Chapitre 4 : Le refus de la séparation entre corps et âme, l’art et le sacrifice.

Nous avons vu que l’opposition entre les deux dimensions d’Eros et de Logos est très présente dans les trois premiers romans de Tournier. Les valeurs accordées à ces deux univers opposés dans l’oeuvre nous permettent de lier l’opposition entre Eros et Logos à la thématique de la fusion et de la séparation avec le cosmos, et d’établir un système d’oppositions qui apparaît comme ci-dessous :

Eros Logos
Univers féminin de fusion Univers masculin de séparation
Retour à la nature Retour à la divinité
Régression Sublimation
Corporalité Spiritualité

La place très importante prise par l’universféminin fusionnel et régressif dans les trois premiers romans de Tournier illustre leur appartenance à l’Eros, à la corporalité et à la matérialité. La référence mythique à l’origine, sous-jacente dans ces romans, montre la relation intime entre les mythes originaires et la thématique de la fusion recherchée au niveau corporel. La valorisation très explicite de la régression à l’unité première explique la prédominance de la dimension d’Eros qui exalte la sensualité et l’irrationalité, voire l’abandon aux fantasmes corporels dont Le Roi des Aulnes constitue le meilleur exemple. Nous verrons néanmoins que l’intérêt pour l’univers masculin, qui représente le dépassement de la sphère féminine et de la fusion corporelle et l’accès à la spiritualité, apparaît dans les aventures régressives des personnages masculins de Paul dans Les Météores et de Tiffauges dans Le Roi des Aulnes, notamment. Cette dimension de Logos s’épanouira pleinement dans Gaspard, Melchior et Balthazar, à travers les aventures des quatre rois mages qui surmontent le désir de la régression, en centrant leurs quêtes sur la réconciliation de l’homme avec la divinité spirituelle. C’est pourquoi nous étudierons les deux romans Roi des Aulnes et Gaspard, Melchior et Balthazar pour mieux montrer l’évolution de l’oeuvre de l’Eros vers le Logos.

Pour cela, dans Le Roi des Aulnes, nous verrons que la corporalité est poussée à l’extrême, devenant un élément essentiel par lequel Tiffauges conçoit le sens de sa vie. L’abandon au désir corporel se manifeste dans ses deux préoccupations que sont le désir de puissance et celui de fusion «phorique». Ses rêves de domination absolue, de jouissance sensuelle et de possession sont tournés vers le côté néfaste de l’univers féminin et de l’affectivité. Nous constaterons dans ce roman que le fantasme de fusion de Tiffauges, qui mêle la violence et l’affectivité, se réfère constamment à la quête existentielle de plénitude originelle, ce qui met en évidence le pouvoir fascinant du mythe et les dangers causés par son utilisation.

Dans ce roman, le fantasme de la fusion et l’ambiguïté affective se manifestent concrètement dans le thème de la phorie qui expose le caractère double de l’oralité : dévorer et aimer, détruire et incorporer. La fusion avec les enfants recherchée par Tiffauges par incorporation et amour, est constamment contrebalancée par les traits dévorants et destructifs de l’ogre. De même, sa passion pour la photographie, pour l’enregistrement des voix et pour la chasse aux enfants démontre sa vocation ogresque et sa soif de possession qui détruit l’objet aimé. Pour justifier la sublimation de son aspiration charnelle envers les enfants, Tiffauges évoque les deux figures mythiques équivoques de Saint Christophe et d’Albuquerque qui soulignent l’inversion de la phorie. Ce processus d’inversion est caractéristique de l’oeuvre de Tournier, surtout du Roi des Aulnes, illustrant ici le caractère ambiguë de l’affectivité. Le processus du dédoublement qui répète le double caractère de la phorie dans d’autres scènes est également le trait caractéristique du texte, provoquant la complexité, la densité, voire la saturation du thème. C’est cette saturation même qui marque la fascination envers l’irrationnel et le désir. Pourtant, nous verrons qu’à la fin du roman, le fantasme de la fusion corporelle sera remplacé par une dimension spirituelle qui sauvera Tiffauges. Ce mouvement illustre le changement d’univers nécessaire pour réhabiliter l’affectivité et la corporalité de l’homme.

