4-1 : Le thème du déguisement.

Le thème du déguisement montre la tentative de chacun des personnages pour s’approprier les caractéristiques de l’autre sexe. Il s’agit tout d’abord de brouiller les repères sexuels, en donnant naissance à la réversibilité des deux sexes. Ce caractère d’indistinction sexuelle est abondant dans l’oeuvre de Tournier, notamment dans Le Coq de bruyère. Ainsi, Dominique, dans «Tupik», dont le nom signale déjà une confusion sexuelle, se présente sous un déguisement de garçon. L’institutrice de «La Mère Noël», masque également son identité sexuelle sous le déguisement masculin du père Noël avec barbe blanche et houppelande. Parallèlement, Logre est décrit sous un déguisement féminin avec ses bijoux, ses longs cheveux blonds et bouclés. Par ailleurs, la statue de Thésée qui fascine Tupik est habillée «d’une courte jupette», comme si Tournier voulait provoquer une ambiguïté fondamentale dans la reconnaissance sexuelle. C’est également le cas de Monsieur Mage, le cinéaste homosexuel de La Goutte d’or qui se présente comme une «‘grosse tante sentimentale’ (GO, 145)».

La dimension féminine de Vendredi mérite également d’être signalée. En voyant Vendredi sortir de l’écume, Robinson l’assimile à Vénus : «‘Je le regarde s’arracher en riant à l’écume des vagues qui le baignent, et un mot me vient à l’esprit : la ’ ‘vénusté’ ‘. La vénusté de Vendredi’ (VLP,227-228)». Le rappel étymologique joue avec la vague et établit un lien entre Vendredi et Aphrodite, nés tous les deux de la vague.

En liaison avec cette dimension féminine de Vendredi, il faut souligner également le terme ambigu utilisé par Robinson pour traduire son union avec le soleil :

‘S’il fallait nécessairement traduire en termes humains ce coït solaire, c’est sous les espèces féminines, et comme l’épouse du ciel qu’il conviendrait de me définir. (...) En vérité, au suprême degré où nous avons accédé, Vendredi et moi, la différence de sexe est dépassée, et Vendredi peut s’identifier à Vénus, tout de même qu’on peut dire en langage humain que je m’ouvre à la fécondation de l’Astre Majeur (VLP, 230). ’

Ici, nous remarquons bien l’entreprise de Robinson pour assimiler le caractère féminin et réaliser l’image androgyne.

Ce thème du travestissement atteint son sommet avec Alexandre qui se déclare, avec son accoutrement flamboyant d’ordinaire réservé aux femmes, le seul véritable homme parmi la foule masculine vêtue de gris : «‘Comme je suis beau ! Faisan doré au centre d’un troupeau de pintades couleur de cendre, ne suis-je pas le seul mâle de cette basse-cour ? ’(M, 254)»Le livre d’Honoré d’Urfé, L’Astrée, est également interprété, par Fabienne, comme l’éloge de la confusion sexuelle :

‘Céladon est une face, Alexis est l’autre face. Céladon se dispute avec sa belle amie Astrée. Elle le chasse. Il part désespéré. Peu après, une ravissante bergère se présente à Astrée. Elle s’appelle Alexis et connaît l’art de plaire aux dames. Bien vite Astrée oublie son chagrin dans les bras de sa nouvelle amie. Or qui est Alexis, en vérité ? Céladon, déguisé en bergère ! Comme quoi il suffit parfois de changer de sexe pour que tout s’arrange ! (M, 257) ’

Ainsi, les personnages sont présentés sous le signe de l’appropriation de l’autre sexe par la voie du travestissement. Ce thème du déguisement peut être perçu comme un jeu ludique qui vise à effacer les marques sexuelles physiques. Le fantasme de l’homme maternel, par contre, illustre plus clairement la volonté d’assimilation de la féminité par les héros masculins de Tournier.