Les ultimes retrouvailles de l’élément féminin, qui permettent aux personnages masculins de Tournier de réaliser leur rêve d’androgyne, résident dans le fantasme de l’homme maternel qui apparaît à plusieurs reprises dans l’ensemble de l’oeuvre. Entre de nombreux exemples, le cas de Tiffauges nous semble être la meilleure illustration de ce fantasme.
La métamorphose de Tiffauges est significative. En l’absence totale de la femme, Tiffauges a besoin, pourtant, pour son équilibre, d’une image féminine. Ainsi surgit le souvenir de Nestor. La figure de Nestor revêt pour Tiffauges les traits féminins et de surcroîtmaternels : à l’enfant chétif et malheureux qu’était Tiffauges dans l’inflexible institution de Saint Christophe, Nestor a offert son secours et le protégeait de toute sa puissance en cas de situation désespérée. L’exemple du colaphus et celui de la bicyclette montrent qu’il était pour Tiffauges un véritable sauveur de l’enfance brimée.
En plus de ce caractère protecteur, le physique de Nestor rappelle aussi la féminité maternelle par son obésité : «‘il était très gros, obèse à vrai dire, ce qui donnait à tous ses gestes, à sa démarche même, une lenteur majestueuse, et le rendait redoutable par sa masse dans les échauffourées’ (RA, 37)». Nestor possède d’ailleurs un sexe minuscule, disproportionné par rapport à sa taille immense. Cette atrophie génitale le rapproche du monde de l’enfant, le rend inoffensif et stérile à la fois. De ce Nestor, Tiffauges hérite par un étrange mimétisme de son appétit redoutable, tout en restant lui aussi microgénitomorphe.
Nestor semble en fait conjuguer l’image féminine et masculine à la fois. Car loin de se contenter de s’enfermer dans un rôle protecteur, il devient un véritable initiateur pour Tiffauges, en le guidant sur la voie de la phorie, en lui enseignant le sens énigmatique des signes. Il devient ainsi un père spirituel, et Tiffauges devient son légataire en expérimentant une sorte de renaissance. La parole de Nestor qui suggère une sorte d’enfantement en Tiffauges est significative :
‘ « J’ai planté toutes mes graines dans ce petit corps. Il faudra que tu cherches un climat favorable à leur floraison », ou encore : « Il faudrait réunir d’un trait alpha et oméga (RA, 62-63).’«Planter les germes» et «réunir alpha et oméga» ne renvoient-ils pas, justement, à la réunion de la masculinité et de la féminité, séparées dès l’origine du temps ?
Pour étudier la maternisation de Tiffauges, il faut d’abord rappeler la contradiction inscrite dans son nom : Abel Tiffauges qui symbolise la cohabitation de la victime et du bourreau, de la vie et de la mort, du bien et du mal. Toute l’histoire du Roi des Aulnes consiste à réunir ces contradictions, à montrer la transformation du mythe de mort en celui de vie et à transfigurer l’image de l’homme bestial en celle de mère protectrice. Philippe de Monès souligne que le véritable scandale de ce roman est effectivement de suggérer que la vocation suprême de l’homme est d’ « être un porte-enfant, être maternel» :
‘Le vrai scandale, ce n’est pas tant l’ogre amateur de chair fraîche ; c’est l’homme mère, le porte-enfant qui pulvérise par sa tendresse la trilogie oedipienne 178.’Le roman mêle ingénieusement l’image ogresque négative de Tiffauges à celle d’un géant doux, inoffensif. Le glissement de ces deux images est partout, laissant le champ à l’investigation de l’imaginaire du lecteur. Par exemple, l’activité de photographier les enfants, le plaisir excessif ressenti à leur rencontre et le lexique de la chasse utilisé pour parler de sa passion envers eux, ainsi que sa conception de l’amour, peuvent provoquer bien des ambiguïtés. Son goût pour la chair fraîche révèle également cette ambivalence du personnage. Tout en revêtant l’image de l’ogre, affamé de contacts avec les enfants, Tiffauges aime le lait, ce liquide maternel, symbole de la vie des enfants. L’ambiguïté du personnage s’accentue encore quand il s’exprime directement. Il dit qu’il sait tenir les enfants, malgré sa brutalité apparente :
