Le danger de la nostalgie de la figure maternelle explique la relation ambiguë qu’entretiennent les personnages masculins de Tournier avec le fantasme de la fusion. La fusion avec la mère est à la fois désirée et redoutée, car si elle est la solution idéale qui permet de restaurer la séparation, elle constitue aussi un engloutissement et une mort de soi dontVendredi ou les limbes du pacifique donne un bon exemple.
L’île sur la mer -le rapprochement d’homophonie de la mer à la mère est très net-cet élément féminin par excellence, apparaît d’abord à Robinson comme un refuge contre la solitude. Dans ce paysage féminin, la tentation pour Robinson de régresser au niveau du limon originel est très forte, surtout dans son aventure avec la souille, cette boue semi-liquide qui l’enveloppe et le faire revenir à l’état animal. Déjà, la composition de la boue, excrément, eau et terre, suggère la dissolution des éléments dans une sorte de liquide visqueux. La réflexion d’Edouard dans Les Météores nous permet de rapprocher la souille et le limon où la mort et la vie se croisent. En prenant un bain de boue pour se soigner, Edouard se livre à une comparaison de ce bain de boue avec la mort :
‘Son« bain d’au-delà » le surprit par son tour original et grave. Il se souvint que le limon avait été la matière première dans laquelle l’homme avait été façonné par Dieu, et que par conséquent l’ultime aboutissement de la vie rejoignait ses origines absolues (M, 313).’La régression à l’état originel signifie la mort et la dissolution de l’être dans l’élément liquide, cet élément féminin qui est également le lieu de la naissance.
La figure de la soeur de Robinson accentue ce danger de l’élément féminin. Elle survient d’abord comme un visage familier pour lequel Robinson se jette à l’eau et manque de mourir. Le visage de sa soeur morte, très jeune, très tendre, vulnérable, l’attire vers la mort comme une sirène qui séduit des matelots et les attire vers l’eau. Contrairement à cette figure trop féminine de sa soeur qui n’est pas assez forte pour le sauver, l’image de sa mère, une maîtresse femme calme et forte, le réconforte.
L’expérience de la grotte qui remplace celle de la souille traduit ce changement du monde féminin. Ayant connu une régression dissolvante dans souille par l’excès de douceur que représentait la figure de sa soeur, Robinson trouve refuge auprès de l’image de sa mère, en se mettant en position foetale dans un alvéole rocheux, et il oublie le temps, sasolitude, et son heure de travail :
‘Il était suspendu dans une éternité heureuse. (...). Aussi bien la différence entre la veille et le sommeil était-elle très effacée dans l’état d’inexistence où il se trouvait (VLP, 106).’La grotte correspond d’ailleurs à l’image de sa mère androgyne, forte et douce à la fois. Car le sol de l’alvéole réunit l’élément masculin et l’élément féminin168, ‘«dur, lisse, étrangement tiède’», contrairement à la souille où ne régnait que l’humidité. Cette dureté de la grotte rassure Robinson qui ne voulait plus se fondre dans l’élément.
Dans cet état de régression vers sa mère, il se sent protégé par elle, «‘il se croyait dans les bras de sa mère, femme forte, âme d’exception, mais peu communicative et étrangère aux effusions sentimentales ’(VLP, 107)». Ce refus d’effusion sentimentale de sa mère, qui se révèle finalement d’une infinie douceur et d’un grand courage envers ses enfants, permet à Robinson de l’identifier plus facilement à la grotte, dure et humide à la fois. Alors, il entrevoit un changement possible, «‘changer sans déchoir’ (VLP, 94)», ce qui signifie finalement trouver un équilibre sans descendre au fond de l’abîme. Il se sent flotter, assimilant cet état de fusion avec sa mère à d’heureuses retrouvailles avec l’innocence originelle :
‘(La grotte) est un retour vers l’innocence perdue que chaque homme pleure secrètement. Elle réunit miraculeusement la paix des douces ténèbres matricielles et la paix sépulcrale, l’en deçà et l’au-delà de la vie (VLP, 112). ’L’image d’un état d’anéantissement total et de la mort que dégage cette scène nous permet de rapprocher la grotte de la tombe et le fantasme de régression du refus d’exister.
Outre la menace de la mort, la fusion avec la mère présente d’autres risques. Non seulement Robinson a épuisé l’île en lui imposant de produire toujours,ce qui constitue une allusion à l’épuisement de la mère par sa vocation maternelle, mais il perçoit aussi le sentiment monstrueux d’inceste dans son enfouissement dans le ventre de la grotte. En découvrant qu’il a failli ressentir un plaisir physique dans son demi-sommeil, Robinson s’écrie avec horreur :
‘J’y trouvais, certes, la paix et l’allégresse, mais j’écrasais de mon poids d’homme ma terre nourricière. Enceinte de moi-même, Speranza ne pouvait plus produire, comme le flux menstruel se tarit chez la future mère. Plus gravement encore, j’allais la souiller de ma semence. Levain vivant, quel horrible mûrissement n’aurait-il pas provoqué dans ce four gigantesque, la grotte ! Je vois Speranza toute entière gonfler comme une brioche, boursoufler ses formes à la surface de la mer, crever enfin pour vomir quelque monstre incestueux ! (VLP, 114)’Ainsi éclate le danger de ce rêve tenace et attirant de l’homme pour la régression ad-uterum. Une fois arraché du ventre maternel, l’homme doit orienter sa sexualité ailleurs que vers sa mère. Ce que fit Robinson en tournant définitivement le dos à la grotte. Il refuse désormais tout enfouissement, tout ce qui rappelle la profondeur. La souille et la grotte présentaient en effet l’attirance des profondeurs et des éléments féminins avec lesquels il pouvait se fondre et se confondre, et qui tour à tour lui demandaient la négation de soi et l’abandon de son identité.
Sa quête de sexualité l’oriente vers d’autres chemins. Robinson, en choisissant le tronc d’arbre abattu, essaie de trouver une voie qui lui permette de rester en surface. Ce fut ce qu’il appela «la voie végétale», à mi-chemin entre profondeur et surface, entre l’élément féminin et masculin. Ce mode de sexualité avec l’élément naturel se termina très vite, comme si la nature n’acceptait pas cette transgression de Robinson, piqué un jour par une grosse araignée, comme si elle voulait le punir de son imprudence. Cette araignée ne constitue-t-elle pas une allusion au corps maternel à l’intérieur duquel grandissent les petits ? Ce symbole de la mère punit Robinson et le protège en dénonçant le danger de ce type de sexualité.
Ainsi, l’image de la mère exerce une fascination de la régression qui attire l’homme vers l’état de confusion et de fusion. S’y tenir, en paraphrasant S. Leclaire, c’est pour l’homme «‘se condamner à ne point vivre», «y renoncer, c’est mourir’».
Françoise Merllié signale que la grotte de Robinson témoigne d’une “séparation, d’un ordre déjà établi dans l’univers” par sa solidité et sa sécheresse, par là elle peut servir de « fondement », de « socle » d’où sort un être nouveau, in Michel Tournier, op, cit., p. 68.