3-2 : La suppression du marquage sexuel.

Pour décrire l’abandon de la sexualité masculine, Tournier recourt à la suppression symbolique des signes de virilité tels que poils et barbe qui s’opposent à la blancheur ou à la blondeur, symboles de la féminité. Françoise Merllié montre dans son article «L’histoire de barbes171«, que pour les héros masculins de Tournier, cette suppression de la barbe est nécessairepour atteindre l’asexualité, l’androgynité ou encore l’éternelle jeunesse. Elle distingue d’abord deux sortes de barbes chez les héros tourniériens : les barbes rousses ou noires, qui renvoient à la virilité masculine explicite, telles celle de Barbe-Bleu, de Barberousse, ou encore de l’ogre, et qui s’opposent aux barbes blondes, bouclées et douces, ce mélange de masculinité et de féminité, telles celle de Logre de «La fugue de Petit Poucet» et celle de Barbedor. Elle fait ensuite le rapprochemententre la blondeur et la féminité, en citant Eve et Biltine, incarnation de la féminité par excellence. Elle conclut finalement que le premier type de barbe doit être supprimé pour abandonner définitivement la virilité, proche de l’animalité –sauf dans le cas de Barberousse qui trouve un moyen de réconciliation dans l’art (son portrait sur la tapisserie)-, alors que le deuxième type qui porte la marque de la féminité conduit plus facilement à l’état d’androgyne.

L’histoire de Barbedor dans Gaspard, Melchior et Baltazar relate bien cette facilité d’acquisition de la jeunesse par le porteur d’une barbe dorée. Le conte nous raconte la succession du roi Barbedor par lui-même. Ce roi Nabounassar 3, surnommé Barbedor à cause de sa barbe «annelée, fleuviatile et dorée», règne paisiblement sur son pays, sans autre souci que celui de s’occuper de sa barbe. Il lui octroie tous les meilleurs soins, et va jusqu’à la peigner, la friser, la parfumer, et même jusqu’à l’enfermer la nuit dans une petite housse de soie comme un objet fétiche. Ces gestes typiquement féminins ne symbolisent-ils pas déjà la tendance hermaphrodite de ce roi quid’ailleurs arrivera à se reproduire seul, en devenant lui-même son propre fils ?

Un jour, en effet, en découvrant un poil blanc dans sa barbe dorée, il est saisi par l’angoisse, sa mort prochaine devient visible, ainsi que la question de sa succession. N’ayant pas d’enfant à qui laisser sa couronne, et s’aimant tellement lui-même, il ne peut concevoir d’avoir un successeur autre que lui-même, ou quelqu’un qui lui ressemble. La solution est donnée par un mystérieux oiseau blanc qui vient régulièrement lui dérober ses poils blancs : le roi redevient ainsi de plus en plus jeune. Barbedor, en perdant son dernier poil blanc, quitte le château à la recherche de cet oiseau voleur. Quand il parvient à le retrouver dans la forêt, il voit que tous les poils blancs de sa barbe ont été transformés en nid où repose un bel oeuf doré. De retour au palais avec cet oeuf, il assiste à un étrange dédoublement : le vieux roi qu’il était est mort, il est devenu lui-même un petit garçon qui succédera à Barbedor.

Cette histoire très savoureuse soulève plusieurs questions sur des thèmes majeurs : narcissisme, rêve d’éternité, double et autosuffisance. Nous remarquons facilement un lien fort entre Robinson qui redevient jeune en supprimant sa barbe et ce roi qui redevient petit enfant en perdant la sienne. Dans les deux cas, les héros de Tournier doivent perdre leur symbole masculin pour acquérir la jeunesse qui, elle-même, symbolise l’éternité et l’immortalité. La jeunesse est évidemment exaltée comme l’état suprême de l’homme172.

Signalons au passage que ce rêve d’autosuffisance par le clonage ou par l’auto-enfantement, présent chez la plupart des personnages masculins –Robinson avec Jeudi, Alexandre avec Daniel, Paul (accoucheur-accouché), Barbedor-, élimine le rôle de la femme, en réalisant l’Adam androgyne.

Cet état de jeunesse acquise en abandonnant volontairement les marques masculines apparaît clairement dans les propos personnels de Tournier. Il nous le suggère maintes fois en introduisant l’image de Tarzan 173dans de nombreux ouvrages, et surtout, dans la partie «Corps» des Petites proses, où il fait très explicitement l’éloge d’un autre type de masculinité. Il condamne tout d’abord l’image traditionnelle de la virilité liée à la force physique et à la pilosité qu’incarne Hercule:

‘Pendant des siècles, des millénaires peut-être, force et virilité ont été pour ainsi dire synonymes. C’est à ce point que dans l’imagination populaire, le poids et le poil constituaient des attributs obligés de la force. L’homme fort avait le type préhistorique, et additionnait l’obésité, la poitrine frisée et la barbe drue (PP, 84). ’

Il oppose cette image de virilité du passé à celle du futur. C’est Tarzan, plus jeune, plus mince et surtout sans barbe, ni poil, qui réalise ce rêve : «‘Tarzan incarne (...) une force d’un type entièrement nouveau : glabre et agile. (...). Tarzan n’a pas de barbe et n’aura jamais de barbe, parce qu’il est définitivement impubère’ (PP, 84)». Ce rêve d’une masculinité nouvelle s’exprime désormais dans cette association enfant / adulte, à mi-chemin entre le garçon et la fille.

Alors devient visible l’équation proposée à travers les aventures sexuelles de Robinson. La femme est dangereuse, elle entraîne l’homme à la mort, à la négation de soi par l’acte sexuel et par la procréation. L’image de la mère se porte un peu mieux, mais la relation avec elle n’est pas non plus idéale par son caractère soit irréalisable, soit dangereux, car elle empêche l’homme d’avancer, l’attire vers l’état de confusion originelle en provocant un sentiment de culpabilité et d’inceste. L’homme doit donc surmonter ces images trop féminines et par là aussi dépasser sa propre image masculine imposée par la société et par la tradition. Cela justifie sonrefus du rôle de procréation et de sexualité conventionnelle. Le roman propose les retrouvailles de l’élan vital de l’homme en devenant minéral et asexué, qualités qui constituent les clés pour accéder à l’éternelle jeunesse.

Notes
171.

Françoise Merllié, “L’histoire de barbes”, Magazine littéraire, op, cit., pp.29-35.

172.

Cette suprématie accordée à la jeunesse est à lier au fantasme de l’enfant merveilleux qui anime toute oeuvre de Tournier.

173.

Voir dans Le vol du vampire, l’article consacré à “Emile, Gavroche, Tarzan”, p. 195.