‘Quiconque me verrait manier un petit homme n’y trouverait que brutalité et désinvolture. Lui ne s’y trompe pas. Dès le premier contact, il comprend que sous cette apparente rudesse se cache un énorme et tendre savoir-faire. Avec eux mes gestes sont secrètement capitonnés de douceur (RA, 503).’Le roman joue ainsi sur l’ambiguïté, en construisant une subtile dualité. Les images sont renvoyées, renversées par l’intermédiaire d’un miroir qui effectue l’inversion des choses. Pour atteindre l’image sublime de Saint Christophe porte-Christ, Tiffauges devait supprimer son ogrité agressive, surmonter la conséquence de «tu es un ogre» de Rachel, sa haine destructrice et sa négation de la féminité. La première partie du roman montre une sorte de germination de l’ogre dévorateur, cruel dans ses fantasmes et dans ses vocabulaires, qui n’arrive pas à se défaire d’une force négative. L’assimilation des enfants par la photographie prend fin avec l’accusation de Martine. Comme nous l’avons déjà indiqué, Martine, la seule présence féminine chez Tiffauges après le départ de Rachel, fait voler en éclat sa quête maternelle auprès de la femme. Cette fillette qui faisait preuve envers Tiffauges d’une réelle affection l’a fait rêver un moment à une phorie avec une petite fille, «ce mariage de l’enfant avec l’adulte». Car Tiffauges voit une image familiale rassurante à travers elle :
‘L’image que j’évoque avec le plus de douceur, c’est celle de la famille de Martine --ses trois soeurs, sa mère, son père, réunis le soir sous la lampe. Moi qui n’ai jamais eu de famille, comme j’aimerais m’asseoir parmi eux, m’enfermer dans cette cellule close dont l’atmosphère doit être d’une qualité particulière et d’une densité admirable (RA, 184).’Cette forme de bonheur hétérosexuel s’avère impossible pour Tiffauges, en raison du mensonge de Martine qui l’accuse du viol. Dès lors, la fille, et par là la femme, est définitivement éliminée dans sa quête de fusion. Cet épisode ouvre d’ailleurs la voie vers l’Allemagne, deuxième étape de son identité ogresque et sexuelle.
Dans cette deuxième étape, le roman met parallèlement en scène l’histoire de l’Allemagne nazi et celle de Tiffauges, qui poursuivent la même voie, mais dans un but opposé. Toutes deux exaltent l’image des enfants, veulent les posséder avec force et rigueur, mais leurs finalités s’opposent radicalement. Tandis que Tiffauges aspire à de plus en plus de douceur et d’élan maternel face aux enfants, le nazisme incarne la puissance paternelle, le père autoritaire quienseigne la morale destructrice du courage et de la pureté, caricaturale d’une morale trop rigide, presque tyrannique.
La chasse au cerf magnifie cette brutalité paternelle, masculine. Dans les immenses forêts allemandes, Tiffauges accompagne Göring qui raffole de la chasse aux grands cervidés. Tuer le cerf, cet animal phallique par excellence, signifie absorber sa puissance phallique179. Le cerf mis à mort est d’ailleurs émasculé le plus tôt possible. De la même façon, le nazisme pousse les enfants aux combats suicidaires, en exaltant leur désir de gloire et de puissance. Contrairement à cette image phallique du cerf, l’animal favori de Tiffauges est un cheval, l’animal «anal» qui a toute sa force «dans sa croupe». Le cheval est une excellente antithèse de la virilité grâce à la puissance de sa croupe d’abord, de sa fonction de défécation ensuite que Tiffauges conçoit comme un enfantement180.
Ce thème des excréments, qui revient plusieurs fois dans Le Roi des Aulnes, s’assimile dans la plupart des cas à la fonction maternelle. Comme Nestor qui donnait beaucoup d’importance à la défécation, Tiffauges s’est intéressé à ses excréments. Aimer ses déchets, c’est aimer ce qu’il produit, ainsi l’amour de ses propres produits comporte l’amour de soi, ils deviennent finalement ses enfants qu’il ne peut avoir. La fascination pour la procréation est éclairée dans ce thème des excréments, où une signification sacrée est donnée à l’acte de manger. Fidèle à Nestor, ou à l’image de l’ogre, Tiffauges mange d’énormes quantités de nourriture. Cependant, les enfants font dévier son appétit :
‘Depuis que je m’occupe intensément des enfants, il me semble que j’ai moins d’appétit. (...). J’en viens à délaisser la viande et le lait cru pour un régime plus ordinaire. Et pourtant je ne maigris pas ! Tout se passe comme si le contact des enfants apaisait ma faim de façon plus subtile et comme spirituelle (RA, 183). ’Ainsi les enfants se substituent à l’aliment naturel. Le symbolisme de cette image nous permet de penser que Tiffauges mange les enfants pour ensuite restituer l’excrément de cette substance, et créer finalement une sorte d’accouchement, une procréation. L’excrément rejoint ainsi le rêve de maternité, en impliquant une signification symbolique de manger qui devient synonyme de s’approprier, digérer et enfanter.
