Contrairement à la démarche des personnages masculins qui cherchent à s’approprier la féminité, ce qui aboutit à un fantasme d’autosuffisance, d’autoengendrement, par là aux retrouvailles avec l’androgynité, la démarche des personnages féminins pour approprier la virilité et la masculinité présente des difficultés. Car chez une femme, non seulement l’excès de féminité est dangereux, mais trop de virilité n’est pas souhaitable non plus. Dans l’oeuvre de Tournier, le mariage de la virilité et de la féminité semble causer plus de problèmes que celui de la maternité et de la masculinité. Le Roi des Aulnes présente un exemple de ce type de femme en la personne de Rachel. En effet, Rachel incarne une femme «virile», tout comme Fabienne dans Les Météores, Jeanne dans Gilles et Jeanne, Mélanie dans «La jeune fille et la mort182 », Véronique dans «Les suaires de Véronique».
Elles sont fortes de caractère et incarnent le nomadisme et l’esprit qui caractérisent le monde masculin. Cela les conduit à ressembler à une sorte de femme androgyne. Ce type de femme perturbe et influence fortement le destin des héros masculins de Tournier. Ainsi, Gilles est troublé face à Jeanne «fille-garçon» asexué, et toute son histoire est une entreprise d’identification à elle. Tiffauges est également bouleversé par la parole de son amante et par son désaccord physique. Rachel est à la fois virile, avec ‘«son air de loup avec ses sourcils noirs, son nez aux narines retroussées et sa grande bouche avide (’RA, 20)», et maternelle, avec son corps «‘puissant et rond, dont la féminité surprenait avec ses hanches généreuses, (...), ses reins profondément creusés, et cette gamme de rotondités d’une fermeté impeccable, toutes trop volumineuses pour la main et composant au total un ensemble ’ ‘imprenable’ ‘ (’RA, 18)».
D’une manière différente, Fabienne, dans Les Météores, incarne aussi ce type de femme virile, indépendante. Elle entretient une relation homosexuelle avec Eva, son écuyère. Le caractère déterminé de cette femme apparaît dans l’épisode du cabaret de l’Ane où elle administre à Eva, avec sa cravache, une terrible correction pour avoir commis la faute d’avoir laissé tuer un des chevaux. Son visage rond et enfantin, couvert de larmes par la mort de son cheval, contraste avec son caractère fort et révèle une sorte de femme androgyne, une cohabitation des deux sexes.
Alexandre est troublé et fasciné par cette fille-garçon, parce qu’elle est dotée d’une force inhabituelle chez une femme, et par là rend l’homme inutile. Cette force agace Alexandre, d’autant plus que Fabienne prend une position de supériorité physique quand elle l’interpelle du haut de son cheval, munie de sa cravache, symbole masculin. Il n’est plus maître de la relation, c’est elle qui prend le jeu en main. Confusion et agacement saisissent Alexandre :
‘Or donc en cette plaine roannaise une femme prend la liberté de nouer avec moi un dialogue dont le ton d’insolence familière me pique, mélange d’attrait subi et d’irritation. Ce qui augmente l’irritation, c’est que l’effet produit sur moi est à coup sûr calculé et voulu par elle. Je me sens manipulé (M, 234). ’Elle n’hésite pas à couper l’oreille de Biffin pour récupérer les Perles Philippines, les boucles d’oreilles de sa mère qu’il avait volées. Après cette rencontre avec Fabienne, Alexandre exprime son avis sur le sexe féminin, et le qualifie de ventre mutilé. Ainsi, il considère l’homosexualité féminine comme l’union de deux nullités qui n’engendre rien sinon le néant, comme s’il voulait nier de toutes ses forces le droit à une sexualité libre pour les femmes :
‘Intacte, énorme, éternelle, Sodome contemple de haut sa chétive contrefaçon. Je ne crois pas que rien puisse sortir de la conjonction de deux nullités (M, 237). ’Pourtant, l’espace d’un instant, la fascination que Fabienne exerce sur lui l’a fait rêver à une union avec elle : «‘elle est plus forte que moi. Comme Sam, elle me scandalise et par là m’enrichit. Ses propos sont cyniques et édifiants’ (M, 258)». Car tous deux appartiennent à la même race de la transgression sexuelle, et par là ils se ressemblent. Finalement, il l’intègre dans son univers en la sauvant du scandale, quand il voit «taenia solium», le ver solitaire, s’échapper d’elle, lors de ses fiançailles. Ce vers symbolise «les mauvaises fréquentations» de Fabienne pour les gens ordinaires, mais «l’amazone des ordures ménagères», pour Alexandre. Par amitié, il ouvre avec Fabienne le bal des fiançailles en acceptant de remplacer son fiancé, affolé. Pour Alexandre, l’échec de Fabienne réside d’abord dans la nature de ses relations saphiques qui ne peuvent rien produire, contrairement à l’homosexualité masculine qui offre selon lui la liberté.
L’héroïne de la nouvelle «Les suaires de Véronique» incarne plus spécifiquement la femme virile. Cette «‘petite femme mince et vive, à laquelle l’intelligence et un certain charme fiévreux tenaient lieu de beauté (CB, 155)’» est l’inversion même de la femme-enfant. Elle tient un discours intelligent, exprime son goût de Pygmalion et son désir de domination sur Hector, son bel objet masculin. Revêtant ainsi les vertus masculines dans son physique et son caractère, Véronique est décrite comme une ogresse qui dévore symboliquement l’essence d’Hector, en le métamorphosant en une série de suaires. Ainsi, les femmes «viriles» qui affichent leurs androgynité et leur intelligence sont tantôt vouées à l’échec, tantôt vêtues d’un rôle négatif, voire castrateur pour le sujet masculin.
Pour compléter cette image bien négative de la femme dans l’oeuvre de Tournier, on peut relever qu’une évolution prudente s’est produite à l’égard de la femme virile dans ses derniers écrits. Dans les Petites proses, en effet, l’écrivain propose une image idéale de la femme future à travers «une nouvelle Eve» qui réalisera une sorte de fusion heureuse entre masculinité et féminité, allant à l’encontre de l’image imposée de la femme, douillette et faible. La nouvelle Eve est à l’image de l’athlète, la femme gymnaste que l’auteur a pu observer en Allemagne de l’Est et en Californie. En rêvant d’y trouver une sorte de réconciliation des deux sexes, Tournier pousse encore plus loin et imagine la destruction totale des attributs sexuels, et par là, une sorte de globalisation des deux sexes dans l’»unisexualité» : «C’est que la nouvelle Eve fait voler en éclats à la fois le stéréotype de la femme fragile et douillette, et celui du mâle protecteur et chatouilleux sur le chapitre de son honneur viril (PP, 85)».
Cependant, cette rêverie totalisante de deux sexes semble se rapprocher de l’exaltation de la force «virile» que de la nostalgie de la plénitude androgyne. Voici à quoi ressemble la nouvelle Eve :
‘Pas un pouce de graisse, un monument de muscles souples et pulpeux qui roulent sous une peau soyeuse. Les seins eux-mêmes ne sont plus que la tendre doublure des pectoraux, et gênant à coup sûr moins les mouvements de la machine musculaire que le sexe encombrant de l’homme. La réussite est éclatante, et, notez-le bien, elle reste strictement dans les limites de la féminité (PP, 85). ’Ainsi, le rêve d’androgyne se transforme en un éloge de la force virile, jugée comme idéal de beauté chez Tournier.
L’image négative qui lie la féminité et la mort est visible dans le titre de ces deux nouvelles.