3-1 : L’expression de la sexualité non génitale.

La sexualité éolienne et solaire de Robinson, celle phorique de Tiffauges et celle météorique de Paul sont autant d’exemples de possibilités de transcender la sexualité génitale. Dans ce paragraphe, nous allons voir comment l’oeuvre propose le dépassement de la séduction féminine, et le renoncement à la masculinité, pour atteindre une sexualité non génitale qui permette d’accéder à l’éternelle jeunesse. L’exemple de Robinson nous montrera cette entreprise.

Dans la quête de sexualité de Robinson, qui recherche une extase non-génitale à travers une série d’étapes élémentielles, -voie tellurique et éolienne-, nous pouvons retrouver les quatre éléments étudiés par G. Bachelard, qui sont l’eau, la terre, le feu et le ciel. Les deux premiers sont des éléments féminins, les deux derniers sont masculins. La confrontation des deux mondes féminin / masculin et la valorisation finale du monde masculin sont explicites dans l’itinéraire de Robinson, comme le suggère ironiquement F. Merllié : «‘Toute (l’)aventure (de Robinson) n’est autre finalement que la métamorphose d’une île en bateau’ 169«.

Après avoir expérimenté la régression dans la grotte, Robinson tourne définitivement le dos à l’image de la mère et cherche tout d’abord un autre élément féminin pour satisfaire sa sexualité. La terre, par son caractère féminin et sa fécondité, l’attire irrésistiblement. Mais cette fois-ci, Robinson restera à la surface de la terre par peur de l’engloutissement qu’il a expérimenté dans la grotte. Accablé par le travail et la solitude, couché sur le sol, il gît comme un mort, et découvre soudain la douceur de la terre qui l’accueille. Dans son fantasme, il identifie l’île à la femme et il l’épouse :

‘La présence presque charnelle de l’île contre lui le réchauffait, l’émouvait. Elle était nue, cette terre qui l’enveloppait. Il se mit nu lui-même. Les bras en croix, le ventre en émoi, il embrassait de toutes ses forces ce grand corps tellurique (VLP, 126). ’

Le jeu de mots qui suit renforce le processus d’identification de l’île à la femme : «combes», où il s’est accouplé avec la terre, et «lombes», le «‘dos de femme un peu gras, mais d’un port majestueux (VLP, 127’)» Ce jeu de mots va donner l’occasion à Robinson de réfléchir à la sexualité de manière générale. Il introduit l’idée de la mort dans l’acte sexuel. Déjà la position de son accouplement avec la terre suggère une posture de mort et d’abandon. Il voit le sexe comme une force qui pousse l’individu à la mort, d’abord par l’acte de procréation qui supprime celui qui crée, ensuite par l’acte sexuel qui fait oublier soi-même :

‘Procréer, c’est susciter la génération suivante qui innocemment, mais inexorablement, repousse la précédente vers le néant. A peine les parents ont-ils cessé d’être indispensables qu’ils deviennent importuns. (...). Dès lors il est bien vrai que l’instinct qui incline les sexes l’un vers l’autre est un instinct de mort (VLP, 131).’

Le sexe triomphe alors sur l’individu, en exerçant toute son attirance sur le sexe opposé, ce qui permet la procréation de l’espèce. Dans ce discours de Robinson, la force du sexe est doublement négative pour l’homme, car elle est la source de sa propre disparition, d’une part, et de son abnégation, d’autre part. Robinson se souvient encore d’une scène atroce illustrant le triomphe du sexe sur l’homme. Il s’agit de son voyage en Irlande du Nord où la famine et la peste ont ravagé de nombreux villages. Dans ces villages, il a découvert «la victoire» de l’organe masculin qui gonflait monstrueusement sur les cadavres dévastés.

Cette idée de mort qu’engendre le sexe masculin est également représentée dans Les Météores à travers le nom d’Alexandre, à savoir «Surin». Alexandre se dit avec amusement que son nom Surin signifie couteau en argot. D’ailleurs son sport favori est l’escrime, son jouet qui l’accompagne toujours est son épée, Fleurette, avec laquelle il accomplit son ultime acte d’amour : se donner la mort. Cette liaison directe sexe-couteau-mort est très significative.