Cependant, pour acquérir cette fonction maternelle, Tiffauges se fond dans le nazisme, symbole de puissance destructrice du père. Car, en obéissant aveuglement et docilement à sa lecture du destin, il devient complice du système nazi, en arrachant les enfants à leurs parents pour les transformer en soldat et en régnant avec complaisance, comme un géant tutélaire, sur Napola. Il voit un moment cette terre de Prusse Orientale comme une terre d’élection et de prédilection, se voit comme le Pater nutritor. Il s’occupe du ravitaillement des enfants, les soigne attentivement. Dans cet univers de Napola qu’il croit rassurant, il entrevoit petit à petit les signes de la cruauté, surtout dans le geste symbolique de Stefan de Kiel qui écrase les enfants durant ses marches. Tiffauges comprend clairement que cet acte barbare qui fait tomber les enfants au sol est le contraire de la phorie, le mouvement d’ascension, et commence alors à s’éloigner du nazisme.
Par le sauvetage d’Ephraïm, un enfant juif, Tiffauges accomplit son ultime acte maternel, puisqu’il sauve l’enfant pour son bien être, et non pour sa propre jouissance, ce qui était son objectif jusqu’alors. En sauvant la vie d’Ephraïm, Tiffauges perd sa propre vie. Le geste symbolique de l’adoration de l’enfant accentue encore ce caractère maternel. Tiffauges s’enfonce dans le marécage, l’élément féminin, proche de la boue originelle. Cette mort est valorisée dans la dernière ligne du roman, très positivement : «tout était bien ainsi». D’ailleurs, le nom Ephraïm qui signifie la fructification, comme le rappelle Christine Baroche181, suggère aussi un accomplissement, un produit engendré par son sacrifice.
Malgré les diverses possibilités d’interprétation concernant la fin de Tiffauges, nous ne pouvons nier la présence d’une image féminine, plus particulièrementmaternelle, qui triomphe face à la fin tragique du nazisme qui refusait de donner aux enfants cette image de mère-nourricière. La mort de Tiffauges, ce retour à la terre de Prusse Orientale, ne symbolise-t-elle pas aussi la restauration de l’image maternelle de cette Allemagne nervalienne, «Allemagne, notre mère à tous», image qu’elle avait perdue avec le nazisme dévorateur d’enfants ? L’absence physique de la femme réelle retrouve toute sa puissance symboliquedans cette fin sacrificielle. Malgré son impuissance sexuelle, Tiffauges peut finalement engendrer un enfant, en abandonnant complètement sa virilité, son agressivité masculine.
Cette image nourricière de l’homme est ainsi valorisée comme une image sublimée, idéale, de la masculinité. Tournier rêve lui-même d’être Pater nutritor dans son célèbre passage des Clefs et des serrures où il a envie d’être, tour à tour, le chauffeur du camion-citerne qui attribue les bouillies de riz aux enfants indiens affamés, et le camion lui-même, ce qui constitue un fantasme maternel par excellence :
‘J’ai cru d’abord qu’il n’y avait rien de plus enviable au monde que le rôle de ce chauffeur-nourricier, et j’ai ardemment envié son sort. Mais sous l’influence peut-être de cet air indien saturé de mystères et de monstres, j’ai rêvé d’une métamorphose plus exaltante encore : être le camion-citerne lui-même et, telle une énorme truie aux cents tétines généreuses, donner mon ventre en pâture aux petits Indiens affamés (CS, 36).’Ce fantasme maternel est présent dans la rêverie de nombreux personnages masculins, comme nous l’avons constaté. A cet égard, une image saisissante, qui revient plusieurs fois dans les textes, mérite d’être mentionnée. Il s’agit de l’image du boulanger, et plus particulièrement du bras de celui-ci qui manie la matière nourricière. D’abord, en pétrissant la pâte pour la première fois sur l’île, Robinson se souvient de son rêve enfantin d’être un mitron qui prend «‘à pleins bras la masse blonde de la pâte’ (VLP, p, 81) «. Il était fasciné par ce travail maternel, charnel et créatif de la forme, effectué par le bras nu d’un homme. L’homme qui pétrit la pâte est déjà une image excellente du pater nutritor. Son bras fort qui tâte la matière molle pour lui donner sa forme définitive, destinée à nourrir surtout les enfants, ne réalise-t-il pas le fantasme d’une union de masculinité et de féminité ? Ce mariage de masculinité et de féminité à travers le thème du pain et du mitron se retrouve encore dans le souvenir qu’a Robinson de sa mère. Recroquevillé dans la grotte, il revoit sa mère qui pétrit la pâte blanche pour faire le gâteau de l’Epiphanie. Ce souvenir réconfortant est déclenché non par cet heureux jour de fête, mais par le souvenir des mains de sa mère, tendres et sèches à la fois. Ces deux grandes mains si fortes, si fermes, proches de celles de Tiffauges, qui saisissent fortement la pâte molle pour le plaisir de ses enfants, incarnent la cohabitation des deux sexes.
