1 : L’ambiguïté d’affectivité chez Tiffauges.

Commencé en 1958 et abandonné en 1962, puis repris après Vendredi ou les limbes du Pacifique (publié en 1967), Le Roi des Aulnes (publié en 1970) est ainsi le premier roman de Tournier185. Il existe certaines affinités entre ces deux premiers romans, par exemple : processus du journal intime, narration alternée à la première et à la troisième personne, continuité de certains thèmes (gémellité, élément sacrificiel à travers les animaux, cri, force transformatrice du corps, etc). Pourtant, Le Roi des Aulnes est un roman très volumineux qui montre une grande complexité tant dans sa thématique que dans sa structure. L’unité du livre s’appuie notamment sur la «phorie», thème privilégié du personnage principal.

Le roman est divisé en 6 parties dont la première est constituée par l’Ecrits sinistres de Tiffauges. L’essentiel des traits caractéristiques du personnage principal et les thèmes principaux sont exposés dans ce journal intime, et le reste du roman est perçu comme une réalisation du désir de Tiffauges. En plaçant l’essentiel de l’action (réalisation de son rêve) de Tiffauges en Allemagne (parties 2 à 6), l’histoire individuelle rejoint l’histoire collective et ce caractère historique du roman rend l’aventure de Tiffauges plus authentique et plus crédible.

Soulignons d’abord deux traits fondamentaux de Tiffauges –traits qui sont communs à tous les grands héros tourniériens –quiengendrent l’ambiguïté. D’abord, il y a chez Tiffauges une blessure narcissique très profonde due à son enfance brimée et à sa vie asociale. Pour compenser le destin solitaire et la réalité médiocre et humiliante, il a recours à la grandeur du mythe. Ce processus de transformation d’un destin médiocre en destin particulier à l’aide du mythe ou à l’aide d’un support qui représente la grandeur est caractéristique de plusieurs personnages tourniériens. Par exemple, Paul invente l’origine de l’homme gémellaire pour légitimer la supériorité des jumeaux par rapport aux sans-pareil. Tiffauges, également, commence par s’identifier à l’ogre, en multipliant les exemples qui lui conviennent, par exemple, le Saint Christophe, Atlas, Roi des Aulnes, etc. Il arrive ainsi, petit à petit, à se croire doté de forces surhumaines. D’une manière différente, Alexandre cultive sa différence sexuelle comme un signe de supériorité. Pour ces personnages, la différence avec les autres, cause de leur souffrance et de leur solitude, est perçue comme le signe d’un destin particulier et pour devenir le destiné de ce destin, ils ont besoin d’un support incontestable qui garantit et valorise celui-ci. L’assimilation avec les mythes et l’invention d’un mythe personnel sont des moyens pour légitimer un destin singulier. De cette manière, le mythe devient un moyen pour appréhender leur réalité et les héros tourniériens entreprennent une démarche singulière pour transformer «le réel en mythe».

La deuxième caractéristique de Tiffauges est son obscurantisme et son aveuglement. Malgré sa conviction d’appartenir à un destin particulier, ce qui le conduit au «déchiffrement des signes» de sa vie, il n’arrive pas à comprendre correctement ces signes. Cela explique son système d’interprétation sélectif qui génère un certain décalage entre la réalité des événement et le sens interprété. Son aveuglement explique également sa docilité et sa passivité à l’égard des événements. Car, comme les autres héros tourniériens, il suit des impulsions et essaie de démêler des voix, sans savoir ni la cause ni le but.

Ces deux traits de Tiffauges provoquent chez le lecteur un sentiment d’ambiguïté et un double mouvement : l’un qui suit le processus mythique construit par Tiffauges, qui assimile sa vie et sa personne à un «mythe», et l’autre qui suit le processus romanesque en déchiffrant le truquage de ces éléments mythiques et symboliques. Ce mouvement de va et vient est une des forces du roman qui est construit à partir d’une « histoire profonde », mais qui est peut être « un misérable mensonge ».

Partant de ces deux lectures possibles, nous allons étudier les deux tendances contradictoires qui animent le personnage. Nous verrons notamment le processus d’identification de Tiffauges aux figures mythiques qui a la fonction de rendre encore plus explicite sa représentation de la grandeur et son aveuglement.

Notes
185.

Indiqué par l’auteur dans son Vent Paraclet, pp. 193-194.