1-3 : L’image de deux sortes de femme.

Pour distinguer deux sortes de femme dans l’oeuvre de Tournier, nous nous référons d’abord à la distinction proposée par l’auteur lui-même. Tournier, en commentant La mère de Pearl Buck dans son Vol du vampire, distingue deux types d’image féminine, très contradictoires l’une de l’autre : la femme-enfant et la femme-mère. Tournier remarque tout d’abord que l’image de la femme-enfant règne sur l’occident, et ce depuis le droit romain et jusqu’au code napoléon, qui ramenaient la femme mariée au rang d’une mineure pour son époux : cette considération, qui a longtemps réduit la femme à un état inférieur à celui de l’homme, a vécu jusqu’à il y a peu. Tournier explique que ce statut légal de la femme cache son origine lointaine dans l’image archétype de la femme en occident:

‘La femme-enfant reste sans doute l’un des fantasmes les plus tenaces de la mythologie occidentale. La femme-enfant, la femme-oiseau, avec tous ses attributs, la grâce, la légèreté, la gaieté, certes, mais aussi la coquetterie, la frivolité, et finalement une certaine débilité mentale. Ainsi doit être la compagne de l’homme dans une société foncièrement patriarcale et phallocratique (VV, 261).’

Ce type de femme165 séduit l’homme et le ruine, telle Nana la «croqueuse de fortunes» (VV, p. 162) de Zola, ou encore Manon Lescault de l’Abbé Prévost, qui entraîne son amant Des Grieux à la ruine, au duel et qui meurt finalement de fatigue, dépouillé de tout. Biltine de Tournier caricature ce trait de femme-enfant. Belle, blanche et blonde, «‘avec le nez impertinent et la bouche enfantine’ (GMB, 49)», elle ne manque pas de trahir son sauveur de l’esclavage, Gaspard. Et quand éclate sa trahison, elle use des larmes et des pleurs, arme fatale de séduction féminine, pour désarmer le coeur de ce dernier. La femme blonde qui a pris la photo d’Idriss sans tenir sa promesse de lui renvoyer, et qui entraîne ainsi le périple de cet adolescent du Sahara en France pour récupérer son image, est aussi trompeuse. La scène fantastique où Idriss revoit cette femme qui l’ignore accentue le caractère illusoire et trompeur de la femme blonde. Le récit mêle la réalité et la bande dessinée pour faire ressortir encore davantage cette illusion dangereuse.

La femme-enfant est pourtant elle-même victime de son image féminine. Le conte de «La reine blonde», intégré à La Goutte d’or, illustre, entre autres, le danger de la féminité pour la femme. Cette femme très belle, peut-être trop belle, sème par sa beauté les meurtres autour d’elle : son mari est tué par son beau-frère, qui est lui-même exécuté par un rival. Elle cachera son visage, source de malédiction, par un voile et s’interdira de dévoiler sa féminité. Cependant, un jeune peintre a peint son portrait : celui-ci continuera à mettre en péril la vie de plusieurs hommes, même longtemps après la mort de la reine.

Ce conte révèle, par ailleurs, le danger du regard et de l’image, car l’image de la reine blonde reflétée dans le portrait attire et pousse à la mort plusieurs hommes, tout comme celle de Méduse qui pétrifie ceux qui la regardent. L’homme qui admire la beauté féminine et se laisse fasciner, envahi par elle, finitpar mourir. La féminité est donc doublement dangereuse, d’abord pour celles qui la portent, ensuite pour ceux qui la regardent.

Cette image de femme-enfant, victime de sa propre féminité, semble dénoncer le désir féminin de vouloir rester éternellement l’objet du désir masculin, sans pouvoir porter la responsabilité d’être mère. C’est pourquoi Tournier critique violemment la société occidentale qui pousse à fabriquer une image de la «‘femme de plus en plus amante, de moins en moins mère, que menace une stérilité dans laquelle notre belle civilisation trouvera son point final’ (VV, 265)».Cependant, l’image de femme-enfant montre la vision de l’oeuvre tourniérienne qui nie la féminité propre, en la liant directement à la maternité.

Il faut noter également que la majorité des personnages féminins dans l’oeuvre de Tournier appartient à cette catégorie de femme-enfant, femme-objet, «‘femme-biblot» que «l’on peut manier, manipuler, embrasser du regard et qui est l’ornement d’une vie d’homme’ (RA, 32)». Par ailleurs, ce type de femme est symbolisé dans l’oeuvre par la blondeur.L’analyse de Françoise Merllié montre précisément que cette blondeur est considérée chez Tournier comme la marque même de la féminité par opposition à la noirceur qui est l’attribut de la masculinité. Dès lors, nous pouvons comprendre que la femme est perçue comme cet objet joli, mais dangereux pour le sujet masculin.

