Nous avons examiné l’expression du refus de la séparation entre homme et femme dans l’oeuvre de Tournier à travers la quête de l’androgyne des personnages masculins. L’oeuvre décrit l’unité brisée de l’origine androgyne comme la cause première de la séparation irrémédiable de l’homme avec sa fonction originelle de l’enfantement. Pour retrouver cette plénitude, les personnages tourniériens traversent les épreuves de la séduction, de la régression maternelle, et de la reconstruction du modèle maternel qui propose une fusion. Cette fusion maternelle constitue un modèle archétype d’union, éliminant la solitude et la séparation, mais se révèle périlleuse par son caractère confusionnel qui engloutit l’homme. Dès lors, les retrouvailles de la plénitude d’androgyne passent par un dépassement de l’univers féminin maternel, pour emprunter la voie nouvelle d’une sexualité non génitale et de la reconquête dans le fantasme maternel de la maternité perdue.
Cette démarche suscite quelques remarques183 : la quasi absence physique de la femme et de son initiation sexuelle dans l’oeuvre nous semble révéler le regard porté par l’auteur sur la femme. La femme, pour Tournier, semble être déjà androgyne par la promesse de maternité. Cela veut dire qu’elle est perçue uniquement en tant que corps fécond, mais jamais en tant qu’elle-même. Le caractère misogyne de certains passages trouve son explication dans cette identification de la femme à la mère.
Cette vision réductrice de la femme peut symboliser une vision mythique de l’auteur qui assimile la femme à la nature-Mère. Cette perception de Tournier semble être liée à la sensibilité romantique qui voit la Femme comme la Mère, principe féminin tout puissant.
Finalement, c’est ce corps féminin déjà androgyne qui est à l’origine de la démarche d’appropriation des personnages masculins de l’oeuvre. Le statut de la femme apparaît ainsi très ambiguë et prête à certaines critiques -notamment féminines- qui s’étonnent que la femme soit associée à la mort ou à la menace de castration184.
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Nous avons remarqué que la démarche d’appropriation du corps féminin aboutit finalement à un dépassement de l’univers féminin. L’opposition entre deux mondes, masculin et féminin, nous a permis d’observer la structure mythique fondamentale de l’origine portée par l’univers féminin, avec le paradis perdu, la fusion, l’espace chaotique, la corporalité et la régression, par opposition à l’univers masculin qui représente le monde réel, la séparation, la spiritualité, la légèreté et la progression. L’idéal de l’androgyne est donc de dépasser la sphère féminine de la fusion et de la régression pour devenir autosuffisant. Les deux voies, celle de la sexualité non génitale et celle du fantasme maternel, sont présentées à cet effet. Cette démarche de l’oeuvre semble reproduire le schéma des rites d’initiation en vigueur dans les sociétés primitives qui ont pour but de faire passer le garçon du monde féminin à la sphère masculine.
Cependant, faute d’un modèle rassurant, la quête de l’androgyne et l’initiation sexuelle n’aboutissent pas à une véritable réconciliation des deux sexes et des deux univers dans l’oeuvre de Tournier. Même la fin de Tiffauges, qui semble proposer la réconciliation du masculin et du féminin, est ressentie comme un retour à l’utérus, sans avoir pu réaliser la résolution des contraires. Malgré cette problématique non résolue, cette tension entre l’univers féminin et l’univers masculin nous permet de voir une évolution de l’oeuvre, car elle témoigne de la prise de conscience du danger de la nostalgie de la fusion régressive. Cette prise de conscience se développe en une tentative de réconciliation des contraires avec le thème d’opposition entre corps et âme que nous étudierons dans le chapitre suivant. Nous y constaterons l’importance de la tension entre deux univers féminin et masculin par l’association explicite du corps à la sphère féminine et de l’âme à la sphère masculine.
Cette lecture concernant l’androgyne est sans doute fortement influencée par ma condition personnelle de “femme”. Par conséquent, ma lecture ne peut être parfaitement neutre. Mais, n’est-ce pas le cas de toute interprétation, qui est un mélange complexe de subjectivité et d’objectivité ?
Voir notamment l’étude de Mariska Koopman-Thurlings, Vers un autre fantastique, étude de l’affabulation dans l’oeuvre de M. Tournier, Rodopi, Amsterdam, 1995, p. 210, et celle d’Eeva Lehtovuorie, Les voies de Narcisse ou le problème du miroir chez Tournier. Cette dernière signale que l’image de la femme est chez Tournier “inséparable de l’image de la Mort (p, 206)”. La reine blonde est l’exemple le plus évident de la puissance mortelle de la femme.