne. Il aime la beauté concrète, matérielle et fonctionnelle symbolisée par son camion dont il prend grand soin, et affectionne les self-services rapides et aseptisés. Il est aussi fasciné par la beauté qu’on ne peut toucher, mais juste regarder. Ainsi, il aime regarder le paysage derrière son pare-brise, comme il a aimé, quand il était petit, regarder les objets derrière la vitrine. Cette beauté interdite de toucher est comparée à l’esthétique de l’autoroute : «‘l’autoroute, c’est des belles choses, mais pour les yeux seulement. Pas la peine de s’arrêter et de tendre la main. Pas touche, défendu, bas les pattes !’ (CB, 284)». Ainsi, Pierre est pris tout entier dans cette modernité et le nomadisme que l’autoroute symbolise. C’est pourquoi l’entrée sur l’autoroute est sentie comme une cérémonie, un rituel qui lui permet d’accéder à un autre monde, un monde résolument masculin auquel il appartient.

Son destin bascule au moment où il rencontre, au petit bois de l’aire du Muguet, une bergère en robe rose qui lui rappelle son enfance dans le village de Parline. Cette irruption soudaine de son souvenir d’enfance s’accompagne d’une nostalgie pour le monde rural, avant la construction de l’autoroute, où les hommes et les bêtes logeaient ensemble dans une même pièce avec la chaleur vivante du feu de bois.Avec ce caractère opposé, la bergère Marinette appartient à un monde nostalgique du passé. Quand Pierre veut la rejoindre, il aperçoit un grillage qui l’en empêche.Ce grillage qui les sépare symbolise l’incompatibilité de leur monde : «‘Pierre appartient à l’autoroute. Une aire de repos n’est pas un lieu d’évasion (CB, 272’)».

Le récit La Vénus des sables rapporté par Gaston, collègue de Pierre, traduit encore cette incompatibilité, en insérant une histoire d’amour impossible entre un jeune caravanier, nomade, et une oasienne, sédentaire. Celle-ci répond à la déclaration d’amour du jeune homme :

‘Tu affirmes cela ce soir. Mais dès les premières lueurs du jour, tu feras lever ton méhari blanc et tu t’éloigneras vers le nord sans te retourner. En vérité, je crois que tu aimes mieux ton chameau et ton désert que moi ! (CB, 286)’

La fin du récit s’achève sur la mort tragique de Pierre qui voulait à tout prix rejoindre le monde ancien et passé de la jeune fille. D’abord, sa tentative de retrouver le village de Marinette se solde par un échec. Il lui est en effet impossible de retrouver le chemin. Etrangement, les gens qu’il rencontre dans les villages voisins ne sont pas capables de lui fournir d’indication, et parlent une langue inintelligible. Il s’enfonce de plus en plus dans un labyrinthe, et les signes se dérobent constamment. Après cet échec, Pierre décide de traverser l’autoroute à pieds, affirmant ainsi son désir de retour au passé, à la sédentarité de Marinette, et sa mort qui clôt le récit illustre l’impossibilité de transgresser son destin : ‘« L’autoroute, faut y être. Faut en être. Faut pas en sortir’ (CB, 271) ».

Le Roi des Aulnes présente également cette discordance entre les aspirations des deux sexes, mais, cette fois-ci, l’auteur insiste à travers les réflexions de Tiffauges sur le déséquilibre existant dans la relation amoureuse. Dans le reproche de Rachel sur la rapidité de son étreinte, Tiffauges perçoit un désaccord profond qui sépare femme et homme :

‘L’accusation de Rachel va loin, car elle vise à me placer au seuil de l’impuissance, mieux, elle traduit la grande mésentente du couple humain, l’immense frustration des femmes, sans cesse fécondées, jamais comblées (RA, 21).’

La réflexion suivante de Tiffauges sur la virilité montre une étrange inversion, car, selon lui, la virilité est une invention féminine qui mesure la puissance sexuelle de l’homme par rapport au temps et qui lui demande de sacrifier son plaisir pour celui de lafemme, ce qui révèle finalement le caractère contre nature de l’attente féminine :

‘La puissance sexuelle consiste simplement à différer aussi longtemps que possible l’acte sexuel. Elle est affaire d’abnégation. (...).Puissance sexuelle est tout l’inverse et comme la négation d’acte sexuel. Elle est l’acte promis, jamais tenu, indéfiniment enveloppé, retenu, suspendu. La femme est puissance, l’homme est acte (RA, 22). ’

Le désaccord entre les deux sexes est fondamental et l’acte amoureux est perçu comme un sacrifice de l’un pour l’autre. Ce caractère sacrificiel et déséquilibré de la relation amoureuse est, par ailleurs, suggéré dans Le Vent Paraclet où l’auteur raconte sa propre expérience. Tournier se souvient d’un certain Nino, son compagnon à Gstaad, alors qu’il séjournait en Suisse pour traiter son hypersensibilité. Il avait six ans, Nino onze ans. Ce garçon qui partageait la chambre du futur écrivain le rendait esclave etsouffre-douleur, en manipulant le coeur du petit garçon qui l’admirait. De cette expérience, Tournier tire une leçon sur la relation amoureuse qui lie souvent le couple dominant-dominé par une force de déséquilibre qui fait souffrir celui qui aime : «‘dans un couple, celui des deux qui aime plus est toujours de ce fait le plus faible, le plus maladroit, le plus vulnérable, le moins heureux’ (VP, 24)». Tiffauges, comme Tournier, ressent ce caractère sacrificiel, proche du sado-masochisme, dans sa relation avec Rachel qui lui demandait des efforts dans l’exercice de l’acte amoureux. Son «air de loup» suggère le caractère destructeur qu’elle incarne pour Tiffauges.

Le caractère indépendant de cette femme est quant à lui suggéré par son métier de «comptable volant», une nomade en somme. Son esprit cynique, tout comme celui de Mélanie, héroïne de «La jeune fille et la mort» , témoigne de son sens de la critique qui la fait se rapprocher du monde masculin, et étonne et effraie Tiffauges. Elle quitte finalement celui-ci, logiquement compte tenu de la différence de désir, en le laissant dans son désarroi, dans sa haine de soi. Dès lors, une relation amoureuse avec une femme est impossible pour lui. Cette rupture avec Rachel marque celle de toute relation hétérosexuelle normale pour Tiffauges et provoque une phase régressive. Les souvenirs d’enfance reviennent inévitablement, comme si l’échec avec cette femme mettait tout son être en question.

Le désaccord entre monde féminin et masculin est source d’une grande difficulté pour la plupart des héros masculins de Tournier. Cette difficulté va devenir par la suite le fondement de leur refus du monde actuel qui distingue bien les rôles masculins et féminins, et également source de l’opposition entre le monde masculin et le monde féminin que l’oeuvre établit sans cesse.