Contrairement à cette image négative, la femme-mère nous offre tout son charme généreux. Une subversion radicale du rôle de mari et de femme apparaît dans le commentaire de Tournier de La mère de Pearl Buck. Tout d’abord, en Chine, le mari est souvent moins âgé que son épouse. Cette coutume a pour but de réduire le nombre de veuves lié à la plus grande espérance de vie de la femme, et s’oppose à l’usage occidental selon lequel l’épouse est souvent plus jeune que son mari. Cette simple différence a une conséquence importante, car en orient, l’épouse étant souvent plus âgée que son mari, est aussi souvent plus forte, plus solide. L’inversion des rôlesépouse / mari se produit dans le roman de Pearl Buck :

‘Non seulement le mari est plus jeune que sa femme, mais il est plus joli ( à elle la beauté forte, intéressante ), moins patient, moins résistant à la fatigue et à la souffrance, plus frivole. Il aime avant tout s’amuser (VV, 261).’

L’image de l’homme patriarcal est complètement renversée ; désormais, c’est la femme qui prend le rôle viril de l’homme ; elle domine son mari dans les disputes, elle le bat si nécessaire. Le mari tombe comme l’un des enfants de sa femme. Il est facile de saisir le lien fort entre la mère de Pearl Buck et Maria-Barbara de Tournier. L’écrivain cite volontairement un passage de La mère, où l’on retrouve l’écho exact de la phrase concernant son propre personnage, Maria-Barbara :

‘L’homme ne lui suffisait pas. Il lui fallait concevoir par lui et sentir un enfant prendre vie et forme dans sa chair. Alors seulement l’acte serait complet ... elle circulait, éblouie de bonheur (VV, 264). ’

Pour comble, cette femme-mère trouve sa sexualité non auprès de son jeune mari, mais en allaitant son bébé. Faut-il encore signaler que la découverte heureuse de sa sexualité par Maria-Barbara coïncide avec celle de l’héroïne de Pearl Buck ? La mère d’Alexandre semble elle aussi partager une intimité corporelle plus heureuse avec son enfant qu’avec son mari. Alexandre confirme d’ailleurs qu’elle n’a jamais été heureuse avec son conjoint. Il se souvient de ces moments intimes et heureux, notamment de la scène du bain où il fusionnait complètement avec sa mère, en affirmant que cette intimité était réciproque, car :‘« La femme encore jeune qui a un petit garçon de cet âge-là vit avec lui dans une intimité plus secrète et plus exquise que celle qu’elle peut connaître avec une soeur ou avec un mari (M,’ 201) ».

Avec cette sexualité éveillée et vécue plus heureusement avec leur enfant, les femmes-mères excluent radicalement l’homme de leur univers, en supportant le mari, ce «‘gros bourdon bruyant et paresseux’» qui n’est qu’un reproducteur (VV, p. 265). Ce terme «bourdon» est repris dans Les Météores par Edouard qui se dit amèrement «‘je suis le bourdon inutile entre la reine de la ruche et les abeilles ouvrières’ (M, 22)».

En plus de ces deux types de femme, Tournier introduit un autre modèle qui fait l’intermédiaire entre ces deux. Ce sont les femmes fortes, viriles, qui incarnent une sorte de femme androgyne, mais non maternelle. Par ce caractère, elles sont perçues comme ambiguës, voire castratrices sur le plan symbolique. Nous reviendrons sur ce type de femme au paragraphe 4-3.

L’image de femme-enfant, étant bien négative et réduite, ne fait pas l’objet d’une longue description dans l’oeuvre de Tournier, contrairement à l’image de femme-mère qui joue un rôle plus profond, plus troublant. Nous nous intéresserons plus particulièrement à cette image de mère androgyne, tantôt bienfaisante, tantôt dangereuse, à laquelle les héros de Tournier d’abord s’attachent, puis qu’ils surmontent pour finalement mieux l’assimiler.

Notes
165.

Nicole Guichard voit que cette image de “femme-enfant” est un mythe masculin par opposition au mythe féminin de la “femme-mère”, seul admissible pour l’homosexuel, in Autrui ou la quête du double, op, cit., p. 156.