Nous verrons ensuite que le roman Gaspard, Melchior et Balthazar, montre très clairement la continuité et l’évolution de la même thématique à travers les aventures des quatre rois mages. A l’opposée de l’histoire de Tiffauges qui illustre la fascination et l’ambiguïté de l’affectivité irrationnelle, chaque personnage de ce roman trouve une réponse positive à l’affectivité et à la corporalité grâce à la religion et à l’art. Gaspard surmonte sa fixation sur la dimension corporelle par la rencontre avec l’Enfant Jésus, Melchior découvre le caractère néfaste du pouvoir qui pervertit la relation humaine par Hérode. Quant à Balthazar, il entrevoit dans l’art la possibilité de supprimer le fossé entre l’image et la ressemblance qui symbolise la rupture entre l’homme et la divinité. Dans ce roman, l’image est perçue comme un masque vidé de la substance divine, tel le corps de l’homme séparé de la spiritualité, tandis que la ressemblance symbolise l’unité du corps et de l’âme par la ressemblance avec Dieu. Il s’agit pour Balthazar de surmonter cette rupture et de réconcilier les deux dimensions par l’intermédiaire de l’art.

Ces trois préoccupations, qui reprennent toutes les thématiques de l’oeuvre et notamment du Roi des Aulnes, sont résumées dans le destin du quatrième roi mage, Taor. Son aventure offre la réconciliation du corps et de l’âme par le renoncement à l’univers maternel (sucre), la dépossession du bien et le sacrifice de soi. En offrant son corps comme un don nourricier, le destin de Taor rappelle le sacrifice de Jésus, et sa quête d’une recette miraculeuse qui nourrit aussi bien l’âme que le corps vise au rétablissement de l’unité perdue entre parole et nourriture. Cette unité retrouvée par l’expérience d’eucharistie, par la nourriture de l’âme et du corps, répare l’oralité ambiguë de Tiffauges et souligne la cohabitation de la corporalité et la spiritualité dans l’oralité : manger et communiquer.

Ainsi, ces deux romans montrent l’évolution thématique de l’opposition entre corps et âme, qui arrivent finalement à se réconcilier grâce au travail artistique qui sublime la chair par l’esprit, d’une part, et grâce au sacrifice qui permet de renoncer à la fascination du désir, d’autre part. L’étude détaillée de ces deux romans nous montrera la confrontation des deux univers sous-jacents, le féminin et le masculin, ainsi que celle de la fusion corporelle régressive et de la fusion spirituelle progressive dans l’opposition entre l’Eros et le Logos. Le détachement corporel est une image clé de cette évolution qui se déroule non seulement au niveau thématique, mais à tous les niveaux de la composition et de la narration.

Pour cela, nous analyserons d’abord la démarche de Tiffauges qui exalte la fusion et la domination corporelles pour surmonter la condition séparée de l’homme. L’ambiguïté de la phorie et de l’oralité constituent la clé pour saisir la problématique de l’affectivité. La similitude entre Tiffauges et Gilles (Gilles et Jeanne), et entre Tiffauges et les nazis, nous permettra de lier les deux romans de Tournier, ainsi que le phénomène individuel et collectif.Car le décor du roman qui place Tiffauges dans l’Allemagne de la deuxième guerre mondiale, qui manifeste la même tendance régressive et corporelle, nous offre l’élargissement de la thématique au niveau collectif.

Notre analyse portera ensuite sur Gaspard, Melchior et Balthazar qui introduit la possibilité d’une réconciliation entre le corps et l’âme par la Nativité. La figure de Jésus suggère la transcendance des problèmes terrestres et la réconciliation des séparations de tous niveaux, mais aussi la nécessité du sacrifice. Nous centrerons notre approche sur deux itinéraires, celui de Balthazar et celui de Taor, qui introduisent chacun la dimension nouvelle de la corporalité positive. La dimension artistique de Balthazar qui cherche dans l’art la voie de réconciliation de l’homme et de la divinité, est superposable au conte intitulé «La reine blonde» dans La Goutte d’or. La sublimation artistique qu’illustrent ces deux récits vise la réconciliation et la réhabilitation du monde sensible et du monde intelligible. Nous verrons enfin que l’aventure de Taor introduit, quant à elle, la dimension religieuse qui sublime la corporalité par le rétablissement de l’unité brisée entre parole et nourriture. Cette unité est recherchée dans les contes ultérieurs où le thème répétitif du banquet forme la quête de «communion-communication», double fonction orale significative.