L’union avec la mère est vécue d’abord comme une fusion complète avec un être, comme en témoigne Alexandre qui a ressenti une intimité comblante avec sa mère : cette union avec la mère deviendra le modèle de toutes ses relations sentimentales, un véritable archétype du couple. L’amour des jumeaux incarne parfaitement la nostalgie de cette fusion. Déjà très unis par leur condition gémellaire, ils sont rapprochés plus que jamais par le regard maternel qui les enveloppe, qui refuse de les distinguer. L’attitude de Maria-Barbara, la mère des jumeaux qui préfère une confusion complète des deux enfants par le sommeil, accentue encore la nostalgie de cette fusion originelle. Car le sommeil rend parfaitement indiscernables les jumeaux :
‘Ils dorment, et, rendus au plus intime d’eux-mêmes, (...). Et c’est ainsi que Maria-Barbara les sent le plus près d’elle. Leur ressemblance immaculée est l’image des limbes matriciels d’où ils sont sortis. Le sommeil leur restitue cette innocence originelle dans laquelle ils se confondent. En vérité tout ce qui les éloigne l’un de l’autre les éloigne de leur mère (M, 12).’Cet amour gémellaire va se développer comme une manière d’insularité sociale, hostile à toute insertion extérieure, en renfermant les jumeaux dans leur monde. La paix règne alors au sein du couple gémellaire. Cette forme d’amour recroquevillé avec un être pareil que soi-même témoigne d’un évident narcissisme, comme le montre l’affirmation de Paul selon laquelle il n’y a rien à attendre du monde extérieur, car la relation gémellaire permet de s’ouvrir à l’autre pour revenir à soi : «‘Rien n’est retenu, tout est donné, et pourtant rien n’est perdu, tout est gardé, dans un admirable équilibre entre l’autre et le même ’(M, 198)».
Cet amour gémellaire narcissiquement vécu par Paul ne se rapproche-t-il pas de l’amour maternel narcissique qui, à travers l’amour porté à ses enfants, permet à la mère de retrouver l’amour de soi-même ? Freud signale que l’enfant est pour l’amour maternel à la fois l’autre et le même qui assure l’immortalité du moi, et est porteur de la perfection future que la mère n’a pu atteindre :
‘L’amour des parents, si touchant et au fond si enfantin, n’est rien d’autre que leur narcissisme qui vient de renaître 166.’C’est aussi dans ce sens là que nous comprendrons l’amour incestueux des jumeaux. Car ne pouvant s’ouvrir vers les autres qui ne sont que des intrus, semeurs de troubles, ils construisent un univers à la manière de l’amour maternel narcissique, mais cette fois stérile, biologiquement, puis mentalement. Pour faire face à cette stérilité de leur éphémère amour biologique, Paul a besoin de le surévaluer en le liant à l’éternité.
La volonté de reconstruire l’intimité maternelle apparaît tout aussi clairement chez Alexandre. Comme il a connu avec sa mère une fusion comblante, il surmonte difficilement sa mort. Il surnomme «petit chagrin» la blessure causée par la perte de sa mère, une peine diminuée par le temps, mais installée dans tout son être et qui le laisse inconsolable. C’est ce «petit chagrin» qui surgit dans sa relation avec Daniel, un garçon chétif qui a éveillé en lui la pitié :
‘Je me demande si la pitié qui m’incline vers Daniel n’est pas un avatar de mon petit chagrin, en l’espèce la compassion que m’inspire le petit garçon orphelin que maman a laissé derrière elle. Narcisse se penche sur son image et pleure de pitié (M, 247). ’Cette attitude témoigne de l’amour de soi-même qui veut être réparé en s’occupant d’un autre. En effet, le désir physique d’Alexandre envers Daniel est à la fois alimenté et contrarié par la pitié qu’il ressent pour lui. Sentant le danger, il essaie de le déjouer avec Eustache, l’ami de Daniel, mais il ne peut s’empêcher d’aider ce garçon avec attendrissement. Freud explique que l’identification avec la mère constitue souvent la naissance de l’homosexualité masculine:
‘Le petit garçon refoule l’amour pour la mère, en se mettant lui-même à la place de celle-ci, en s’identifiant à elle et en prenant sa propre personne pour le modèle à la ressemblance duquel il choisira ses nouveaux objets d’amour167.’A cet élan maternel d’Alexandre s’ajoute une volonté de régression vers le ventre maternel. Il valorise cet ad-uterum comme un état de paix infinie qui calme l’angoisse d’existence, en inventant le mot «dénaître» :
‘ J’ai toujours pensé que chaque homme, chaque femme, le soir venu, éprouvait une grande fatigue d’exister ( exister sistere ex, être assis dehors ), d’être né, et pour se consoler de toutes ces heures de bruit et de courant d’air entreprenait de naître à l’envers, de dénaître(M, 247).’Pour réaliser cette naissance à l’envers, Alexandre développe son rêve de retrouver un être identique à soi-même avec Daniel. Une gémellisation ou un rêve Pygmalion se produisent ainsi, en refaisant Daniel à son goût, en le rendant complètement identique à son image :
‘Petit Daniel, quand dénaissant tu choiras dans mon sein, quand nous sabrerons ensemble, quand nous nous connaîtrons réciproquement avec la merveilleuse complicité que donne une prescience atavique, immémoriale et comme innée du sexe de l’autre -- le contraire de l’enfer hétérosexuel où chacun est terra incognita pour l’autre -- tu ne seras pas mon amant (...), tu ne seras même pas mon jeune frère, tu seras moi-même, et c’est dans l’état d’équilibre aérien du couple identitaire que nous voguerons à bord de notre grand vaisseau maternel, blanc et obscure (M, 249). ’Ce rêve de fabriquer un double à soi-même est ici très lié à une réalisation du modèle maternel et au désir de refaire son image à travers un autre qui lui ressemble, tout en introduisant évidemment le problème du double que nous avons analysé. Le danger d’une telle identification est démontré par la mésaventure avec Daniel. Car celui-ci n’est pas conscient du désir secret d’Alexandre, il est seulement fasciné par la richesse matérielle que lui offre son partenaire. Alors, en voulant récupérer une autre partie des perles Philippines, promesse d’une immense somme, il périt sous l’attaque des rats, avec des blessures symboliques à la nuque et au sexe. Cette mort fait douter Alexandre de la réussite de son entreprise de retrouver une intimité maternelle avec un être, et le conduit à préparer sa propre mort. Cette disparition est logique, car la mort de son sosie Daniel l’amène à renoncer à sa recherche d’intimité, sans laquelle il ne peut plus vivre. L’échec d’Alexandre se trouve dans son narcissisme, son incapacité d’aimer l’autre dans sa différence, mais également dans sa volonté de se substituer à la mère et par làreconstruire le modèle maternel dont il veut être maître.
Avec ces aventures des jumeaux et d’Alexandre, nous avons vu la fascination exercée par l’image maternelle, cette fusion idéale de deux êtres qui finalement ne peut aboutir. Nous allons voir maintenant le fantasme de la régression qu’entraîne l’image de la mère.
S. Freud, “Pour introduire le narcissisme”, in La vie sexuelle, PUF, p. 96.
Sigmund Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Folio bilingue, 1997, pp. 163-165.