L’histoire de Mélanie dans «La jeune fille et la mort» relate elle aussi, de façon évidente, la force morbide du sexe masculin. Cette jeune fille, fascinée par la mort, collectionne les objets reflétant l’image de la mort, par exemple le pistolet, la corde et le champignon vénéneux ; elle est aussi attirée par le bruit des scies. Tous ces objets sont phalliques et leur possession procure à Mélanie, qui les lie à la mort, un grand plaisir. L’amour, le sexe masculin et la mort sont directement rapprochés dans sa réflexion :

‘Elle était d’abord troublée par une mystérieuse affinité qui paraissait rapprocher ces deux sortes d’objets. (...). La carrure massive du pistolet -- arme de poing -- et les rondeurs musculeuses des champignons évoquaient aussi pour elle un troisième objet (...) le sexe d’Etienne Jonchet qui lui avait donné tant de bonheur pendant de longues semaines. Elle découvrit ainsi la complicité profonde de l’amour et de la mort (CB, 193).’

La condamnation, dans plusieurs textes, du sexe masculin est à lier au point de vue personnel de l’auteur. Tournier, en effet, critique violemment, dans ses nombreux essais, l’avortement, devenu selon lui «à la mode». Ses critiques qui condamnent la responsabilité de la femme pour cet acte, dénoncent parallèlement celle de l’homme, irresponsable qui ne cherche que le plaisir éphémère, en ignorant le pouvoir de vie et de mort qu’il détient.

Ainsi le sexe, notamment le sexe de l’homme, est lié à la mort, à la destruction, et la femme accomplit cette destruction en s’identifiant à la terre nourricière qui absorbe l’essence de l’homme. La terre, à l’aide de la femme, donne et retire ce qu’elle a donné à l’homme, au nom de l’amour. La combe (la terre) qui a révélé sa féminité (lombes) devient la tombe de Robinson : «‘qu’ai-je fait dans la combe rose ? J’ai creusé ma tombe avec mon sexe et je suis mort, de cette mort passagère qui a nom volupté’ (VLP, 133)». L’image de terre-mère-vampire est décrite en parallèle à l’acte d’amour, en soulignant la fonction dangereuse de la femme qui séduit l’homme, le dépouille de sa substance et l’entraîne à la mort :

‘La terre attire irrésistiblement les amants enlacés dont les bouches se sont unies. Elle les berce après l’étreinte dans le sommeil heureux qui suit la volupté. Mais c’est elle aussi qui enveloppe les morts, boit leur sang et mange leur chair, afin que ces orphelins soient rendus au cosmos dont ils s’étaient distraits le temps d’une vie. L’amour et la mort, ces deux aspects d’une même défaite de l’individu, se jettent d’un commun élan dans le même élément terrestre. L’un et l’autre sont de nature tellurique (VLP, 132-133). ’

Bien qu’ayant conscience de la force morbide de la sexualité et de la terre, Robinson continue à se laisser séduire comme s’il s’abandonnait à cette forme de mort. La terre semble d’abord reconnaître cet abandon, et comme si elle voulait le récompenser, un signe de satisfaction apparaît. Un jour, Robinson découvre une plante nouvelle, mandragore, qui pousse à la combe où il a accomplit l’acte amoureux avec la terre. La racine de cette plante ressemble bizarrement au corps d’une petite fille qu’il considère comme sa propre fille, le fruit de son union avec la terre-épouse. L’acte d’amour ainsi justifié par la production d’une nouvelle plante, Robinson croit qu’il est plus que jamais profondément lié à la terre.

Cependant, le danger de la séduction féminine se fait sentir aussitôt. D’abord, il découvre un matin que sa barbe a poussé, pris racine dans la terre et le ligote. Cette scène bien fantastique symbolise la perte de liberté causée à l’homme par une relation trop sérieuse avec une femme, surtout si elle a donné naissance à des enfants. Robinson devient prisonnier de l’île-épouse, comme si celle-ci lui demandait sa liberté en échange des mandragores qu’ils ont produites ensemble. D’ailleurs, les mandragores qu’il considère comme ses filles incarnent le vampire. Car cette extraordinaire plante a la réputation de pousser près des gibets «‘là où les suppliciés ont répandu leurs ultimes gouttes de liqueur séminale’ (VLP, 137)», comme si elle absorbait l’énergie vitale de l’homme pour pouvoir naître. Elle échange sa naissance contre la mort symbolique de l’homme.

Le deuxième danger de la femme est son infidélité, sa fourberie170. Ce caractère est représenté dans le roman par la relation adultère de l’île-épouse avec Vendredi. Non seulement elle a accepté Vendredi, mais elle a aussi produit une autre sorte de mandragore rayée qui reflète la couleur de peau de son auteur. Ce n’est donc pas Robinson seul qui est capable de produire la merveilleuse fleur nouvelle, l’île le trompe avec le premier venu, et engendre ainsi des enfants bâtards.

