3-3 :L’opposition entre l’univers féminin et l’univers masculin et l’idéal de la masculinité.

L’opposition entre l’univers féminin et l’univers masculin est une des oppositions majeures qui organisent l’unité thématique de l’oeuvre de Tournier. Nous allons voir quelles sont les valeurs accordées à ce pôle d’opposition.

Le conte intitulé «La famille Adam» décrit ludiquement l’opposition entre le monde masculin et le féminin, en situant la cause originelle de cette opposition dans la création. Le premier homme Adam a été créé dans le désert et dans la poussière. Tournier lui attribue le goût du nomadisme, du dur, du sec, du léger, de la marche interminable, du dessèchement, du soleil et de la stérilité. Eve, au contraire, en étant créée à Eden, où régnaient les fleurs et les eaux tièdes, incarne la terre humide, grasse de fécondité, la doucereuse paresse, la mollesse, la sédentarité, l’agriculture. Ainsi, la différence des lieux de naissance des sexes serait à l’origine de l’opposition des deux mondes masculin et féminin. Dans Les Météores, la même idée sur les origines différentes de l’homme et de la femme revient à travers le discours de Ralph :

‘Dieu, il a d’abord créé Adam. Puis il a créé le Paradis. Puis il a mis Adam dans le Paradis (...). Tandis qu’Eve, (...) elle a été créée dans le Paradis. C’est une indigène du Paradis (M, 484).’

Cette interprétation de l’origine de la femme née du Paradis explique l’assimilation de la femme au Paradis et à l’origine mythique. Elle semble également constituer dans l’oeuvre la base de l’opposition entre l’univers féminin et celui masculin.

Dès lors, l’homme a sans cesse tendance à être attiré par l’univers féminin doux et humide qui signifie pour lui le repos et l’oubli, mais qui l’entraîne finalement au pourrissement, à la dissolution de soi. Pour ne pas être englouti par cette attirance, et pour conserver leur virilité, rester sec, mince, stérile est la solution retenue par les héros masculins de Tournier.

Entre de nombreuses images, les éléments naturels que sont l’eau et le feu, la terre et l’air symbolisent le mieux cette opposition. Nous avons déjà vu la fonction de ces quatre éléments dans l’aventure de Robinson. Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, ces éléments sont utilisés pour désigner les deux mondes opposés de masculin et féminin. D’abord le feu, par son caractère à la fois destructeur et purificateur, fait accidentellement exploser la grotte et délivre Robinson de toute emprise féminine. Le soleil ensuite, par sa puissance et sa capacité à assécher, le sauve du pourrissement qu’entraîne la souille. Le vent enfin, par sa légèreté et sa liberté lui apprend à se détacher de la gravité terrestre, symbole de la séduction tellurique de la femme.

L’opposition entre l’eau et le feu constitue un élément significatif dans Eléazar ou La source et la buisson qui prend comme point de départ l’opposition entre l’ardeur du buisson qui présente un caractère sacré, et la source qui incarne la vie, mais aussi le profane, pour ensuite la superposer à l’histoire de Moïse174.

Dans cette opposition de deux mondes, la prédilection pour l’élément masculin est suggérée à plusieurs reprises dans l’oeuvre.Le dégoût d’Alexandre pour le gonflement semble être un exemple de cette préférence. Malgré l’attirance du monde maternel, Alexandre a horreur du gonflement et cultive la sécheresse physique, qui est pour lui la marque de sa supériorité face à l’hétérosexuel installé dans le confort et l’obésité :

‘Non, chère carcasse, maigre et nerveuse, (...), tu ne connaîtras pas le boursouflement de l’obésité hétérosexuelle, ni celui de l’oedème ou de la tumeur. Tu mourras sèche et battante dans une lutte inégale où t’aura jetée l’amour (M, 141).’

Il est intéressant de noter que pour Alexandre, l’obésité suggère à la fois le monde féminin et celui de l’hétérosexuel. Cette réflexion va être précisée dans le discours de son ami Thomas Koussek qui déclare la virilité de l’homosexuel supérieure à celle de l’hétérosexuel, qui devient finalement la femme de l’homosexuel (M, p. 148). C’est pourquoi toute féminisation fait horreur à Alexandre175.

En somme, au travers d’Alexandre et de Robinson, nous pouvons dire que la sécheresse symbolise la virilité dans l’oeuvre de Tournier. L’auteur lui même déclare, dans plusieurs textes, sa préférence pour la sécheresse, la dureté, les vertus attribuées à la masculinité. Dans «Le froid et ses vertus» de Petites proses, il fait allusion directe à l’influence que la froideur du climat de Saint-Moritz a sur Nietzsche et sur ses oeuvres illustrées par les figures inoubliables de Zarathoustra et de Dionysos, les destructeurs des pesanteurs. Sa prédilection pour les éléments masculins tels le feu, la légèreté, le désert, la sécheresse, le froid est, dès lors, très explicite, comme le montre encore son choix de vieillissement :

‘Vieillir. Deux pommes sur une planche pour l’hiver. L’une se boursoufle et pourrit, l’autre se dessèche et se ratatine. Choisis si possible cette seconde vieillesse, dure et légère (VI, 79). ’