La fascination d’Alexandre pour les bras de «boulanger» d’Eustache relève de la même rêverie. L’ambiguïté de ces bras à la fois maternels et masculins attire irrésistiblementAlexandre qui y trouve une sorte de perfection : «‘Je n’ai jamais touché une chair plus pleine, plus généreuse, et en même temps plus maîtrisée, plus étroitement assujettie à l’impératif de la force’ (M, 240)». Déjà Eustache porte le signe de cette union des deux sexes dans son nom : Eustache Lafille. Ce nom un peu ludique plaît énormément à Alexandre qui trouve une affinité entre Eustache et son propre nom, car Surin et Eustache signifient «le couteau méchant», ce qui lui rappelle très naturellement son homosexualité. Le désir intense que provoque ce bras d’Eustache, plus qu’Eustache lui-même, prouve le fantasme maternel d’Alexandre, même si ce rêve est lié en grande partie à son goût du déguisement.
Ainsi l’image maternelle rayonne comme un état sublime de l’homme. Comme Robinson, qui supprime sa barbe, symbole de masculinité, pour atteindre l’éternelle jeunesse, Tiffauges élimine sa masculinité agressive, proche de l’image de l’ogre et arrive à acquérir la fonction maternelle perdue lors de la coupure originelle. Tout se passe comme si la quête d’identité sexuelle de l’homme était de restaurer son image originelle d’androgyne que la femme a remplacée. Pour que la sexualité de l’homme repose sur la cohabitation des deux sexes, il doit surmonter tout d’abord l’appel nostalgique de la mère qui le dissout, éveillant en lui la tentation de régression, le désir de mort. Il doit ensuite surmonter la femme qui le séduit, l’élimine, l’assujettit à la reproduction, et finalement supprimer sa propre sexualité masculine qui l’attache à la force tellurique, à la femme, à la terre.
Le refus de la sexualité conventionnelle et de la reproduction sont ainsi justifiés, la sexualité de l’homme consiste désormais à retrouver la légèreté et la maternité, en réalisant l’image de Pater nutritor par d’étranges retrouvailles de l’androgyne avec l’enfant. Sur ce point, il est intéressant de noter que dans l’oeuvre de Tournier, les couples formés entre adulte et enfant sont exclusivement masculins : Robinson avec Jeudi, Tiffauges avec Ephraïm, Alexandre avec Daniel, etc. Ces couples homme-enfant qui remplacent mère-enfant illustrent une fois encore le fantasme de l’homme maternel que l’oeuvre évoque sans cesse.
Philippe de Monès, “Abel Tiffauges et la vocation maternelle de l’homme”, Post face au Roi des Aulnes, dans l’édition Folio, p. 587.
Durand signale que les bois ou les cornes des animaux –souvent mâles –symbolisent la virilité, par conséquent, la chasse au trophée dans la chasse à courre française représente l’appropriation de cette puissance virile et masculine des animaux. Les structures anthropologiques de l’imaginaire, op, cit., pp. 158-160.
Nous retrouvons encore une fois l’opposition entre féminité et masculinité à travers l’opposition entre le cerf et le cheval.
Christine Baroche,“ La matière première”, Sud, n° spécial consacré à M. Tournier, 1980, p. 77.