Pire encore, la femme entraîne la jalousie et pousse au crime. Car, accablé et furieux, Robinson a failli commettre un crime, tuer son rival Vendredi qui avait bafoué son épouse-île. Il l’a battu désespérément jusqu’à ce que Vendredi, terrorisé, le supplie «Maître, ne me tue pas !». La référence au meurtre d’Abel par son frère Caïn est immédiate dans l’esprit de Robinson, comme si ce premier crime de l’histoire de l’homme avait été causé par la faute de la femme. La Bible qu’il a consultée condamnait également la faute de la femme dans l’adultère, en relatant l’histoire de Joseph, victime de la tromperie et de la jalousie féminine. La responsabilité de la femme et les dangers qu’elle représente sont ainsi lourdement caricaturés.

Blessé à mort par cet incident, Robinson ne cherchera plus sa sexualité dans l’élément féminin. Sa négation de la femme est désormais définitive. Avec l’aide de Vendredi, il se tourne exclusivement vers l’élément masculin pour retrouver sa virilité, et l’épanouissement de sa sexualité masculine. Le feu, le soleil, le vent, tels sont les éléments masculins par excellence qui remplacent alors la souille, la grotte et l’île.

Nous retiendrons seulement que la fin de Robinson montre la victoire de l’élément masculin sur le féminin, en l’occurrence celle du soleil sur l’eau, car le romanvalorise la métamorphose finale de Robinson en modèle purement viril. Cette transformation est cette fois bien réussie, sans danger de perte d’identité sexuelle. De surcroît, l’acquisition de la jeunesse minérale couronne cette réussite. Car Robinson change physiquement. Il coupe sa barbe qui lui donnait l’allure grave d’un vieil homme et laisse pousser ses cheveux roux qu’il avait rasés jusqu’alors. Devenu ainsi un jeune homme, il s’écrie au soleil :

‘Ma barbe a disparu dont les poils végétaient en direction de la terre, comme autant de radicelles géographiques. En revanche ma chevelure tord ses boucles ardentes comme un brasier dressé vers le ciel (VLP, 217-218). ’

Dans cette identification au soleil, nous remarquons un important changement de registre sexuel : il s’agit désormais de supprimer la masculinité pour acquérir la jeunesse. Le renversement du mouvement vertical mérite d’être signalé : il tombait jusqu’alors, il s’élève désormais. Pour atteindre cette ascension, il faut accepter de perdre une partie de sa masculinité propre, comme la capacité à procréer. La barbe, symbole masculin et symbole de puissance, doit disparaître pour qu’apparaisse une nouvelle jeunesse.

Dans cette aventure de Robinson qui renonce à toute recherche des éléments féminins, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que l’auteur caricature de manière négative l’image de la femme. Cette impression se généralise dans toute son oeuvre, surtout à travers les points de vue d’Alexandre et de Tiffauges qui abordent la femme avec leur regard purement masculin, presque misogyne. Déjà Tiffauges considère le sexe de la femme comme un «ventre décapité» et cherche sa marque plutôt au niveau de la poitrine qui «‘porte triomphalement ses deux cornes d’abondance ’(RA, 33)». Alexandre va encore plus loin. Non seulement il reprend ce terme de ventre mutilé (M, p. 233), mais voit la poitrine de la femme comme une «‘caricature flasque et briochante (’M, p. 234)» des muscles pectoraux des hommes. Ces termes «ventre décapité» ou «ventre mutilé» appliqués au sexe de la femme traduisent le mélange de jalousie et d’horreur que les héros masculins tourniériens ressentent à l’égard des femmes. Car le ventre de la femme est la source même d’enfantement. Refuser de le reconnaître ne prouve-t-il pas, a contrario, leur lucidité ? Ce mépris apparent de plus en plus profond ne masque-t-il pas, en effet, leur envie de plus en plus forte vis à vis de la fonction reproductrice de la femme. D’ailleurs, ce terme de «ventre décapité» fait allusion à la mort ou à la stérilité. Tiffauges et Alexandre inversent ainsi la source de la vie en celle de la mort, en attribuant l’image de la mort à la fonction féminine.

Notes
169.

Françoise Merllié, M. Tournier, op, cit., 65. Il faut voir également l’article de Bédicte Mauguière “Sexualité, tabou et mythe de reproduction chez M. Tournier” (in Revue francophone de Louisiane, vol, 7, 2, 1993) qui montre le rôle de mère toute-puissante dans la métamorphose de Robinson: “C’est le désir d’échapper à la puissance maternelle qui motive inconsciemment la métamorphose de Robinson (p. 43)”. Elle conclut que Robinson accède au stade de “l’homme nouveau” au prix de l’élimination de l’élément féminin.

170.

Nous avons déjà constaté ce caractère trompeur de la femme à travers Biltine et Blandine.