La préférence accordée au monde masculin est encore visible à travers Mélanie de «La jeune fille et la mort». Non seulement elle est, comme nous l’avons vu, fascinée par la mort, mais elle déteste tout ce qui la rapproche de la vie, de la chaleur, du monde féminin. Chez elle, le monde se divise en deux : ce qui relève de l’âpreté est bon, ce qui rejoint la mollesse est mauvais. Ainsi, elle aime la limonade, le citron, la moutarde, les aliments qui piquent, acides. Au contraire, le lait, la crème, le beurre et la confiture rappellent «‘comme autant de provocations, le déferlement de la grisaille, l’empâtement de la vie comme un limon épais et gluant’ (CB, 179)». En saison, elle a horreur d’un après-midi d’été ensoleillé qui la rend langoureuse, paresseuse. Par contre l’hiver, avec son froid sec qui fait geler, durcir et dépouille les choses pour faire éclater leur essence, lui convient mieux. Avec son goût du dessèchement, Mélanie est incontestablement une filiation d’Alexandre. Elle observe, avec hantise, les cadavres d’animaux décomposés par le boursouflement, mais admire les insectes morts, desséchés comme des momies. Elle croit que les insectes morts s’allègent en acquérant une spiritualisation. Pour elle, la légèreté correspond à la spiritualité : par opposition, le gonflement est nauséeux.

Dans ces oppositions, on voit apparaître une référence à la structure mythique fondamentale : la nostalgie du Paradis perdu associé à l’univers féminin, à l’espace chaotique de la fusion et au corps. L’univers masculin symbolise, au contraire, l’espace de la séparation et la spiritualité. Nous pouvons dresser un tableau qui résume les valeurs symboliques accordées aux deux mondes opposés dans l’ensemble de l’oeuvre :

Univers féminin Univers masculin
Fusion Séparation
Terre Ciel
Eau Feu
Sédentaire Nomade
Corporalité (Eros) Spiritualité (Logos)
Espace chaotique (profondeur) Espace spirituel (surface)
Régression (engloutissement) Progression (élévation)

L’aventure des personnages tourniériens qui relate leur éloignement progressif de l’univers féminin et des mythes originaires pour accéder à l’univers masculin qui accepte et sublime la séparation, évoque fortement le schéma du dépassement du préoedipien et l’initiation sexuelle des garçons qui se battent pour intégrer le monde masculin du père.

Cette initiation, qui souligne le changement d’univers nécessaire à la progression ultérieure de l’homme, semble inscrite dans l’évolution même de l’oeuvre de Tournier. En effet, nous pouvons, selon l’opposition entre l’univers féminin et l’univers masculin, distinguer deux phases dans l’oeuvre de Tournier : les premiers romans de Tournier, Vendredi ou les limbes du pacifique, Roi des Aulnes, Météores sont marqués par la présence dominante du mythe des origines (retour à la nature, régression à l’utérus, fusion entre moi et autrui, langue universelle), tandis que les romans suivants (Gaspard, Melchior et Balthazar, Gilles et Jeanne, Goutte d’or, Eléazar ou la source et le buisson) manifestent une diminution très nette de la régression de l’univers féminin et tentent d’aboutir à l’univers masculin que symbolisent le nomadisme et la sécheresse. En ce sens, le changement significatif de la forme globale de ces romans, volumineux, denses et complexes pour les premiers, et réduits, dépouillés et plus simples pour les seconds, peut être interprété comme un éloignement de l’univers féminin pour rejoindre une oeuvre masculine légère, sèche et spirituelle176.

Ainsi, dans l’univers romanesque de Tournier, le rêve de la fusion et de la plénitude corporelle de l’Adam androgyne se transforme en un dépassement de l’univers mythique féminin. Pour les personnages masculins, cette quête se manifeste en recherche de l’appropriation de l’élément féminin, sans l’intermédiaire de la femme. La femme ainsi éliminée de la recherche des retrouvailles avec la plénitude, l’oeuvre présente le thème du déguisement et du fantasme d’incorporation de la maternité comme un moyen de s’approprier l’élément féminin perdu.

Notes
174.

Cette opposition est reprise dans l’article “La source et le buisson ” dans Le miroir des idées.

175.

Signalons que le dégoût d’Alexandre pour la féminisation correspond à l’émergence d’une tendance “virile” au sein du milieu homosexuel qui refuse désormais de porter l’image caricaturale de “l’homme efféminé” qui régnait depuis longtemps dans nos sociétés. L’homme “super-viril”, voire “macho”, est devenu un des types idéaux dans le milieu homosexuel. Tournier rejoint cette recherche d’un modèle viril chez les homosexuels actuels, et par là critique la vision hétérosexuelle stéréotypée qui a imposé des traits féminins à l’homosexuel pour rassurer la morale sociale. Pour des compléments sur l’évolution de l’homosexualité, voir l’article de Michael Pollak, “L’homosexualité masculine” et celui de Philippe Ariès “Réflexion sur l’histoire de l’homosexualité”, in Sexualité occidentale, Communications, 35, Points, 1984.

176.

Inge Degn signale que cette évolution de la forme des romans de Tournier vers la structure simple correspond à l’idéal du nomadisme, L’encre du savant et le sang des martyres, op, cit., p. 281.